vendredi 22 juillet 2011
L’attaque par un commando de la résidence privée du Chef de l’Etat à Kipé dans la nuit du 18 au 19 Juillet 2011 n’a rien de surprenant et constitue une des phases du cycle de violence politico-militaire qui jalonne l’histoire de la Guinée depuis son indépendance.
Tous les présidents avant M. Alpha Condé ont été victimes de complots virtuels, fabriqués ou réels. Ces agressions armées ont fait de nombreuses victimes civiles et militaires et ont été suivies de répressions avec à chaque fois de lourdes conséquences politiques économiques et sociales pour le pays.
Les cas les plus spectaculaires qui ont attiré l’attention des Nations Unies et autres organisations internationales méritent être rappelés.
Tous les présidents en exercice ont été agressés au moins une fois.
1. Le 22 Novembre 1970 pendant le ramadan, cinq navires de guerre portugais débarquent des soldats portugais et des exilés guinéens armés à deux heures du matin sur les plages de Conakry. Cette opération avait un double objectif, celui de libérer les prisonniers de guerre portugais des camps du Parti Africain pour l’indépendance de la Guinée Bissau et du Cap Vert (PAIGC) de Amilcar Cabral et de renverser le président Ahmed Sékou Touré.
Le premier objectif sera atteint, mais le second ne le sera pas malgré la destruction de la villa présidentielle de Belle vue et l’occupation des camps militaires de la Capitale par les assaillants toute la matinée du 22 Novembre.
Plusieurs centaines de civils et de militaires seront victimes de cette attaque. Dans les semaines qui ont suivi l’échec de cette agression armée, des personnalités militaires et civiles seront jugées et exécutées. On se souviendra notamment de la pendaison publique au pont du 8 Novembre de M Barry III, de M. Ousmane Baldé, de M. Magassouba Moriba et de Hadja Loffo Camara, accusés par le régime d’alors d’être les cerveaux de cette opération.
L’année 1971 sera marquée par des vagues successives d’arrestation, de jugement sommaire et d’emprisonnement à vie de centaines de personnalités politiques et civiles.
La conséquence politique de cette attaque a été une radicalisation du régime, la politisation de l’armée et la fuite de nombreux cadres et opérateurs économiques vers les pays voisins.
A l’époque, M. Alpha Condé opposant pur et dur au régime affirmait que l’agression militaire n’était qu’un montage non crédible organisé par le président lui-même.
2. Les journées du 2 et 3 Février 1996 ont été marquées par la mutinerie d’une partie de l’armée guinéenne qui visait à renverser le Général Lassana Conté sous couvert de revendications corporatives.
A cette occasion, le palais présidentiel où le président et quelques uns de ses fidèles et la garde présidentielle étaient retranchés a été pilonné et incendié. Le président sorti indemne de cette attaque réussira à retourner la situation en sa faveur. La suite a été marquée par une vague d’arrestation de militaires et la fuite de certains d’entre eux.
L’échec de cette tentative de renverser le Général président a eu au moins quatre fâcheuses conséquences pour la Guinée notamment :
• Le contrôle total de l’armée par Lansana Conté et son positionnement pour un deuxième mandat présidentiel avec en perspective la révision de la constitution;
• Le retour de l’armée sur la scène politique et dans le gouvernement;
• La dérive budgétaire (donc de l’économie) avec des dépenses incontrôlées en faveurs des militaires ;
• Le pillage par les militaires des stations services et autres biens des opérateurs économiques.
Durant toutes ces journées tragiques, l’opposition dans son ensemble et en particulier M. Alpha Condé et le RPG ont entretenu un silence assourdissant face à cette atteinte grave aux institutions. A l’époque la consigne était que c’est une affaire entre militaires dont il ne faut pas se mêler.
On se souviendra également que M. Alpha Condé écœuré par les exactions du pouvoir à son endroit, n’avait de cesse d’appeler « les soldats patriotes » à renverser le régime de Lansana Conté. C’est pourquoi M. Alpha Condé et son parti furent de fervents supporters du coup d’Etat du 23 Décembre 2008 qui a porté le Capitaine Moussa Dadis Camara au pouvoir.
Rappelons également que le 9 Juin 2010, le président par intérim, le général Sékouba Konaté, annonçait la réintégration dans l'armée d’une dizaine de militaires radiés en 1996 à la suite de cette mutinerie les 2 et 3 Février 1996. Alors que la Guinée n’avait pas fini de supporter les conséquences de cette mutinerie, la grâce d’un président par intérim, parvenu lui-même au pouvoir par un coup d’Etat n’avait aucun caractère urgent.
On se souviendra enfin que le Général Sékouba Konaté n’avait pas attendu les résultats des urnes pour prendre la décision de changer les titulaires de hauts postes de l’Armée, une prérogative essentiellement présidentielle! Election ou pas on voyait bien que le chef de l’Armée prenait des décisions qui engageaient le futur du pays, empiétant allègrement sur les prérogatives du futur chef de l’Etat démocratiquement élu. Comment s’étonner de ce qui arrive aujourd’hui ?
