mardi 01 novembre 2011
Il y a plusieurs décennies, l’Argentine, le Brésil et l’Uruguay (cités dans l’article du Miami Herald ci-dessous) avaient voulu gérer leur passé de violations des droits de l’homme en cajolant la junte militaire par des lois d’amnistie qui garantissaient aux officiers l’immunité. Plusieurs années plus tard, sous la pression des mouvements des victimes et de leurs familles qui ne s’avouèrent jamais vaincus, ces pays ont annulé ces lois et ont entamé des procédures judiciaires contre tous les criminels.
Les récentes inculpations et condamnations dans ces pays sont aux antipodes des pratiques qui émergent en Guinée où, les apprentis tacticiens du pouvoir travaillent à une « réconciliation nationale » en catimini. Par la voix du président, ils noient le poisson dans la tourbe de la confusion en déclarant que « tout le monde est victime et tout le monde est coupable ».
Cette schizophrénie politique refuse de situer les responsabilités ; elle danse autour des questions de morts de citoyens et d’assassinats prémédités; elle diffuse dans les airs les polluants de l’ethnocentrisme espérant salir l’atmosphère et tous les esprits au point de rendre les faits méconnaissables. Elle refuse d’accepter le fait que le passé c’est un ensemble de faits établis ; que de ce simple fait il ne mourra jamais. Comme le montre le cheminement des pays précités, il est vain de vouloir tricher avec ces faits constitutifs de l’identité nationale. Si on peut admettre des différences de lecture et d’interprétation du passé, il est futile, voire dangereux, de vouloir l’enterrer.
Pour les esprits « pragmatiques » qui pensent pouvoir négocier des compromis avec l’histoire dans les frénésies des « réconciliations nationales », les revirements du Brésil, de l’Argentine et de l’Uruguay devraient être une sonnette de réveil. Aux « utilitaristes » qui croient devoir donner une « priorité » au combat contre la pauvreté, les croissances économiques spectaculaires de ces pays où les citoyens ont engagé une lutte de front contre l’impunité, est une leçon qui ne devrait pas être perdue. Cette leçon est claire et ses enseignements multiples. Il ne peut y avoir de dissociation, ni dans le concept, ni dans les faits, entre droits de l’homme et prospérité économique.
La gestion rigoureuse du passé est un impératif moral ; elle est le soubassement de la communauté et la condition d’un avenir viable. Toute position contraire procède des inerties sociales, de l’égarement ou de la manipulation politique. L’amalgame de la culpabilité collective, de la réconciliation nationale ou de la fraternité ambiante ne sont que des alibis pour ne pas inculper et traduire en justice les criminels et ouvrir les plaies des crimes. Cette épaisse inertie est le facteur primordial de régression vertigineuse de la Guinée et l’explication de la misère infernale qui fait le lit aux affrontements, aux manipulations tribales et aux guerres.
Pour les militants des droits de l’homme, les victimes et leurs familles, l’exemple venant de l’Amérique Latine démontre encore une fois cette évidence de l’histoire. Il n’y a pas de lutte futile ou désespérée. Il n’y de défaite que quand les combattants s’avouent vaincus et abandonnent la lutte. La victoire peut-être longue à venir ; mais, comme elle est dans les bagages de la vérité et de la justice, elle arrivera toujours à bon port.
PS : NOTES SUR LES ECONOMIES DE L’URUGUAY, DU BRESIL ET DE L’ARGENTINES
Uruguay : L’économie de l'Uruguay est caractérisée par un secteur orienté vers l'exportation agricole, une force de travail bien formée, et des niveaux élevés de dépenses sociales. Le pays connut des difficultés financières dans les années 1990 et au début des années 2000. Mais la croissance économique de l'Uruguay fut de 8% par an durant la période 2004-2008. Avec la crise financière mondiale 2008-09 on assista à une décélération à 2,9% en 2009. Néanmoins, le pays a réussi à éviter une récession et maintenir un taux de croissance positif, principalement par l’augmentation des dépenses publiques et l'investissement ; la croissance du PIB a dépassé 8% en 2010…
Argentine : Depuis 2002, le PIB réel de l’Argentine a rebondi ; la croissance moyenne était à 8,5% au cours des six années suivantes… Depuis que FERNANDEZ de KIRCHNER a succédé à son mari en tant que présidente, à la fin 2007, la croissance économique rapide des années précédentes a ralenti vue la conjoncture de l'économie mondiale. Cependant l'économie a rebondi fortement de la récession de 2009, même si il y a dépendance continue du gouvernement sur les politiques budgétaires expansionnistes et monétaire avec des risques d'exacerber l'inflation déjà élevée…
Brésil : Avec une économie diversifiée : agriculture, secteur minier, des manufactures et des services, le Brésil étend désormais sa présence sur les marchés mondiaux. Depuis 2003, le Brésil n'a cessé d'améliorer sa stabilité macroéconomique. Après une croissance record en 2007 et 2008, le début de la crise financière mondiale a frappé le pays en Septembre 2008. Le Brésil a été l'un des premiers marchés émergents à entamer une reprise économique. La confiance des consommateurs et des investisseurs a relancé la croissance ; le PIB est devenu positif en 2010. La forte croissance, des taux d'intérêt élevés en font une destination attrayante pour les investisseurs étrangers avec des entrées massives de capitaux qui ont contribué à la rapide appréciation de sa monnaie …
Par Ourouro Bah
Qu’ont fait ces pays pour en arriver là ? Pour un début de réponse voir l’article du Miami Herald, posté sur le web de Tierno Bah, http://cerno.bindol.net/blogguinee/.
