Guinée : Appel lointain au peuple Guinéen
jeudi 27 avril 2006
Malgré la douleur persistant dans mon bras droit fracturé sur le dangereux trajet Conakry-Kankan, la gravité de la souffrance qu’endure le peuple guinéen m’incite à le lancer cet appel pressant. Je dois d’abord dire à ce peuple qui suis-je et la raison de cet appel lointain?
Vivant au Canada, à Montréal depuis plus de 15 ans, je suis né d’un père originaire du Mali, de Troucoumbé et d’une mère d’origine Guinéenne, de Siguiri.
Premièrement, du côté maternel, j’ai un sentiment d’appartenance à la nation guinéenne.
Deuxièmement, je ne peux avoir la conscience tranquille dans l’aisance de mon milieu de vie tant qu’une grande partie du peuple guinéen souffrira de la dégradation constante de sa condition de vie. Car selon ma devise d’écrivain, être humain, c’est incarner le devoir de responsabilité et de solidarité. C’est sentir le malaise devant la souffrance ou l’injustice faite à l’autre.
Pour être bien compris par le peuple guinéen, je dois utiliser un vocabulaire accessible à la majorité des gens instruits de façon précise et concise (Pas plus de 3 pages). Mes mots sont bien pesés.
Le peuple guinéen est colonisé par ses propres fils. Un peuple au dos courbé et enflé sous la domination et la corruption de ses dirigeants oppresseurs et exploiteurs.
Des dirigeants devenus drogués par le miel du pouvoir.
Un pouvoir blessant et rabaissant un peuple guinéen devenu champion africain dans l’endurance des blessures physique et morale. Mais pour combien de temps encore ?
Le premier président de la Guinée, le syndicaliste Ahmed Sékou Touré, qui a régné pendant 26 ans, est décédé dans un hôpital américain le lundi 26 mars 1984. C’est exactement huit jours après, le mardi 03 avril, que le « puissant » militaire Lansana Conté et son « brave groupe d’hommes armés » ont osé renverser le corps inanimé d’Ahmed Sékou Touré.
Depuis ce mardi 03 avril jusqu’à cette année 2006 (22 années), Lansana Conté a divisé le pays en deux catégories de citoyens guinéens.
La première catégorie de citoyens est composée des membres du gouvernement, des hauts gradés en uniforme, des hauts cadres administratifs et politiques corrompus, des commerçants et hommes d’affaire proches de la présidence. Ils se sont donnés les droits de tout décider et de tout partager entre eux sans se soucier de l’avenir des populations.
Ils se considèrent comme citoyens bénis de Dieu. Ils ne font que 1,5% des guinéens.
La deuxième catégorie de citoyens constituée de 98,5% de la population n’a que le devoir de soumission et d’endurance. Considérés comme des citoyens maudits par Dieu cette grande majorité de guinéens continue à subir la dictature et la famine imposées par les citoyens robustes et bénis de la première catégorie.
Regardons à la loupe la belle et riche Guinée avant de souligner quelques graves crimes des dirigeants qui blessent le cœur et le corps des guinéens.
La Guinée est un sol fertile de 245.857 km2 sur lequel habitent 9.402.000 femmes et hommes. Ces hommes et femmes ont sous leurs pieds, c’est à dire dans le sous-sol guinéen, plusieurs quantités et variétés de ressources minières (le diamant, l’or, l’argent, le fer, l’aluminium, la bauxite…) Surtout que sur le plan énergétique, la guinée est la première puissance hydro-électrique en Afrique de l’ouest grâce à ses très nombreux cours d’eau et ses grandes réserves hydro-électriques.
Avec une bonne organisation dans ce domaine, la Guinée seule a la possibilité d’alimenter à bon prix tous les pays qui l’entourent. Malgré cette réalité, l’électricité n’est constante que chez les dirigeants du régime et leurs proches. Les autres habitants chanceux de Conakry la capitale ne reçoivent la lumière que pendant quelques heures ou jours à cause des fréquentes coupures d’électricité.
Même dans les grands hôpitaux de la capitale se font des interruptions de lumière mettant en danger de nombreuses vies. Dans les autres villes du pays on ne compte que sur les torches et lampes.
Pourtant la Guinée se trouve au premier rang des pays les plus riche d’Afrique en ressources naturelles. Mais ce sont seulement le président de la république et ses quelques 1,5% de la population environ 141.030 citoyens bénis de la première catégorie qui mangent chaque jour toute cette richesse comme ils veulent.
C’est quand ils sont rassasiés, que les 98,5% soit 9.260.970 citoyens considérés maudits se précipitent sur les restes de nourritures pour survivre au jour le jour.
