Guinée : Le COTRADEG et la transition « démocratique » erronée
samedi 15 avril 2006
Il y a quelques jours, j’interpellais nos compatriotes du COTRADEG à propos de leur mémorandum relatif à une transition que l’immense majorité des Guinéens appellent de leur vœu.
Ils y développaient la notion de transition « démocratique ». Selon eux, celle-ci doit être « constitutionnelle » et donc de fait, conduite par M Aboubacar Somparé actuel président de « l’assemblée nationale ». Toute autre éventualité, même plus légitime est écartée d’un revers de main.
Le légalisme perverti est présenté comme un mode de transition acceptable.
L’idée d’une transition constitutionnelle que conduirait l’actuel président de « l’Assemblée Nationale » n’est pas juridiquement cohérente. Elle demeure politiquement lourde de dangers.
Je m’en suis expliqué dans un précédent article. Je n’y reviendrai pas.
Néanmoins, j’ajouterai que ceux qui doivent déclarer l’incapacité constitutionnelle du président-- MM Lamine Sidimé président de la Cour Suprême et Aboubacar Somparé président de l’Assemblée Nationale—sont tous ses obligés, sans oublier qu’ils ont été tous les deux, les vrais concepteurs de la falsification référendaire de la Règle Commune (Loi fondamentale) en novembre 2001.
En 2003, ils ont récidivé en organisant en sous-main le maintien de Mr Lansana Conté au pouvoir.
Le sachant malade, Mr.Aboubacar Somparé, très impliqué dans la tribalisation de l’armée et de l’administration territoriale, a aussitôt activé ses réseaux tribaux et régionalistes. Son cousin Mamadou SAMPIL, opportunément promu colonel et chef d’état-major de l’armée de terre, a déjà formé dans les camps militaires à Conakry, des unités quasi-ethniques.
Je pourrai citer d’autres exemples inquiétants. Nos compatriotes de l’intérieur sont parfaitement renseignés sur les gesticulations de ce clan.
L’incohérence juridique réside en ceci que, nos compatriotes du COTRADEG ont l’air d’admettre que la falsification d’une règle Fondamentale devrait profiter à ceux qui ont été les vrais acteurs de la FORFAITURE, au motif non avoué que ce serait le chaos, si on les empêchait de recueillir les fruits de leur forfait. Il y a là un Etrange raisonnement qui, de mon point de vue, gagnerait à être mieux travaillé.
La transition par Mr. Aboubacar Somparé n’aurait rien de démocratique. Bien au contraire. C’est le chaos assuré. Qui peut imaginer une seule seconde que le président de « l’assemblée nationale » se mette subitement à être un républicain, alors qu’il a été à l’origine de toutes les « embrouilles » constitutionnelles ?
Par ailleurs, il me semble que ce que le COTRADEG appelle transition démocratique, est plutôt une transition légale. D’ailleurs dans ses recommandations, il dit : « le respect de la légalité constitutionnelle par l’application de l’intérim du président de la République (Art.34)… »
On voit bien que la préconisation souhaitée ici, c’est la « légalité », même si cette légalité est assise sur des falsifications visant à préserver les intérêts et le pouvoir de clans ayant initié les différentes falsifications. Or, une légalité en tant que telle, n’a rien de démocratique.
L’apartheid était parfaitement légal. Il visait à perpétuer au pouvoir une minorité. La discrimination était légale, parce que constitutionnelle.
QUESTION : fallait-il faire prévaloir la légalité sur la légitimité ?
Bien évidemment, la constitution actuelle n’a rien à voir avec l’apartheid. Mais toutes les modifications que j’appelle FALSIFICATIONS, ont été initiées par une minorité dans le but exclusif de se perpétuer au pouvoir.
Et le président actuel de « l’Assemblée Nationale » Mr. Aboubacar Somparé en est la colonne vertébrale, mais de type régionaliste et tribal.
QUESTION : Faut-il lui abandonner notre pays au motif que ce serait constitutionnel ?
L’idée de distinguer les institutions des hommes qui les incarnent est évidemment partagée par tous les Guinéens. Personne ne souhaite les confondre. Pas même le plus naïf. Et faire semblant de trouver dans le discours de l’interlocuteur ce qu’il n’a pas dit ou écrit, me surprend. Car, cela relève plus d’une habileté paresseuse de discours que d’une probité intellectuelle dont le COTRADEG n’est pourtant pas dépourvu.
Lorsqu’une institution a acquis sa propre autonomie, c’est-à-dire que la majorité des citoyens l’ont intériorisée et se l’ont appropriée, alors la question des hommes qui l’incarnent ne se pose plus.
Parce que, il devient extrêmement difficile de la faire dépendre d’intérêts claniques.
Notre problème à nous Guinéens, est que nous sommes très loin de cette situation. Donc la question des hommes qui doivent incarner les règles constitutionnelles redevient centrale.
Et je suis surpris que mes amis du COTRADEG n’aient pas perçu cet aspect essentiel.
Dans nos jeunes contrées (jeune au sens expérience démocratique récente), il nous faut admettre qu’une institution, quelle que soit sa qualité textuelle, n’acquiert de validité démocratique que par la pratique HONNÊTE, TRANSPARENTE et HUMAINE qu’en font ceux à qui elle est confiée.
Autrement dit, la légalité qui n’est pas fondée sur une légitimité est une duperie.