27 OCTOBRE 2011 – MIAMI HERALD
L'Argentine, le Brésil et l'Uruguay entament un processus vers la justice pour les torturés et les tués.
Trois décennies après la sale guerre, l'Argentine et l'Uruguay demandent justice pour les victimes ; le Brésil a voté une loi pour ouvrir des enquêter sur les abus perpétrés par les régimes militaires de 1964 à 1985.
Buenos Aires-Une vague contre l'impunité par les dictatures des dernières décennies est entrain de secouer le cône de l’Amérique latine. En Argentine, une douzaine d'officiers militaires qui ont dirigé le centre de détention le plus notoirement sinistre dans l'histoire de la sale guerre du pays ont été condamnés à la prison à vie mercredi pour les disparitions de milliers de détenus de gauche. Plusieurs heures plus tard après une séance qui dura toute la nuit, le congrès de l'Uruguay a levé la loi d'amnistie qui empêchait de poursuivre les crimes commis pendant la dictature militaire qui a pris fin il y a un quart de siècle. Au Brésil, le Sénat a voté mercredi pour créer une commission vérité pour enquêter sur les crimes commis pendant le régime militaire de 1964 à 1985. Le mois dernier, la première chambre législative brésilienne avait approuvé une mesure similaire.
Ces mouvements sont le résultat de l’arrivée au pouvoir d’une nouvelle génération de dirigeants en Amérique latine ; certains de ces dirigeant sont d’anciens prisonniers politiques de régimes connus par leurs violations des droits humains avec une culture d’immunité pour les assassinats et les tortures commis il ya plusieurs décennies.
Avec de nouveaux présidents en place et une plus grande emprise de la démocratie dans ces pays d'Amérique du Sud ; les lois d’amnistie qui avaient permis aux pays d’avancer en laissant des tueurs et des tortionnaires en liberté, se sont érodées.
«Ces événements créent inévitablement un effet domino dans la région où non seulement des victimes, mais leurs avocats, les élites, les procureurs et les juges réalisent que ceci est faisable", a déclaré José Miguel Vivanco, directeur du programme Amériques à Human Rights Watch. "Ceci n'est pas une action extrême ou quelque chose qui crée des apocalypses contre la démocratie."
Les années 1970 et le début des années 1980 furent des années où des dictatures militaires avaient la main mise sur les pays avec des mouvements de guérilla de gauche qui leur faisaient la guerre. Durant ces années, des opposants présumés ont souvent été torturés, tués ou ont disparu sans laisser de trace.
En Argentine, on estime que 20.000 personnes ont été tuées. Certaines sont toujours portées disparues et introuvables. En Uruguay et au Brésil, des gauchistes ont été torturés, mais leurs vies étaient généralement épargnées, a dit M. Vivanco.
Le président actuel de l’Uruguay, José Mujica fut parmi ceux qui furent détenus en isolement dans une cellule durant le régime militaire, de 1973 à 1985. La présidente brésilienne, Dilma Rousseff, combattante et guérillero, fut aussi emprisonnée et torturée.
Dans les trois pays, des lois d'amnistie (pour les militaires et les dictateurs) furent votées comme une mesure de compromis afin de permettre aux pays de reprendre une vie politique normale et à la démocratie de prendre racine.
