lundi 28 octobre 2013
La Guinée m’a toujours donné à rêver ! Un rêve qui me suit, moi et toute ma génération. Ce rêve omniprésent ne veut pas me lâcher. Et moi, non plus, je ne veux m’en défaire car il me fait vivre. Surtout, je ne doute pas qu’il se réalisera un jour. Personne, ni homme, ni ange, ne peut l’empêcher.
Pourtant, ce rêve s’est transformé au fil du temps. Selon les moments de mon enfance et de mon adolescence, il devient interrogation, espoir ou cauchemar. Depuis l’âge adulte, ce rêve est devenu une prise de conscience qui m’a permis de comprendre que tout mon passé d’élève, d’étudiant, d’enseignant, d’exilé culturel est traversé par ce rêve-espoir pour mon pays, la Guinée. Vous verrez pourquoi, chers lecteurs.
Premiers espoirs
J’ai placé mes premiers espoirs en un jour de 1984, c’était un mois de mars. Avril de la même année n’avait que 3 jours quand je me suis dit, cette fois-ci, ça y est ! La Guinée va enfin exister, se redécouvrir et retrouver la voie qu’elle s’était tracée un 28 septembre 1958.
Cet espoir se justifiait d’autant plus qu’un certain colonel à la tenue rapiécée avait fixé six mois à ses compagnons et à lui-même pour regagner la caserne. A cette promesse, il avait aussi ajouté : « si un jour, vous nous voyiez riches, c’est qu’on a volé ». Mais un an plus tard, un mot, un simple mot suffira pour que tout s’envole.
Je l’ai entendu, ce mot, à l’esplanade du palais du peuple un jour de juillet 1985. Il fut prononcé en ces termes : «Wo fatâra ! » qui signifie « vous avez bien fait ».
Ces deux syllabes en langue locale furent resurgir 26 ans de peur, d’angoisse, de trauma physique et psychique. Des sentiments qui ont ponctué toute ma jeunesse et qui avaient atteint leur paroxysme en août 1976 quand un autre président déclara officiellement la guerre à une autre composante de la nation
Ce jour de 1985, un de mes frères, officier supérieur de son Etat, grand intellectuel, ingénieur de construction portuaire et maritime, premier parmi les premiers ingénieurs d’Afrique de l’Ouest indépendante, vaillant patriote et réactionnaire au vu de « la Révolution guinéenne » me dit : « Petty, les démons de la révolution ont refait surface. Le redressement ne se fera pas ! »
Oui, redressement est le mot magique que les militaires avaient trouvé en avril 1984 pour berner les Guinéens comme d’autres avaient créé un parti démocratique en 1947 pour verser dans la dictature plus tard.
Nouvel espoir : le père noël est-il une ordure ?
Des années de galère, de misère, de combat, de larmes et de sang firent entrevoir une lueur d’espoir en 2008. A trois jours de noël, le Guinéen, jeune, vieux, homme et femme crut que le père noël existait réellement. Qu’il n’était pas une ordure comme le prétendait un metteur en scène français qui titrait le contraire.
Mais l’espoir fut de courte durée. Au vu des treillis qui avaient pris le pouvoir, je me rendis vite à l’évidence que cette fois-ci encore mon rêve est brisé. J’ai immédiatement compris que derrière le discours, aussi bien ficelé que celui de 1984, si ce n’était mieux, il n’y aura point de renouveau.
Quelques jours plus tard, l’agitation d’un soldat en particulier, celui qu’on présenta aux Guinéens comme le nouvel homme fort du pays, un autre qui avait terrassé un cadavre comme ses prédécesseurs de 1984, me rappela d’autres mouvements. Sa voix fit résonner dans mes oreilles d’autres cris et vociférations : celle de l’homme qui avait paraphrasé Hô Chih- Minh pour heurter De Gaulle. Non pas du fait de son discours, mais par le ton et la tonalité qu’il y avait mis. Là aussi, je compris qu’à cinq décennies d’écart, l’histoire se répétait. L’espoir à nouveau déçu, j’ai réalisé, la mort dans l’âme, qu’à générations différentes, il peut y avoir attitudes et comportements similaires. La preuve ?