3. Le 3 Décembre 2009, le Capitaine Moussa Dadis Camara, président autoproclamé de la République, est gravement blessé par balle par son aide de camp le Lieutenant Toumba Diakité. Cet attentat a ouvert la voie à la deuxième transition militaire dirigée par le président par intérim, le général Sékouba Konaté et à la mise en place d’un Conseil National de transition.
Des militaires arrêtés sous le régime de Moussa Dadis Camara, ont été libérés, mais remplacés sans mandat de la justice par les proches de celui-ci. A ce jour il y a un black out total sur le cas des soldats en fuite suite à la tentative d’assassinat de Moussa Dadis Camara.
Heureuses de la mise à l’écart de Moussa Dadis Camara, les Forces Vives y compris le RPG de M. Alpha Condé, n’ont pas condamné cet attentat. Aucun parti n’a demandé une enquête sérieuse et chacun était satisfait de l’avènement de Sékouba Konaté à la présidence dite par intérim.
Quelles sont les leçons à tirer de l’attaque armée du 19 Juillet ?
1. La condamnation de l’attaque armée de la résidence du chef de l’Etat a été unanime tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de la Guinée. On doit aussi se demander quelles sont le motivations des assaillants et comment le régime va gérer cette crise.
2. Le Chef de l’Etat et son Parti devraient se garder d’interpréter ce coup de force comme une atteinte aux mesures de changement prônées depuis Novembre 2010, car les raisons sont multiples et liées à la manière d’exercer le pouvoir :
• Plusieurs mesures présidentielles, notamment la volonté unilatérale de repousser la date des élections législatives sont à la limite ou au-delà de la légalité constitutionnelle ;
• Quand on considère que le nouveau régime n’a fait aucun progrès significatif dans les priorités que sont les réformes de la Justice et de l’Armée, sinon que de menacer des milliers de soldats de radiation il n’est pas exagéré de dire que l’armée n’a pas été mise en confiance.
• Il n’est par ailleurs un secret pour personne que le Général Sékouba ne semble pas content de la manière avec laquelle le président élu et son gouvernement jugent son bilan et traitent ses fidèles ;
• Etait-il pertinent pour le gouvernement d’ordonner l’arrestation du Lt Colonel Moussa Keita, fidèle parmi les fidèles de Moussa Dadis Camara une semaine après l’interview qu’il avait accordée aux medias ?
• Pourquoi autant d’entraves inutiles aux libertés démocratiques (réunions, manifestations, réceptions de leaders…) ;
• Pourquoi tant d’atteinte à la liberté des médias par rapport au régime de Conté ?
• Pourquoi autant de descentes armées au domicile des leaders politiques ?
• Pourquoi le retour au gouvernement de la plupart des caciques d’un pouvoir qu’il avait appelé à renverser quand il était dans l’opposition ?
3. Sans aller jusqu’au partage du pouvoir, on note que la fidélité affirmée de la hiérarchie militaire a un coût que le président devra payer. Cela veut dire que si les militaires ont sauvé sa tête, il devra en retour se montrer reconnaissant.
Conclusion :
• On assiste bel et bien à un retour de la manivelle pour le Chef de l’Etat huit mois à peine de sa prise de fonction : la crise militaire s’ajoute à la crise sociale entretenue par le régime entre les composantes ethniques du pays. Il devrait donc être le premier à reconnaître l’inadéquation de certains de ses choix stratégiques passés et présents et apporter les corrections nécessaires s’il veut arriver au terme de son mandat.
• L’histoire de la Guinée et le contexte africain (Côte D’Ivoire, Kenya, Madagascar, RD Congo…) nous enseignent que le pouvoir issu des urnes ne doit pas être le prétexte de s’affranchir de la fidélité des soldats et de la participation des partis de l’opposition et de la société civile à l’exercice consensuel de la gestion des affaires du pays (Toute autocratie ou monarchie présidentielle sera fermement décriée).
• Le Chef de l’Etat et les Partis membres de l’Alliance Arc-En Ciel devraient tirer les leçons de l’histoire de la Guinée et comprendre pour une fois que personne depuis Ahmed Sékou Touré n’a réussi à imposer le changement au Guinéens contre leur volonté et leur participation.
• Ne serait-il pas urgent de donner le feu vert et les moyens à la commission de réconciliation pour faire un travail serein et des propositions pour que les Guinéens adhèrent au changement voulu par tous et se donnent la main à cet effet ?
• A vouloir s’épuiser dans un processus judiciaire fondamentalement biaisé ne fera que détourner le gouvernement des priorités de développement et qu’accentuer les rancœurs propices à d’autres soulèvements armés plus meurtriers.
• Le besoin de justice étant le même pour tous les citoyens il est à souhaiter que les arrestations en cours et les jugements qui suivront le seront selon les normes d’un Etat de droit.
Par Fakoly Doumbouya
Tel +243 991 655 517 Kinshasa
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Pour www.nlsguinee.com
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