Ne nous faisons pas d’illusion. Chez nous, aucune légalité ne tiendra, si elle ne repose pas sur une légitimité, c’est-à-dire sur ce qui est perçu par nos compatriotes comme juste et équitable.
La voie préconisée par mes amis du COTRADEG est non seulement un vrai contournement, mais aussi un mauvais contournement, puisqu’il s’agit de faire comme si tout le monde adhérait à une constitution dont eux-mêmes reconnaissent qu’elle a fait l’objet de multiples falsifications. (Ce terme n’est pas dans leur document. C’est moi qui l’emploie).
Nos compatriotes savent bien faire la différence entre ce qui est légitime—ils y adhèrent—, et ce qui a une apparence légale—qu’ils font semblant d’accepter.
Dans ce cas, l’acceptation devient une acceptation-défense.
En d’autres termes, le citoyen donne l’impression d’accepter un système qu’il sait parfaitement immoral et illégal. Mais il rentre dans le système pour s’en protéger, le battre de l’intérieur pour finalement le soumettre à ses intérêts personnels.
Cela s’appelle la CORRUPTION généralisée.
La transition constitutionnelle dans la configuration socio-politique actuelle de la Guinée serait une catastrophe. Car, la personnalité de celui qui en aurait la charge selon la constitution falsifiée en 2001 est plus que contestable. Elle est détestable.
Récuser la transition constitutionnelle en raison de la personnalité très discutable de celui qui en aurait la charge, ne revient pas automatiquement à préférer une transition militaire. Il y a en Guinée des personnalités plus crédibles et politiquement plus consensuelles que Mr. Somparé.
Alors pourquoi cette fixation ?
Je ne vois pas très bien ce qui fonde le mépris apparent que les membres du COTRADEG semblent manifester pour l’ensemble de notre armée.
Je partage avec vous l’idée qu’on ne peut pas dire que cette institution est composée exclusivement de géniaux patriotes doublés de républicains éclairés. Comme la société guinéenne, elle est diverse.
Les Généraux et Colonels désignés par Lansana Conté ne sont évidemment pas des ATT (Amadou Toumani Touré) en puissance. Ils sont plutôt proches de Bokassa, Moussa Traoré ou Idi Amin Dada. C’est une évidence. Mais les autres, mieux éduqués, plus jeunes ne sont pas forcément tous des saoulards, prêts à massacrer leur peuple pour garder le pouvoir pour eux-mêmes ou pour un Général.
Vous avez raison de dire qu’il y a un conflit de génération. Vous auriez pu ajouter qu’elle connaît aussi un conflit de culture.
La ligne de fracture passe entre certains jeunes officiers éduqués, partisans d’une armée républicaine, fidèle aux institutions non falsifiées et ceux qui considèrent que l’armée doit être une corporation attachée à quelques généraux et colonels et en marge de la société comme l’armée coloniale.
Exclure d’emblée et sur un ton péremptoire la possibilité qu’émerge au sein de l’armée guinéenne un genre d’ATT, me paraît hasardeux
Pensez-vous vraiment que l’armée guinéenne ne compte aucun patriote républicain ?
Que tous les jeunes (officiers, sous-officiers et militaires de base) sont irrémédiablement corrompus ?
Et pourquoi l’exemple de ATT resterait-il unique ?
Vous dites à juste raison qu’une armée moderne n’a pas à intervenir sur la scène politique. Alors, un président de l’Assemblée Nationale a t-il vocation à faire falsifier au profit de son clan (ethnique, familial et régional) les Règles Fondamentales Communes qu’il a pourtant le devoir de protéger ?
La démocratie est un long processus qui lui-même requiert des conditions qui sont loin d’être remplies. Je n’emploierais donc pas ce Grand mot, mais je pense devoir préciser ce que nos compatriotes attendent, même s’ils ne sont pas toujours en mesure de le formuler de façon structurée. Ce sont quatre choses :
1- Un Etat qui assure la sécurité des personnes et des biens.
2- La possibilité de désigner pacifiquement et dans la transparence la personne ou l’équipe à laquelle ils souhaitent confier leur destin pour une durée contractuellement fixée. La possibilité de révoquer pacifiquement et dans la transparence la personne ou l’équipe à laquelle ils ne font plus confiance.
3- Un Etat qui fournit les grandes infrastructures collectives.
4- La préservation des libertés publiques (se déplacer, s’exprimer, entreprendre ...)
Ce n’est pas plus compliqué que cela. Ces quatre conditions réunies (c’est possible) permettrait à chaque Guinéen d’exprimer ses talents et compétences -s’il en a- jusqu’au niveau où il peut, sans contrariété.
Quant à moi, je pense que notre pays, y compris dans une fraction de son armée a des ressources insoupçonnées. Les observateurs « avisés », même s’ils sont d’anciens diplomates liés à la famille de Sékou Touré pour le plus ancien et au régime de Lansana Conté pour la plus récente, ont moins d’expertise que vous et moi sur la question de la transition en Guinée.
Cela peut paraître prétentieux, mais c’est ainsi. Invoquer la « légalité »constitutionnelle à propos d’un texte plusieurs fois falsifié pour des intérêts claniques, n’est pas d’une grande cohérence.
La transition constitutionnelle est ce qui peut arriver de pire à notre pays dans sa configuration actuelle.
Amicalement
Mamadou Billo Sy Savané, (Rouen), France
Contact : smosalinn@aol.com
Une correspondance pour Nlsguinee.com
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