samedi 15 décembre 2012
Deux ans après la première mise en ligne de cette lettre, il m’est apparu nécessaire de recommencer pour la deuxième fois et dernière fois.
Bien sûr les destinataires ne sont plus tout à fait les mêmes. Les ambassadeurs qui jouaient les seconds rôles en juillet 2010 derrière l’Ambassadrice US, Mme Patricia MOLLER, alors accréditée à Conakry, ont peut-être mesuré combien ils sont encore imprégnés de réflexe suprématiste postcolonial, quand il s’agit d’un « Etat » Noir Africain.
L’Ambassadeur US à Conakry, a lui-même adoucit le ton que son prédécesseur avait naguère. Mais le fond a si peu varié, qu’il m’a semblé utile de souhaiter la remise en ligne de la même lettre.
La deuxième et dernière raison est que certains de nos compatriotes ont l’air de croire que le fait de recevoir des dollars des U.S.A., ou de tout autre pays, doit vous amener à vous abandonner corps et âme au « donateur ».
Les U.S.A. ont financé en grande partie la reconstruction de l’Europe de l’Ouest. Cela n’a pas empêché la France gaulliste de rester amie avec les U.S.A. tout en exigeant le respect strict de sa souveraineté.
Voilà pourquoi j’ai souhaité que les sites remettent en ligne cette lettre.
Bonne relecture ou lecture.
Lettre aux Ambassadeurs des U.S.A. et de France à Conakry (par Mamadou Billo Sy Savané)
Il est tout à fait exceptionnel qu’un simple citoyen, de surcroît Guinéen, vous interpelle directement. Mais il faut un début à tout. Acceptez donc cette exception.
Je prends l’engagement de ne pas en faire une habitude, car je suis convaincu qu’il n’est pas non plus dans vos habitudes d’exiger par une sévère et publique lettre d’injonction, qu’une classe politique étrangère à vos pays respectifs, organise une élection présidentielle qui, en principe, ne vous engage en aucune manière. Vos ressources financières sont certes, concernées. Mais c’est un autre débat.
Je ne parle pas au nom d’un Etat, ni en tant que représentant d’institutions dites de la société civile, toutes financées par vos pays ou gouvernements respectifs. Je parle ici en mon nom personnel. Mais je ne suis pas seul. N’en doutez pas.
Vous conviendrez avec moi que ce qu’on nomme abusivement ici en Guinée, Etat, est plus une fiction marchande à usage externe, qu’une réalité. Car il est indispensable de se prévaloir d’un Etat pour capter à son profit, les ressources extérieures allouées au pays. Et ceux qui s’en réclament ostensiblement, ne sont en rien représentatifs des populations qu’ils n’incarnent pas.
Vous n’ignorez pas que le général autoproclamé dont vous saluez les « efforts continus dans l’accomplissement de ce processus électoral en vue de la démocratisation du pays », comme vous seuls le croyez, est un putschiste authentique, issu des massacres du 28 septembre 2009.
Vous savez sans doute, qu’il est le véritable concepteur et organisateur de cet évènement sanglant. Et que le capitaine Moussa Dadis Camara dont il était le mentor, assume une responsabilité qu’il ne devrait pas être seul à porter.
Peut être, avez-vous des informations susceptibles d’être interprétées comme signe de la conversion soudaine du général putschiste assassin, Sékouba Konaté, à la démocratie ? Dans cette hypothèse, à mon avis peu probable, mes compatriotes vous seraient infiniment reconnaissants d’en prendre connaissance par vos soins.
Je prétends donc être légitime à vous interpeller à propos de votre lettre d’injonction que vous avez baptisée « communiqué conjoint des Ambassades des Etats-Unis d’Amérique et de France en Guinée ». Je pense que si je ne le fais pas, il est peu probable que les gouvernants actuels qui se sont cooptés entre amis, parents, copains et alliés d’affaires le fassent, pour des raisons qu’il serait trop long de développer ici.
Je partage l’objet de votre communiqué. Mais la forme peu diplomatique que vous lui donnez me parait contestable. Dans le domaine qui nous concerne, la forme aussi a son importance. Vous le savez mille fois plus que moi.
L’injonction, même de velours, n’est pas fréquente dans les rapports d’Etat à Etat. Et il nous faut bien nous situer sur ce terrain. Car même fictif, selon moi, l’Etat guinéen reste un Etat.
Il y a de grands Etats puissants, ce sont les vôtres, et de petits Etats, parfois fictifs et corrompus. Nous sommes dans ce cas de figure. Mais selon vos propres principes fondamentaux auxquels j’adhère profondément, parce que j’en reconnais l’universalité, tous les hommes sont égaux en dignité, et les Etats qui sont supposés les représenter doivent être respectés, même si les hommes et femmes d’Etat ne sont pas forcément tous respectables. Or, les expressions et termes employés dans votre communiqué s’apparentent bien à une injonction et donc à un ordre donné par un Supérieur à son Subordonné, lequel n’a plus qu’à exécuter en silence, les ordres reçus.
Vous dites, « l’élection doit se tenir le 24 Octobre, sans aucune possibilité de report… ». Ce ton est inadapté. Je suis persuadé que les citoyens français que je connais bien, s’indigneraient qu’au nom de leur pays, on puisse tenir ou s’associer à une forme de discours qu’ils jugeraient intolérables pour eux-mêmes. Et il n’y a pas de raison que les citoyens américains aient une réaction différente, en la circonstance. Ils ont eux aussi, un profond respect pour des Etats plus faibles que le leur.