Après que le Général se soit éteint de la manière la plus naturelle dans son lit, les nouveaux chefs se présentent aux Guinéens en héros. Ces nouveaux usurpateurs du pouvoir (car ils ont violé la constitution) dénoncent les mêmes maux que ceux de 1984. Ils prennent les mêmes engagements : « rendre le pouvoir aux civils dans les six mois ». Ils ne se vantent pas moins d’avoir sauvé le peuple et épargné la nation des pires affres de la guerre civile qui pointait n’eut été leur vaillance.
Le nouveau messie et ses compagnons ne tardent pas à s’illustrer par toutes sortes de défauts : alcoolisme, si ce n’est plus, violence et autres maux que les régimes précédents n’avaient pas atteint. La folie de grandeur du petit capitaine aux lunettes fumées le pousse à se prendre pour « Moïse ». Dans la méconnaissance totale de l’histoire en tant que science et de l’histoire religieuse, il crut que Moussa ressemble en tout à Moïse. Que David est la déformation de Dadis (et non le contraire) et qu’il serait deux prophètes en un. En tant que tel, il est « Le Sauveur »
Dans cet excès de paranoïa, il se perdit, enfonça la Guinée dans les abîmes de la violence et la noya dans un bain de sang et de souillure un jour fatidique de septembre 2009. Ce jour-là emporta, plus que tous les autres jours, l’espoir de tout un peuple. Tous les crimes du passé, tous les excès, toutes les exactions et toutes les humiliations trouvèrent dans le cœur des citoyens et la meurtrissure de tout un peuple leur affreux paroxysme.
Ai-je pour autant baisser les bras ? Bien au contraire ! Mon engagement pour la démocratie et le bonheur du peuple de Guinée n’a jamais été autant vivace. Je me suis dit « tous les bonheurs sont possibles et accessibles aux peuples vaillants. Et le mien est de ceux-là. Les échéances sont certes retardées par les aléas et autres vicissitudes de l’histoire, par des hommes de mauvaise foi et sans fibre patriotique, mais le jour viendra où je respirerai, avec mon peuple, les saveurs de la démocratie ».
D’autres espoirs, d’autres combats
Ce rêve-là me permit de traverser les autres errances de la transition. Quand l’ami de l’autre, le général quoi, prit le pouvoir après Ouaga 2 en janvier 2010, j’avoue que l’espoir m’était revenu à nouveau. Bien qu’entretenant au fond de moi-même la crainte des resurgissements du passé et de ses déboires, j’avais fortement cru aux promesses d’« El Tigré », de son surnom. J’avais juste oublié qu’un tigre griffe et ne masse pas ! Je serai bien servi en déception car les revirements auxquels notre « terre maternelle » nous a habitués reviendront au galop.
Le Général organise les présidentielles en juin et novembre 2010. A défaut de se présenter, il se plie aux injonctions de vieillards, parfois grabataires, élevés de surcroit, dans l’esprit de supériorité et la nostalgie d’un pouvoir qui leur aurait été volé en 1984. Il cède le fauteuil présidentiel au prix d’intimidation. D’espèces sonnantes, selon d’autres. Quelles que soient les raisons, il n’en demeure pas moins que l’espoir de tout un peuple s’en vola à nouveau un jour d’élection de novembre 2010.
Après un scrutin inédit à tout point de vue, négativement parlant, le nouveau président ne va pas par mille chemins. La première promesse qu’il a faite : « Je prendrai la Guinée où Sékou Touré l’a laissée » est sans équivoque. Elle ne permet aucun doute sur ses intentions politiques et idéologiques. Inutile de revenir là-dessus. Rappelons simplement que son bilan est le plus macabre qui soit.
Au prix d’innombrables sacrifices humains et matériels, les élections législatives sont organisées en cet autre 28 septembre. Des marches pacifiques à n’en pas finir, des négociations tout aussi interminables marqués par les plus insolites revirements ont fini par conduire les citoyens aux urnes.
Encore un espoir et un rêve en voie de concrétisation ou de désintégration ?
Trois semaines de compte, de décompte, si ce n’est de recompte ont donné les résultats que tout le monde connait. On pavoise d’un côté comme de l’autre. Chacun voyant dans son échec une victoire. « J’ai moins de siège certes, mais j’ai gagné » entend-on de la part de l’opposition tout comme du parti au pouvoir. A se demander s’il y a un perdant dans cette élection tant chaque camp s’auto-congratule. A moins que ce ne soit notre frère Mamadou Billo Sy Savané qui, rappelons-le, n’était candidat à rien. Surtout pas pour la prison centrale. Comme tel, qu’il nous revienne vite !
