mardi 06 septembre 2011
De France, un jeune exilé politique guinéen lance un concept de
boutique en ligne qui pourrait révolutionner les échanges entre la
diaspora et leurs familles au pays. Objectif: assurer la sécurité alimentaire et contribuer au développement local.
Une manière aussi de rassurer la diaspora, inquiète de la façon dont sont parfois dépensés
ses dons.
«Lorsque j’envoie de l’argent à ma mère, il sert à financer les
mariages, les baptêmes ou encore les funérailles des cousins; après
ça, elle se retrouve sans rien pour s’acheter de quoi manger
convenablement!», s’exclame Mohammed Sylla, qui vit à Paris et
travaille dans l’action humanitaire.
«En Guinée, on fait des fêtes à l’infini, et ma mère est tout le temps sollicitée pour y contribuer.
Elle n’a ensuite plus un sou pour s’acheter du riz…»
De nombreux Guinéens de la diaspora partagent la frustration de
Mohammed, son «ras-le-bol». Ils travaillent dur pour économiser, et
lorsqu’ils regardent la façon dont leur argent est utilisé au pays,
ils voient qu’au final celui-ci ne sert ni à nourrir leur famille ni
au développement local.
Sans parler des sommes perdues en route à cause des transferts coûteux
entre la France et la Guinée: jusqu’à 30% des sommes envoyées peuvent
être prélevés en commissions et intermédiaires, surtout si le
destinataire vit éloigné des agences bancaires des grandes villes.
Envoyer des vivres par Internet
Face à ce constat décourageant, Aboubacar Kourouma, 42 ans, a
échafaudé un système ingénieux. Exilé politique arrivé de Conakry en
2008, ce Guinéen a monté Wontanara, une boutique en ligne pour que les
migrants de la diaspora y choisissent les produits alimentaires qu’ils
destinent à leur famille restée au pays.
Le principe est simple: après s’être connecté au site puis s’être
identifié, le donateur choisit le marché où ses parents iront
récupérer les denrées alimentaires qu’il a sélectionnées pour eux. Il
indique le numéro de téléphone portable de ses proches, afin que ces
derniers soient crédités. Ensuite, il leur communique un mot de passe
pour qu’ils puissent valider la transaction.
En Guinée, les bénéficiaires sont instantanément informés du montant
du don par SMS, ainsi que des coordonnées du commerçant local en
charge de leur délivrer les produits alimentaires. Le paiement se fait
lors de la connexion du mobile du bénéficiaire avec le terminal du
commerçant partenaire, par signature sonore. Les commerçants locaux
signent une convention de partenariat avec Wontanara, qui leur fournit
gratuitement le terminal de paiement. En échange, ils s’engagent à
délivrer exclusivement des produits alimentaires et acceptent d’être
payés par Wontanara après que les bénéficiaires sont venus chercher
leurs denrées.
Tout le monde y gagne. Par le système des courses prépayées, Wontanara
réduit les coûts opérationnels: 10% de commission seulement. La
sécurité du paiement et de la transaction est assurée. Le bénéficiaire
peut aller chercher les denrées chez un commerçant proche de chez lui.
Le donateur sait que son argent sera bien affecté à la sécurité
alimentaire de sa famille et que ce don aura des retombées en terme de
développement local, puisque plusieurs commerçants de la ville
participent au système mis en place.
Le rôle essentiel de la diaspora
A défaut d’obtenir un poste en accord avec ses compétences, Aboubacar
accepte un emploi de boulanger et réfléchit à ce qu’il pourrait faire
pour les siens en Guinée. C’est en 2008, alors qu’il enfournait ses
pains dans une boulangerie de Saint Preux, qu’Aboubacar a imaginé ce
concept pour lequel il remporte le concours ReThink HEC, qui «révèlent
chaque année des entreprises et des étudiants qui ont su inventer de
nouveaux modèles économiques pour répondre aux défis majeurs du
développement durable».
En novembre 2009, il rencontre Alexandre Peisse, un jeune financier
français qui va lui donner un beau coup de pouce pour concrétiser ce
montage judicieux.
«Quand j’ai rencontré Aboubacar, j’ai été frappé par sa simplicité,
son humilité, se souvient Alexandre Peisse. Voilà quelqu’un qui a été
victime du racisme français: il possédait des tas de diplômes mais
aucun des interlocuteurs qu’il a eus en face de lui n’a pris le temps
de regarder son dossier de près. Il était africain donc "incasable" à
leurs yeux.
J’ai tout de suite su qu’Aboubacar avait la capacité d’exécuter
quelque chose d’ambitieux. Il avait alors construit son business plan.
De mon côté, je travaillais dans des fonds d’investissements à
Londres. J’avais mis 70.000 euros de côté et je n’ai pas hésité une
minute à investir ces économies dans son projet.»
Et puis Wontanara a aussi remporté l’adhésion d’une personnalité de
premier plan, le banquier d’affaires franco-béninois Lionel Zinsou,
grand afro-optimiste s’il en est. C’est dans le cadre du très
africophile Musée du Montparnasse que Lionel Zinsou a parrainé le
lancement de Wontanara, le 21 juillet.
Il a rappelé le rôle, essentiel à ses yeux, de la diaspora à l’égard
de l’Afrique. Elle destine chaque année 14,7 milliards d'euros à
l’Afrique subsaharienne —dont 49,1 millions à la Guinée.
«Il n’y a pas de croissance africaine sans la diaspora; celle-ci
envoie vers l’Afrique bien plus d’argent que ne le font les pays
riches », souligne Lionel Zinsou.
Les dons de la diaspora sont nettement supérieurs aux investissements
directs, estime le banquier, qui insiste sur «l’avance des
technologies de paiement en Afrique. Le Kenya est en pointe sur
l’Europe et la France dans le domaine du paiement électronique, mais
les Français ne le savent pas!»
Avec de si bonnes fées autour de son berceau, le «bébé» d’Aboubacar
devrait vite prendre son envol. Ce dernier passe l’été en Guinée (ce
qui lui est désormais possible grâce aux trois changements de régime
qu’a connus le pays depuis 2008) pour les premiers essais à «échelle
réelle».
Si tout se passe comme ses fondateurs l’espèrent, Wontanara pourrait
ensuite proposer d’autres produits prépayés aux membres de la
diaspora, comme des services (médecins, électricité, etc.).
Une inquiétude pourtant: et si, en Guinée, les familles renâclaient à
ce que leurs enfants immigrés décident à leur place de l’affectation
de leurs dons?
«C’est vrai: le bénéficiaire peut être réticent à ce qu’on décide pour
lui, qu’on choisisse des sacs de riz ou des bidons d’huile à lui
donner. Mais c’est une avancée pour les Guinéens de France qui veulent
contrôler leurs dons», explique Alexandre Peisse.
Ce qu’Ibrahima, responsable culturel des Associations guinéennes de
France, confirme:
«Wontanara nous rassure, je suis sûr que nos parents en Guinée ne le
prendront pas mal. Car ce que nous voulons c’est que notre argent ne
soit pas affecté à des biens sociaux mais à des achats encore plus
essentiels».
Et puis, le mot «wontanara», qui a donné son nom au projet, ne
signifie-t il-pas «on reste ensemble», en langue soussou?
Source: Slate Afrique, par Ariane Bonzon - 5 septembre 2011
Transmis par Mamadou Diallo, Genève
Pour www.nlsguinee.com
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