Afrique : SARKOZY au Benin
vendredi 19 mai 2006
Lettre ouverte
A Monsieur Nicolas SARKOZY
Ministre d’Etat de la République Française en visite au BENIN
par Albert TEVOEDJRE
Le 18 mai 2006
Monsieur le Ministre d’Etat,
Vous l’avez constaté : Votre visite en Afrique, en cette période de débat sur l’immigration en France, a beaucoup surpris.
Vous arrivez aujourd’hui au Bénin, modeste pays du Golfe de Guinée, qui n’aime pas jouer dans la cour des grands parce qu’il mesure justement sa place dans le monde qui est celle d’un « petit val qui mousse les rayons » - petit val qui attire l’attention de beaucoup dont jadis votre illustre compatriote – Emmanuel MOUNIER. Il risqua le mot resté célèbre : ‘‘le Dahomey quartier latin de l’Afrique.’’ En vous arrêtant chez nous au lendemain d’élections présidentielles perçues dans toute l’Afrique comme un signe de renouveau démocratique salvateur, vous confortez cette opinion.
Soyez donc le bienvenu.
Notre Bénin se veut en effet un des pôles du changement dont rêvent tous les peuples, tous les jeunes du continent. Changement dans la gouvernance, changement aussi dans le mode de relation avec nos partenaires au Bénin, en Afrique, dans le monde.
Voilà pourquoi la loi que vous avez initiée pour maîtriser l’immigration en France ne laisse indifférent aucun responsable africain. Au Bénin, nous sommes solidaires des sénégalais, des maliens et de tous les autres qui ont exprimé vivement leur grande préoccupation.
Chez nous les choses sont claires depuis longtemps. Nous sommes la terre d’origine de Toussaint Louverture. Nous nous reconnaissons fils et disciples d’Aimé Césaire, sœurs et frères consanguins de Christiane Taubira. Sans jamais trop insister nous savons le prix du sang versé pour la liberté sur des champs de bataille qui nous furent communs.
Alors, nous sommes très attentifs aux soucis quotidiens du Conseil Représentatif des Associations Noires en France que préside le Béninois Patrick Lozes. Nous avons vécu très douloureusement la récente crise des banlieues dans tous ses débordements et donc aussi dans ses débats collatéraux sur la polygamie, le mariage mixte, le rap, et la fameuse loi sur les bienfaits du ‘‘temps glorieux des colonies’’.
Votre présence en terre africaine nous donne ainsi une précieuse opportunité que nous devons saisir pour exprimer notre part de vérité. Notre histoire mêlée à la vôtre fait de nous des « ayant droit à la France ». Nous avons droit à la France autant sinon davantage que certains ressortissants européens qui s’installent désormais sans nulle barrière de Dunkerque à Avignon. Nous avons droit à la France en raison des sueurs de toutes servitudes, en raison du sang communément versé pour la liberté, de notre langue commune, de l’exception culturelle ensemble revendiquée, de l’économie de traite à compenser.
Nulle raison pour que passent avant nous : allemands, bulgares ou autrichiens, hongrois, écossais, polonais ou croates – sauf pour des motifs d’options sociales à mémoire sélective. Si pour des considérations ‘‘pratiques’’ devenues malheureusement impérieuses notre droit à la France doit se trouver abusivement limité, je voudrais que votre visite chez nous serve au moins à reconnaître ce déni de justice et à éveiller en votre esprit – reconnu vif, fécond et créateur - des initiatives audacieuses, rédemptrices du mal qui risque de nous opposer durablement.
J’ose avancer qu’il existe des alternatives crédibles aux lois répressives d’aujourd’hui et nous devons ensemble nous attacher à les découvrir ou à les inventer.
Ainsi le 3 novembre dernier au moment où s’ouvrait à Bamako le 23ième sommet France-Afrique, il se tenait le même jour à Paris l’Assemblée Générale de l’Alliance Francophone animée par Jean Guion et présidée par l’ancien Premier Ministre Pierre Messmer. Cette Assemblée générale à laquelle participaient l’amiral Philippe de Gaulle, l’académicien Maurice Druon, le sénateur Michèle ANDRE, résolut d’adresser un message pressant à Bamako pour adjurer les chefs d’Etat d’instituer à l’exemple du Royaume-Uni pour les ressortissants du Commonwealth un régime de « visa francophone » au profit des étudiants, chercheurs, scientifiques etc…
Ceci n’est qu’un exemple. Au-delà, beaucoup estiment que les moyens d’une régularisation de ceux qui vivent sur le sol français dépendent d’abord d’une volonté politique et d’une imagination créatrice qui hésitent à s’exprimer.
Mais l’initiative la plus éloquente celle qui serait vraiment française, je voudrais ici l’énoncer :
- Mettons nous en dialogue positif – par exemple ici au Bénin - pour découvrir et inventer les projets et les mesures pouvant effectivement retenir en Afrique ceux qui n’ont que le choix de partir. Là est la solution ; et cette solution – quoi qu’elle coûte - veut une grande politique de co-développement. Imaginons la création ou même la délocalisation dans certains pays d’Afrique, d’écoles et d’instituts supérieurs de science et de technologie ouverts à des usagers de toutes origines et de niveau suffisamment attractif pour gagner la confiance des plus exigeants.
Imaginons le renforcement des capacités d’un pays comme le Bénin à produire pour le marché des 250 millions de consommateurs qui l’entourent.
Imaginons les investissements pour l’invention commune et la maîtrise commune des infrastructures déficientes pour l’eau, l’énergie et les communications sur tout le continent africain. Cette politique de co-développement que nul n’ose, c’est elle qui maîtrisera le flux migratoire. Si les programmes et projets de société des futurs dirigeants d’Europe, de la France en particulier, pouvaient intégrer cette nécessité dans leurs préoccupations la question de l’immigration deviendrait mineure ; l’intérêt national trouverait une valeur positive dans un développement africain, socle pour la conquête d’échanges porteurs et pour une richesse partagée. Le dialogue autour de cette nouvelle politique économique et sociale élargie revêt un caractère de première urgence.
Si, vous fondant sur votre mémoire citoyenne, vous pouviez accepter, Monsieur le Ministre, de prendre en charge cette nécessité d’une vision moins partiale et moins parcellaire de l’immigration, si vous pouviez contribuer à donner à la France la chance d’une initiative majeure de salut public international, votre visite dans notre Bénin serait la semence inattendue d’un « New deal » dont notre monde a un pressant besoin.
La misère et l’humiliation qui accablent les deux tiers de l’humanité, voilà la source de l’immigration sauvage et du terrorisme ravageur. Devant ce mal qui menace et ronge par avance toutes nos conquêtes de prospérité, c’est Schopenhauer que je veux invoquer : « Nous n’avons plus aucune chance… il faut la saisir ». Maintenant.
En vous souhaitant un séjour fructueux en notre Bénin qui veut porter chance à une nouvelle France des lumières, refondatrice d’humanité, je vous prie de recevoir, Monsieur le Ministre d’Etat, l’expression sincère de ma considération très distinguée.
Albert TEVOEDJRE
Source : tevoedjre.com
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