lundi 27 février 2012
La Guinée compte plusieurs écrivains. Parmi les plus connus, l’auteur de « L’enfant noir », (1953) Camara Laye, (1928- 1980) et père de la littérature moderne guinéenne. Mohamed Alioune Fantouré, (1938), auteur de « Le Cercle des tropiques »,1972 et « Le récit du cirque de la vallée des morts », 1975 entre autres. William Sassine, (1944- 9 février 1997) qui a écrit « Saint Monsieur Baly », 1973 et bien d’autres romans. Tierno Monénembo (1947) auteur de « Les Crapauds- Brousse », pour ne citer que ce roman parmi les 10 qu’il a publiés.
Ibar Fofana, que j’aimerais faire découvrir ou mieux faire connaître appartient à cette lignée de grands écrivains et intellectuels guinéens.
Qui est Libar M. Fofana ?
Libar M. Fofana est né en 1959, à Conakry. Il a fui, comme beaucoup de Guinéens, la dictature du PDG. En effet, son père fut arrêté et incarcéré au tristement célèbre Camp Boiro.
Le jeune adolescent Libar s’enfuit de la Guinée dès l’âge de 17 ans. Il rejoint à pieds le Mali avant d’atteindre la Côte-d’Ivoire. Il y cumule de petits boulots durant 3 ans avant de s'embarque pour la Suisse. Il s’inscrit à l'Ecole d'Ingénieurs de Genève où il a fait une formation en Génie Electrique. Il arrive en France en 1984. Diplômé d’informatique, il travaille à la Chambre de Commerce et d’Industrie d’Aix-en-Provence. Victime d’un accident de la vie en 1993, Libar se consacre désormais à l’écriture.
J’ai eu une communication téléphonique avec l’auteur lors d’un séjour de recherche en 1989 à Aix-en-Provence. Depuis, je le suis dans ses écrits : de son premier roman au dernier dont je suis en train de lire actuellement.
Le dernier roman de Libar Fofana, « L’Etrange rêve d’une femme inachevée », janvier 2012, est de la même trame que les quatre premiers. Il a été édité, comme les autres chez Gallimard, Collection Continents Noirs.
Le premier roman de Libar, « Le fils de l’arbre » 2004, raconte le destin de Bakari qui apprend, de retour de la vile où il était pour ses études, que son père et son oncle l’ont marié à Bintou : une inconnue et fille-mère. Son destin se jouera à partir de là et à 17 ans, entre tradition, exil, retour au village, charge famille. Bref, ce sera pour lui un parcours chaotique dans un dédale d’évènements qui rendent son avenir incertain. On pourrait voir dans ce roman une part autobiographique.
Pour la critique, ce « Roman initiatique, comme souvent dans la littérature africaine dresse de très beaux portraits de femmes. (C’est) un livre très touchant où il est question de recherche d'identité et d'un trésor. C'est un roman captivant et excellent premier roman ».
Nkörö, 2005, peint l’histoire d’une femme dans le double malheur de la stérilité et de la polygamie. Il montre à travers les rapports entre Tayoro et Mamadi, les personnages du roman, que l’enracinement des mentalités dans un passé archaïque ne peut produire que la haine, la jalousie, l’humiliation...
Il s’agit aussi d’« un récit aux cruels rebondissements, une quête poignante entre sorcellerie et milice populaire dans la Guinée des années 1970. C’est Abel et Caïn au cœur de l'Afrique noire d'aujourd'hui » dira un critique.
Le cri des feuilles qui meurent, 2007. Nul roman ne raconte mieux que celui-ci l’aventure de la Guinée des années 70 à nos jours. Tous les personnages sont des dépravés, des truands, des marginaux, des opportunistes, des corrompus. Ce roman est quelque part un condensé et un reflet de l’échec des systèmes politiques guinéens. Des années marquées par la corruption de l’élite et la dépravation généralisée dans laquelle le pays patauge.
Des personnages, comme le camarade Emile, un métis cultivé et zélé, serviteur de la Révolution, Fotédi, autre métis, Gassimou, le truand, Ramatoulaye, l’homosexuelle, Sali, la lépreuse, Mounirou etc. se débattent dans un environnement social et politique insaisissable. Les intrigues, les jeux d’intérêts, les mesquineries, le colportage, la délation et autres maux rappellent les affres du complot permanent. Une mécanique de lutte anti colonialiste déclenchée après la soi-disant agression portugaise du 22 novembre 1970. Ce roman autorise à penser que le père de Libar a été arrêté dans les purges de l’époque.
J’y vois aussi, un peu du William Sassine dans « Saint Monsieur Baly » où pullulent des marginaux et des responsables politiques et administratifs minés par tous les maux.
Le Diable dévot, 2010, montre comment la quête d’une notoriété qu’on ne mérite pas peut asservir l’homme. Le personnage principal, Mamadou Galouwa, surnommé l'imam fatwa (on ne peut mieux dire) est un homme cupide, arriviste, fougueux, égoïste et ambitieux qui donne en mariage sa fille de 13 ans à un octogénaire. Tout cela parce qu’il est menacé de perdre son statut d’imam par plus jeune que lui.
Montrant la lutte des générations et dénonçant l’injustice subit par la femme dans les sociétés musulmanes, ce roman n’est pas moins une parabole dans la Guinée actuelle. N’y voit-on pas les proclamés hommes de Dieu sont plus pourris que les autres ?
Enfin, « L’Etrange réve d’une femme inachevée, 2012 raconte l’histoire de deux soeurs siamoises. Hawa, qui n’est vue que par sa beauté divine et Toumbou, surnommée « Asticot ». C’est la lutte entre l’amour des deux sœurs jumelles, la haine induite par la société, la quête d’identité, le rêve de destins communs et/ou personnels qui constituent la trame de ce très beau texte. Le lecteur ne pourra le quitter de ses yeux sans savoir quel sera le sort des deux sœurs que tout lie et oppose en même temps.
Libar M. Fofana est un auteur à découvrir et à s’approprier. Il est à sortir de sa Provence pour surmonter encore plus son handicap et être mieux connu de nous tous.
Il me paraît opportun d’ajouter à la liste des auteurs énumérés plus haut, et à des fins d’information, d’autres noms de la littérature guinéenne. C’est également l’occasion de mieux inciter la jeune génération à lire et faire lire les écrivains guinéens.
Cette littérature guinéenne compte bien d’autres auteurs de l’intérieur ou de l’extérieur, connus ou peu connus, vivants ou morts, dont Nénékhaly Condetto, Fodéba Kéïta, Emile Cissé, Lieutenant-Colonel Kaba 41, Djibril Tamsir Niane.
Parmi la jeune génération, on peut citer : Nadine Bari, « Les cailloux de la mémoire », 2003, la poétesse Zéinab Koumanthio Diallo ; Mariam Barry, « La petite fille peule », 2000 ; Le cœur n’est pas un genou qu’on plie », 2007 ; Mariam Kesso Poréko, « Awa Béla, la fille du rêve » ; Binta Daffé Ann, (Beija), auteur de « Awa, la petite mendiante, 1997 et « Le mariage par colis » 2004, et bien d’autres.
Lamarana Petty Diallo
Contact : lamaranapetty@yahoo.fr
Pour www.nlsguinee.com
Les commentaires ci-dessous n'engagent que leurs auteurs, www.nlsguinee.com n'est pas responsable de leurs contenus.