Faisant cette observation, je n’ai pas du tout le sentiment de faire preuve de souverainisme de village.
Je ne comprends pas très bien sur quel terrain vous vous situez pour ordonner sèchement une élection dans un pays, peut être pas souverain, mais à coup sûr étranger. Sur un terrain diplomatique ?- Vous vous affranchissez allègrement des usages propres à votre fonction. Sur le terrain de la fraternité humaine et de l’ingérence humanitaire légitime donc acceptable?- Votre humanisme diplomatique reste sélectif. Car vous saluez avec une insistance particulière les supposés « efforts » d’un général putschiste, gravement impliqué dans les massacres du 28 septembre 2009 au stade du même nom à Conakry. Et vous le savez bien.
Je pense ne pas me tromper que dans vos pays respectifs, un général sur lequel pèserait le moindre soupçon d’un crime, quel qu’il soit, serait immédiatement renvoyé de l’armée et puni comme il se doit. Ni vous, ni vos pays n’ont évidemment aucune responsabilité dans les massacres auxquels le général Sékouba Konaté est mêlé.
Mais en quoi est-il indispensable que vous manifestiez une bienveillance particulière à l’égard d’un général putschiste, par ailleurs pilleur de son pays, comme vous n’avez cessé de le faire depuis les massacres du 28 Septembre 2009 ?
Dans votre communiqué comminatoire, vous saluez ce que vous appelez les efforts continus de Sékouba Konaté. Mais lesquels ? Vous pourrez difficilement me contredire qu’en matière de réforme de l’armée par exemple, le général s’est contenté de monter une immense opération foncière et immobilière sur l’ensemble du territoire national, au profit de sa société GUI-CO-PRES, d’ailleurs gérée par son homme-écran KPC. Est-ce ce modèle que vous préconisez pour nous ? J’espère que NON.
La seule hypothèse plausible expliquant votre lettre d’injonction, est de mon point de vue, la nécessité dans laquelle vous vous trouvez de faire usage de la culture suprématiste dont vous êtes imprégnés, depuis toujours. Ce n’est pas un reproche. C’est un constat.
Vos gouvernements et pays sont puissants. Une puissance exerce toujours sa puissance de diverses manières, sur moins puissants. Vous et moi, nous devrions bien admettre que nous sommes dans ce cas de figure.
Vous êtes les principaux financeurs de mon pays. Ce qui d’emblée, vous donne un droit de regard sur nos affaires intérieures. J’en accepte donc le principe, mais le cœur meurtri par la légèreté de certains de nos gouvernants, installés aux affaires du pays, soit par des armes, soit par des réseaux extérieurs de cooptation, que probablement vous maîtrisez, ou par la combinaison des deux.
Cependant, j’attire votre attention sur le fait que, certains des enfants de ce pays sont moins légers, aussi consistants que les gouvernants actuels de vos Etats, même s’ils ne sont pas insérés dans les réseaux de cooptation. Et que l’ingérence inopportune et ostensible dans les affaires électorales de mon pays, risque d’y créer inutilement un sentiment antioccidental au niveau de la jeunesse, et peut être plus.
Au demeurant, l’élection n’est pas la démocratie. Loin s’en faut. C’est juste une procédure de sélection. Vous ne pouvez pas réclamer la démocratie à la place de mes compatriotes, et encore moins par injonction. En revanche, je vous reconnais le droit d’exiger de nos gouvernants, y compris par injonction, la liberté et la dignité pour chaque individu vivant dans ce pays. Je pense que c’est ce qui exprime le mieux, l’idée que nous sommes des Frères, des Frères en humanité.
Pour terminer, je vous informe que j’ai parcouru mon pays, du Nord au Sud, d’Est en Ouest. J’ai parcouru les villes et campagnes, hameaux et villages. Durant ce périple de 7 à 8000 km, j’ai parlé, discuté avec des Guinéens de toute condition sociale et économique. Personne ne m’a jamais parlé de démocratie comme son aspiration. Par contre, j’ai très souvent entendu exprimer le besoin d’infrastructure de base, de sécurité des personnes et des biens, de soins de santé, d’écoles, de liberté de circuler dans son pays, sans être embêter par la police, la gendarmerie ou l’armée.
Madame l’Ambassadrice, Monsieur l’Ambassadeur ! Je pense connaître mieux que vous, ce que sont les besoins et aspirations de mes compatriotes.
Avec vos puissants moyens financiers et autres, vous risquez de créer, ou conforter dans mon pays, peut être sans le savoir ou le vouloir, des oligarchies ruineuses ethniques. Elles ne pourront s’installer au pouvoir, ou s’y maintenir que par une violence extrême. Car, la nécessité de protéger les immenses captations qu’elles ont réalisées au détriment du pays tout entier, les y contraindra inexorablement, pour une raison simple : les innombrables victimes des conséquences des captations, exigeront leurs dus, élection ou pas. Elles n’accepteront pas indéfiniment, non pas la pauvreté, mais la misère dans laquelle elles sont maintenues, depuis trop longtemps.
(Lettre mise en ligne pour la première fois en octobre2010).
Cordialement.
NB : Guinéens de toute condition! Jeunes et moins jeunes, lisez ce texte. Discutez-en et diffusez-le. Je signale que je suis disposé à débattre sur les questions abordées ici, avec toute catégorie sociale ou professionnelle qui le souhaite. Je suis à Conakry. Il suffit de me contacter par mon mail.
Mamadou Billo Sy Savané à Conakry
Mon contact : mamadoulinsan@wanadoo.fr
Pour www.nlsguinee.com
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