Guinée : FINANCE : Les microcrédits en difficulté sont loin de leurs objectifs
vendredi 05 mai 2006
CONAKRY, 5 mai (IPS) - Assez dynamiques depuis leur introduction en 1989, en Guinée, les institutions de micro-crédit sont confrontées actuellement à des problèmes majeurs liés, entre autres, à leurs taux d'intérêt élevés et à une mauvaise gestion.
Assise derrière une table en plein marché de Gaoual, dans le nord de la Guinée, Batouly Diallo, 45 ans, savoure sa relative réussite. Depuis sept ans, cette cliente du Crédit rural de Guinée (CRG), une des nombreuses institutions de micro-crédit basées à Conakry, la capitale de ce pays d'Afrique de l'ouest, est parvenue à renforcer son capital pour augmenter son chiffre d'affaires.
"Depuis que j'ai obtenu mon prêt au CRG, ma vie a changé. Aujourd'hui, sans l'aide de mon mari, je parviens à acheter moi-même mes habits et ceux de mes enfants", déclare Diallo à IPS.
Vendeuse de denrées alimentaires, elle indique que ses activités ont démarré avec un prêt d'environ 30 dollars, et que les remboursements qu'elle a effectués à temps lui ont permis d'atteindre un niveau de prêt mensuel de 200 dollars.
Dans ce marché de Gaoual, Diallo apparaît comme une rescapée de la pauvreté dans cette localité située à environ 400 kilomètres de Conakry. "C'est grâce au micro-crédit que je m'en sors aujourd'hui et je remercie Dieu pour ça".
Un peu plus loin, se trouve Alseny Diallo, un homme de 54 ans, le regard fuyant et indigent. Client du même CRG depuis cinq ans, cet agriculteur maraîcher n'est jamais parvenu à dépasser un prêt supérieur à 60 dollars.
"Les prêts sont insuffisants. Avec un capital aussi réduit, on ne peut pas gagner suffisamment pour s'en sortir. Mon souhait est d'obtenir un jour un prêt d'un million de francs guinéens (FG, environ 200 dollars)", dit-il à IPS.
Alseny Diallo a pourtant tenté de diversifier ses activités, "en achetant quatre chèvres dont deux ont eu chacune deux petits. Aujourd'hui, j'ai une dizaine de chèvres".
Pour sa part, Oudé Keïta, une troisième cliente, se plaint de revenus faibles malgré un prêt de 300 dollars. "Ce que je gagne est relativement petit. Je souhaite avoir un prêt de deux millions FG (400 dollars) parce que le franc guinéen se déprécie à un rythme inquiétant", souligne-t-elle.
''En réalité, les nombreux clients des institutions de micro-crédit se trouvent confrontés au même problème : celui des taux d'intérêt. Si on prend une base de 2,5 pour cent mensuels, on se retrouve avec un taux d'intérêt annuel de 30 pour cent'', explique à IPS, un employé de 'Pride Finance', qui a requis l'anonymat. ''C'est excessif car cela veut dire que pour chaque prêt, le client est obligé de rembourser quasiment le tiers''.
"Ce n'est pas étonnant que beaucoup de mes anciens clients aient fait faillite malgré leur bonne volonté. Avec un marché aussi volatile et une monnaie qui se déprécie aussi rapidement, ce n'est pas facile de sans sortir. Aujourd'hui, ces gens-là se cachent pour ne pas subir l'humiliation", ajoute-t-il.
. Entre septembre 2000 et avril 2006, la monnaie guinéenne a perdu près de 100 pour cent de sa valeur par rapport au dollar américain et à l'euro, les deux devises étrangères les plus utilisées en Guinée.
''A Pride Finance, nous formons nos clients pour leur permettre de mieux gérer les prêts qui leur sont octroyés. Malgré cela, il y a certains d'entre eux qui cèdent sous la pression des parents et qui se retrouvent criblés de dettes', souligne Macky Bah, un des responsables du micro-crédit basé à Conakry.