Lors d’une de ses rares visites présidentielles à Kankan en décembre 1993, Lansana Conté a dit devant des mangeurs de reste, la deuxième catégorie de citoyens, je cite : « Je prends l’argent du pays pour en faire ce que je veux. Que celui qui n’est pas content vienne m’arrêter » a prononcé le militaire président cette phrase sans avoir peur ni honte. Incroyable !
Je ne citerai que ces 3 autres crimes graves, parmi plusieurs autres commis par le dictateur Conté contre son peuple :
1- En juillet 1985, assassinat par balles, sans jugement, de 20 anciens dignitaires de l’ancien régime qui étaient emprisonnés depuis le 3 avril 1984.
2- Du15 décembre 1998 au 18 mai 2001, arrestation, emprisonnement et libération du député Alpha Condé candidat aux élections présidentielles. Le grand crime du professeur Condé a été de dépasser le général Conté sur le terrain de la popularité.
3- Novembre 2001, modification forcée de la Constitution (Loi Fondamentale, articles 24 et 26 ) par référendum manipulé pour faire du général Conté président à vie de la Guinée.
Convaincu lui-même et encouragé par son entourage qu’il est le plus puissant, le plus intelligent, le bénis de Dieu, le général Conté utilise ainsi son pays comme son mouchoir de poche.
C’est pourquoi sans hésitation, Lansana Conté a lancé un autre défi aux hommes en déclarant : «Si moi, je prends une mauvaise décision contre mon pays, c’est Dieu seul qui peut me punir, pas un homme. »
Conté cite Dieu en gardant son peuple à genoux sachant qu’au sein d’une population guinéenne de 9.402.000 habitants dont 85% sont musulmans (7.991.700 personnes) , 10% sont chrétiens( 940.200 personnes) et 5% sont animistes (470.100 personnes), la mentalité dominante est celle-ci :
« C’est Dieu qui met au pouvoir un être humain. C’est le même Dieu seul qui pourra l’enlever. »
Même les chrétiens et les animistes sont fortement influencés par cette mentalité religieuse qui n’est pas une parole debout.
Voici des exemples concrets et convaincants de 3 pays (2 africains et 1 européen) qui prouvent que cette mentalité de soumission populaire ne vaut pas un 1 franc guinéen :
1- Le Mali, pays voisin, qui a beaucoup de ressemblances culturelle, sociale, religieuse et politique avec la Guinée, a courageusement démenti cette obéissance exagérée en se débarrassant de sa dictature militaire.
En novembre 1968, un jeune militaire a, quant à lui, fait au Mali un vrai coup d’État à un président civil vivant.
Contrairement à sa promesse de remettre le pouvoir aux civils, ce militaire est resté à la tête de son régime dictatorial pendant 23 ans. Au bout de quelques jours de grandes manifestations populaires, le peuple malien a renversé, le 26 mars 1991, ce militaire au grade de général qui se croyait intouchable comme l’actuel général Conté.
Pourtant, au Mali, le pourcentage de musulmans est plus élevé, 90%, par rapport celui de la Guinée, 85%.
Le peuple guinéen est-il plus islamisé que le peuple malien ?
Le peuple malien est-il plus brave que le peuple guinéen ? Guinéen et Malien ne font-ils pas allusion au même Dieu ?
2 -Au Bénin, un autre général d’armée, resté au pouvoir, sans partage, pendant 19 ans a été obligé de démissionner de la présidence du pays sous la pression des manifestations de son peuple. Il a organisé, le 24 mars 1991, des élections sans aucune tricherie en acceptant sa défaite contre un civile démocratiquement élu.
Après le mandat de 5 ans de ce président qui commit trop d’erreurs, le peuple béninois a réélu à la tête du pays, le 18 mars 1996, le même Général démissionnaire. Très bon exemple de pouvoir populaire.
À la fin du 2e et dernier mandat du Général, le peuple a choisi librement un autre nouveau président civil qui a commencé son mandat au début de ce mois d’avril 2006.
3- La France qui a colonisé à la fois la Guinée, le Mali et le Bénin vient d’enregistrer un événement historique dans le cadre du pouvoir populaire.
À propos du fameux CPE (Contrat de Première Embauche), le gouvernement français, soutenu par le président de la République, autorise les employeurs à renvoyer les employés nouvellement embauchés sans justification de leur décision.
De grosses et fortes manifestations de protestation du peuple pendant plusieurs jours ont obligés le gouvernement à annuler complètement le CPE.