La Cour suprême de l’Argentine a annulé sa loi d'amnistie en 2005. Depuis lors, 262 personnes ont été condamnées, selon le group « Argentine Unie Pour la Coordination et la Surveillance des poursuites » ; 802 personnes ont été inculpées depuis le retour du pays vers la démocratie en 1983. Il y a 14 autres cas devant la cour actuellement ; 10 autres procès sont prévus. Les plus célèbres crimes de guerre eurent lieu à l'École mécanique de la Marine où dans une chambre de torture connue sous le nom d’ESMA, quelques 5000 personnes furent détenues ; moins de la moitié ont survécu pour raconter les abus. Bien d'autres filières ont été poursuivies ; mais l'ESMA est considéré comme un cas emblématique et critique.
"Cela me donne le bonheur et la paix de savoir que justice a été rendue", a déclaré Pedro Sandoval, 33 ans, qui, il ya cinq ans a appris qu'il était l'enfant de "disparus" gauchistes. Des femmes enceintes détenues furent parfois maintenues en vie jusqu'à l'accouchement ; ensuite leurs enfants pouvaient être placés dans des familles militaires.
«Mes grands-parents ont combattu pour ceci pendant longtemps", a déclaré M. Sandoval. Sa véritable identité a été confirmée grâce à une base de données d’ADN essayant de faire correspondre les bébés volés dans des endroits comme l'École Mécanique, avec leurs vraies familles. Élevé par un officier militaire, Sandoval a cessé d'utiliser le nom qu'il avait toute sa vie: Alejandro Adrián.
Parmi les condamnés à vie il y a Alfredo Astiz, âgé de 59 ans, ex-capitaine de la marine qui avait infiltré le groupe des « Mères de la Place de Mai », l'organisation des mères des disparus. Alfredo Astiz est accusé d'implication dans l'enlèvement, la torture et l’assassinat de deux religieuses françaises, un journaliste et trois fondateurs d'une organisation des droits humains. Les accusés dans la procédure qui a pris fin mercredi ont été inculpés pour 86 cas de crimes. Quatre des accusés ont été condamnés à 18 et 25 ans de prison et deux ont été acquittés. L'amiral qui commandait le centre est décédé en Novembre.
«Quand nous sommes allés voir les procureurs, après l’adoption des lois d'amnistie dans les années 1980, ils nous ont dit qu'aucune ex-membre de la junte militaire ne sera jugé. Maintenant, regardez. Qui ne va pas être traduit en justice maintenant? ", a déclaré Rosa Roisinblit, vice-président de l'association des maires, Abuelas de la Plaza. "Cela me donne beaucoup de satisfaction que ceux qui ont commis des crimes payent finalement".
Les experts disent que la récente vague de condamnations en Argentine a été rendue possible par les deux régimes précédents : celui de l'ancien président Nestor Kirchner, et celui de son épouse, l’actuelle présidente Cristina Fernández de Kirchner (réélue avec une confortable majorité de 53,96% ce mois-ci). «Les gouvernements Kirchner ont donné aux droits de l’homme une place centrale dans leurs programmes", a déclaré Gaston Chillier, le directeur exécutif du Centre d'études légales et sociales. Les avancées récentes en matière de droits humains constituent des «dettes historiques» du gouvernement argentin à son peuple, dit-il.
En Uruguay, la marche vers de telles condamnations pourrait s'avérer plus difficile. Les électeurs, par deux fois, ont passé des lois référendaires soutenant les lois d'amnistie... Lorsque les mesures d'amnistie furent votées en Uruguay, un pardon général pour les crimes commis était une condition importante pour la junte militaire qui accepta de démissionner, a déclaré Kevin Casas-Zamora, directrice par intérim de l'Initiative de l'Amérique latine à la Brookings Institution. Le fait que le gouvernement peut prendre des mesures pour inculper des militaires et des policiers pour des crimes datant de décennies, sans crainte de représailles militaires prouve que la démocratie a finalement pris racine, a-t-il ajouté.
«Mon impression est qu'il y a une tendance ici, » Casas-Zamora dit. «Ce à quoi vous assistez, après toutes ces années, est que les contraintes qui présidèrent aux négociations (d’amnistie) sont entrain de se dissoudre. C'est important, car cela marque la fin concrète de la transition démocratique.»
Frances Robles & Kyle Younker :
http://www.miamiherald.com/2011/10/27/v-fullstory/2475450/argentina-brazil-and-uruguay-move.html
TRADUCTION : OUROURO BAH
Pour www.nlsguinee.com
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