. Pour Gnana Doré, un responsable au micro-crédit 'Yete Mali' (s'aider soi-même en langue locale soussou), "il est difficile de trouver quelqu'un qui affirme qu'il ne veut pas de prêt. Or, dans notre système par exemple, tout manquement de la part d'un client se répercute immédiatement sur toute la chaîne".
Yete Mali, basé à Conakry, est une forme de crédit mutuel où les clients - appelés adhérents - font des dépôts pour ouvrir des comptes auprès de cette caisse dans l'optique d'un futur prêt. Ces dépôts génèrent des intérêts reversés régulièrement dans le compte des clients.
Les trois caisses les plus actives en Guinée pratiquent des taux d'intérêt différents : CRG (de 2,5 à 3,5 pour cent mensuels en fonction du prêt), Yété Mali (de 1,2 à 2,5 pour cent), et Pride Finance (trois pour cent).
Les responsables des micro-finances justifient les taux d'intérêt élevés par la nécessité de couvrir les charges de personnel et de logistique, liées à leur activité.
"Si nous avons un contentieux à Nzérékoré, par exemple (dans le sud du pays, à près de 1.000 km de Conakry), nous sommes obligés de déployer un agent de terrain, de le prendre en charge pendant la durée de son séjour, et cela implique nécessairement des frais", souligne Bah.
"Il n'y a pas de prêt sans risques et nous demandons à nos clients de fournir un certain nombre de garanties en nature (leurs biens) ou en espèces pour les couvrir. Nous procédons aux enquêtes avant de prendre notre décision", indique Francis Sagno, un responsable du CRG.
En plus, tout client, pauvre ou nanti, qui demande un prêt, paie 10 dollars pour des frais de dossier. ''C'est beaucoup quand on sait qu'après, il doit rembourser à la fin de l'année 36 pour cent du montant qui lui a prêté'', déplore l'employé de Pride Finance -- une initiative américaine.
Ce système aura néanmoins permis à certains clients de gérer leurs propres affaires, mais il en a ruiné d'autres qui se cachent pour fuir leurs créanciers. En effet, certains clients éprouvent parfois des difficultés à rembourser leurs prêts.
En 2005, ils étaient plus de 12.000 adhérents au CRG, la plus grande micro-finance en Guinée, selon Sagno. Pour les trois principales institutions de micro-crédit du pays, les clients peuvent être estimés à quelque 40.000.
Les micro-crédits estiment à 58,5 pour cent la moyenne de ceux qui ont réussi. Les femmes, qui investissent dans la vente des denrées de première nécessité s'en sortent le mieux, avec de petits prêts.
"Plusieurs clients ont été jetés en prison pour les contraindre à payer. Même s'ils sont très vite libérés, l'acte est totalement illégal", parce que le contrat ne l'autorise pas, affirme l'employé de Pride Finance.
Les clients des micro-crédits ne sont pas les seuls coupables de mauvaise gestion, confirment les employés de 'Yaté Mali' qui étaient en grève, en avril.
"Déjà que nous avons des problèmes avec nos adhérents, quand des responsables se permettent de faire des voyages improductifs aux frais de la Caisse, il va de soi qu'il y a des problèmes. C'est ce que nous voulions arrêter car il y va de notre emploi et de la sécurité des fonds engagés par nos adhérents", déclare Doré à IPS.
Entre 1998 et 2006, Yété Mali indique avoir investi environ 500.000 dollars dans des micro-projets soumis par ses clients.
"Sincèrement, je pense que la meilleure solution est d'adopter une stratégie nationale de la micro-finance en vue de la réduction véritable de la pauvreté. Et il faut aller plus loin en subventionnant les caisses de micro-crédit pour ne pas qu'elles tombent en faillite", ajoute Bah.
En Guinée, plus de 50 pour cent de la population vit en dessous du seuil de pauvreté, avec moins d'un dollar par jour. (FIN/2006)
Saliou Samb, Conakry
Source : ipsnews.net
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