Guinée : une fin de règne nuisible aux affaires
vendredi 28 avril 2006
En Guinée, le limogeage du Premier ministre début avril et la maladie du président rendent frileux les opérateurs économiques, inquiets des troubles qui pourraient survenir. Les proches de Lansana Conté, qui contrôlent désormais tous le pays, se préparent eux à la succession.
"Ce n’est pas parce que nous sommes pour la plupart originaires de la même région (le Foutah, Ndlr) que Cellou Dalein que nous désapprouvons son départ du gouvernement, commente Alpha Diallo, un importateur guinéen. Mais c’est parce qu’il connaît bien les problèmes dont nous souffrons. La preuve en est qu’il se battait beaucoup pour que le Franc guinéen ait une valeur." L'érosion de 10 % de la monnaie en quelques jours semble confirmer a contrario son analyse : au marché noir, il faut 9 FG pour obtenir un F CFA et 6 500 FG pour un euro.
Comme lui, de nombreux opérateurs économiques sont inquiets depuis le limogeage du Premier ministre, Cellou Dalein Diallo, pour "faute lourde", le 5 avril dernier alors qu'il venait d'être renommé à la tête du gouvernement quelques heures plus tôt par le président Lansana Conté. La santé chancelante de celui-ci qui n'est apparu qu'une fois à la télévision depuis son retour de Genève le 24 mars, le visage amaigri, accroît leurs craintes. Dans l'esprit de tous, l'après Conté est imminent et les risques de troubles importants.
Morosité au grand marché
À Conakry, le marché de Madina, le plus grand du pays, où selon un homme d’affaires libanais, environ cinq millions de dollars circulent chaque jour alors que l’État manque de devises, affiche ces derniers temps une morosité inhabituelle. Les commerces tournent au ralenti. "De la manière dont les choses se passent, tout porte à croire que nous entamons une fin de règne, analyse Habib D., importateur de riz. Le problème est que parler de la succession est perçu comme un sacrilège. Si le président mourait maintenant, c’est nous qui serions les principales victimes. Rappelez-vous qu’à chaque fois qu’il y a un petit problème, nos marchandises sont attaquées et pillées." Certains prennent déjà leurs précautions : "Je cherche à écouler mon stock pour aller attendre un temps à l’étranger. J’ai déjà envoyé ma famille au village", confie B. vendeur de matériaux de construction.
Les industriels du secteur des mines (81 % des recettes d’exportation du pays) ont eux aussi peur de l’avenir. Un employé de la Société Ashanti Goldfields qui vient d’investir 85 millions de dollars US pour l’extension de son usine d’extraction d’or au nord du pays ne cache pas ses craintes. "C'est un gros investissement qu’il faut sécuriser, commente-t-il. La lecture des récents évènements ne nous permet pas de garder le sourire."
D'autres craignent le gel de l’aide internationale à la Guinée qui a demandé un peu plus de 48 millions de dollars au FMI soit quelque 10 % du budget annuel de l'État. Une aide largement conditionnée par "l’assainissement des finances publiques et de la Banque centrale et l’abaissement du taux d’inflation", selon un expert de la Banque mondiale. Or, l'inflation tourne autour de 30 % par an et Cellou Dalein qui avait fait de la lutte contre la corruption et le détournement des derniers publics son cheval de bataille, ne tient plus les rênes du pays.
Le clan du président aux commandes
L'ancien Premier ministre avait réussi à mettre fin au monopole de la SOGEPAM (Société guinéenne d’exportations des produits agricoles et miniers). Gérée par les proches du président, celle-ci avait l’exclusivité d’exportation de l'essentiel des richesses du pays (café, or, diamant, etc.) et se jouait des services du fisc. C’est d’ailleurs en engageant la lutte contre un opérateur économique, Mamadou Sylla, président du patronat guinéen qu’il accusait d’avoir soustrait, 22 millions de dollars des caisses de la Banque centrale que l’ancien Premier ministre s’est attiré les foudres des proches du président. Ces derniers contrôlent désormais tout le pays et se battent pour la succession. Fodé Bangoura, ministre, Secrétaire général à la présidence, figure de proue du clan qui a poussé le Premier ministre dehors, dirige désormais le conseil interministériel, le conseil de sécurité national et reçoit à l’aéroport de Conakry les hôtes du président. Les proches du président cumulent les responsabilités gouvernementales et tiennent des secteurs économiques importants comme celui de la pêche.
Constitutionnellement c'est le président de l’Assemblée nationale, Aboubacar Somparé, qui doit assurer l’intérim en cas de vacance du pouvoir, mais ce schéma ne fait pas l’unanimité. Il y a quelques semaines, les principaux partis d’opposition, renforcés par certains membres de la société civile avaient suggéré la mise en place d’un gouvernement de transition, avec à sa tête une personnalité consensuelle, pour une période de 18 mois. Sans succès.
De nombreux Guinéens redoutent que les querelles des barons du pouvoir laissent le champ libre à l'armée. C'est ainsi que le général Lansana Conté était arrivé au pouvoir en 1984, à la mort de l’ancien président Sékou Touré
par Aziz Traoré
Source : syfia.info
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