À la lumière de ces précisions sur la situation socio-économique catastrophique de la Guinée, j’espère que le peuple Guinéen sera sensible à mon appel lointain pour sortir de la misère. Cette catastrophe qui n’est pas d’origine naturelle, c’est-à-dire, tremblement de terre, forte inondation…mais plutôt causée par la bêtise humaine, c’est-à-dire, la très mauvaise gouvernance ne pourra être convenablement et définitivement nettoyée que par le peuple guinéen seul.
Dans cette recherche de solution, je ne pense pas que souhaiter l’aggravation de la maladie de Lansana Conté ou sa mort puisse apporter le changement positif en Guinée. Bien au contraire, car ce n’est plus un problème d’Homme mais un problème de Système. Comme preuve, du 4 au 5 avril 2006, les décrets présidentiels contradictoires soulignent l’enfantillage du système politique guinéen.
D’autre part les peuples du Mali et du Bénin n’ont pas attendu la mort de leurs Généraux Présidents pour imposer le vrai changement.
Dans ce cas, je propose au peuple guinéen de se mobiliser du côté des dirigeants des partis de l’opposition, des hommes en uniforme encore honnêtes et des associations démocratiques pour balayer le Général Conté et son système.
Même si on dit que « Laguiné ka » est un éternel soumis, j’ose croire que ce Grand peuple guinéen descendant de Braves Hommes et Femmes comme Samori Touré, Kèmè Bourama, Alpha yaya Diallo, Dina Salifou, Zébéla Togba, Kissi Kaba Keita, M’Balia Camara et Jeanne Martin Cissé, n’acceptera, cette fois-ci, de rester à genoux, les bras croisés dans l’humiliation de la soumission.
Pour atteindre ce but, il faut une sensibilisation massive et une mobilisation active du peuple.
Ainsi, pour la sensibilisation massive, je lance un appel culturel aux journalistes, animateurs, écrivains, artistes peintres, sculpteurs, comédiens, musiciens, chanteurs et griots qui sont la voix du peuple, à oser dénoncer publiquement les abus de ce régime militaire. Car, le silence devant un drame contagieux est un silence complice.
Quant à la mobilisation populaire, je demande urgemment à tous les responsables patriotes de tous les partis politiques et de tous les syndicats de surmonter leurs minces mésententes pour démonter totalement ce système politique qui confisque la richesse et la liberté du peuple guinéen. Dirigeants politiques et syndicaux, vous devez prouver la grandeur de votre responsabilité, de votre solidarité et de votre capacité de déclencher une grève nationale illimitée soutenue par des grandes marches de protestation pacifique presque partout au pays.
Pendant ces grandes manifestations populaires, aucune personne ne doit prendre le fusil, le couteau, le bâton ni le caillou.
Par contre chaque manifestant doit attacher sur son front ou porter dans sa main un morceau de tissus noir signifiant sa détermination jusqu’à la disparition du plus grand système politique d’oppression et de corruption en Afrique.
Je suis convaincu qu’en appliquant une telle rébellion populaire pacifique, en moins de 2 semaines, les chefs de bandes au pouvoir vont fuir ou bien ils seront attrapés et attachés comme des poulets par des patriotes en uniforme moins gradés.
À ceux qui diront qu’il est plus facile de s’asseoir dans le luxe à des milliers de kilomètres et lancer au pauvre peuple guinéen un appel à la désobéissance civile, je répondrai humblement :
Je suis entièrement déterminé à repartir en Guinée, sur invitation au moins d’un parti politique ou d’un syndicat, pour participer sur terrain à une marche populaire de protestation aboutissant au changement du système politique abuseur actuel.
Je termine par ce poème engagé :
Peuple guinéen, peuple opprimé, exploité.
Peuple guinéen, tu es agenouillé et bâillonné
Sous les pieds de tes dirigeants ballonnés de ta sueur.
Peuple guinéen agenouillé, aux bras croisés
Un bon peuple subordonné, affamé et humilié
Par un général conté et son groupe épuisés et discrédités.
Face aux chefs de plus en plus morveux et nerveux
Mets-toi sur tes pieds solides et douloureux
Lèves tes poings fermés vers le ciel chaleureux.
Fais tes grands pas difficiles et courageux
Renverse tes dirigeants peureux et véreux
Trace toi-même ton nouveau chemin radieux.
En laissant mes coordonnées, je compte sur tous les guinéens de l’intérieur et de l’extérieur pour une large diffusion et distribution de cet appel au changement par et pour le peuple.
Lancine Diawara, poète et romancier
Président de l’Union des Auteurs et Artistes Africains au Canada.
CP : 1382 Complexe Desjardins à Montréal, H5B 1H3,
Courriel : diawaral@yahoo.fr
Une Correspondance pour Nlsguinee.com
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