Plus sérieusement ! Dans le jeu de dupes évoqué, le peuple est traumatisé. Il est pris en otage par tous les protagonistes : CENI, parti au pouvoir, opposition, communauté internationale… Il nage dans la plus totale absurdité dans notre « Absurdistan », comme le disait notre « Renaudot National ». Il a attendu les premiers résultats de la Ceni au prix de nouvelles brimades et de violences dont les plus rétrogrades. Le châtiment au fouet qui a été infligé aux citoyens arrêtés à Conakry pour être déportés à Kankan.
Aujourd’hui encore, l’angoisse dans le ventre et la peur des lendemains post-électoraux tenaillent notre peuple dont le regard est tourné vers la Cour Suprême. Il attend de savoir si cette institution rééditera son exploit de 2010 ou s’il se montrera responsable et indépendant. Au milieu de ces interrogations, peurs et angoisses, il y a quelque chose qui est encore plus désespérant.
Le destin de la Guinée semble tenir de la volonté toute puissante de tous petits partis politiques et de leurs chefs porte-bouilloire. D’anciens chômeurs, d’aventuriers, voire d’escrocs et de va-nu-pieds de tous genres, des pêcheurs en eau trouble pour la plupart, s’érigent en faiseurs de rois. Profitant de la désintégration du tissu social et politique de notre pays, ils sentent leur heure d’enrichissement sonner quand le peuple trime.
Tout ce drame se joue face à quatre anciens premiers ministres et un président de la république qui se dit démocratiquement élu. L’oreille tendue, prêts à sauter du lit au simple bruit d’un chat, ces démarcheurs sans foi ni vergogne, attendent le plus offrant pour céder leurs parti-mallettes. Je parle des partis politiques sans siège social réel et dont les statuts et les adhérents sont tous contenus dans une simple sacoche. Naturellement, de projet de société, ils n’en ont point !
Mais le mal guinéen ne date pas d’aujourd’hui et ne tient pas qu’à ces gens qui ne sont que le pathétique exemple de nos rêves brisés, de la déchéance politique, humaine et sociale due aux rendez-vous manqués.
Espérons, pourtant !
Un gouffre a été creusé et entretenu depuis 1958, année de notre indépendance, par des responsables politiques aussi proches que différents à la fois. Le plus grand exploit du premier président guinéen, qui régna 26 ans, aura été de transformer son parti démocratique en parti dictatorial. De comptabiliser le plus grand nombre de prisonniers, d’exilés et de morts parmi les dictatures de son temps. Le second se distingue par son faux-fuyant, son goût du luxe, de l’argent. Que sais-je ? L’un comme l’autre ont laissé un pays exsangue et un peuple meurtri.
Les deux autres, le capitaine et son ami de général se sont montrés immatures et incapables de se libérer d’une des plus grandes tares de la société guinéenne : l’ethnocentrisme qui ronge le pays depuis les premières heures de la lutte anticoloniale.
Le président guinéen actuel est le mélange de tous les maux des dirigeants évoqués. Quoi qu’il soit plus proche du premier avec lequel il partage la haine de l’autre, la fascination du pouvoir et de la violence, il tient un défaut de chacun de ses prédécesseurs.
Il m’est permis de me demander, de par l’expérience d’un demi-siècle d’espoir, d’échecs à répétition si notre peuple verra enfin le bout du tunnel. Si notre pays donne encore à rêver. Si les législatives du 28 septembre 2013 seront fatidiques à la dictature.
Bien sûr, je rêve que tout cela soit, car derrière ce bilan plus pathétique qu’élogieux se cache un homme qui a foi en son pays et à son peuple. Un combattant de la plume, permettez que je le dise, qui sait pertinemment que la Guinée donne à rêver.
J’espère, au plus profond de mon âme, que ce dernier 28 septembre, une date qui fait triplement partie de l’histoire de la Guinée, sera celle de la concrétisation de tous les rêves du peuple.
La démocratie en premier !
Lamarana Petty Diallo
Contact : lamaranapetty@yahoo.fr
Pour www.nlsguinee.com
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