vendredi 18 février 2011
La question mérite d’être posée, surtout quand on se réfère à ses fréquentes prises de positions tendant à relativiser, à banaliser voire rétrograder les nombreux crimes commis en Guinée depuis plusieurs décennies. L’amalgame qu’il fait entre ces crimes, me pousse à rompre le silence que je m’étais volontairement imposé depuis quelques temps.
Le recours au terme de « Négationnisme » peut paraître exagéré pour certains lecteurs, d’autant plus qu’à l’origine ce terme désignait « la négation de l'existence du génocide nazi ». L’on me rétorquera, à juste titre peut-être, qu’en Guinée, il n’y a pas eu de « de génocide nazi ». Soit ! Mais, il est souvent fait recours à ce terme pour désigner aussi la remise en cause de la réalité de différents épisodes de l'histoire comme le colonialisme ou le génocide dans certains pays comme le Rwanda.
C’est dire que, même s’il me manque des éléments de qualification d’un crime de génocide en Guinée, il n’en demeure pas moins que un lundi 28 septembre 2009, des soldats aux ordres de certaines autorités militaires et civiles, ont commis des infractions relevant de la compétence de la Cour Pénale Internationale ; que certains éléments des mêmes autorités militaires comme civiles, se retrouvent aujourd’hui à de hautes fonctions dans le gouvernement du nouveau président de la République de Guinée ! Un constat qui fait douter certains de nos compatriotes de la sincérité du Pr. Alpha Condé quant à sa volonté d’ouvrir la voie au changement par une politique d’éradication de l’impunité dans notre pays.
On peut se s’interroger, à juste raison d’ailleurs sur les intentions réelles du Président, quand on sait que, dans sa déclaration de vouloir organiser ce qu’il appelle «conférence vérité et réconciliation », il donne le sentiment que les massacres et viols de populations civiles à ciel ouvert perpétrés le 28 septembre 2009 à Conakry, étaient des infractions ordinaires, des affrontements entre populations civiles et qu’il conviendrait désormais de « laver le linge sale en famille » en réconciliant les Guinéens entre eux ! Dans la même lancée, il met les crimes commis en Guinée, de 1958 à nos jours dans le même panier !
Il faut peut-être préciser à ce niveau, qu’un crime reste certes un crime quelque soit son ampleur! Par exemple, les parents de victimes d’exécution à la suite d’un simulacre de procès n’en souffrent pas moins que ceux des victimes de massacres qualifiés par la communauté internationale de crimes contre l’humanité. Mais l’appréciation des infractions portées à l’espèce humaine, ainsi que la répression qui s’y rattache, ont connu une certaine évolution ces derniers temps et, notamment, depuis la ratification du Statut de Rome pour la création de la Cour Pénale Internationale le 11 avril 2002.
C’est dire que les crimes commis par exemple en Guinée, de 1958 à 2002, ne peuvent, en raison du principe de la non rétroactivité des lois pénales, être connus par la CPI. Par contre, les crimes commis à partir de l’an 2002 et reconnus comme relevant de sa compétence ont cette particularité d’échapper aux arrangements pour « raisons d’Etat » et autres soucis de « vérité et réconciliation nationale ».
Or, selon le nouveau président, « Nous devons prendre l'histoire de la Guinée dans son ensemble de 1958 à maintenant pour que les Guinéens se réconcilient entre eux », a-t-il déclaré dans une interview qu’il a accordée récemment à nos confrères de France24, en réponse à la question de savoir si c’est la Cour Pénale Internationale qui doit s'occuper des crimes du 28 septembre 2009.
Ignorance ou mépris, le Pr. Alpha Condé tranche sans hésiter: « Le 28 septembre n'a enregistré au fait que des viols. Mais sinon il y a eu des problèmes plus sérieux en Guinée ».
Une telle déclaration est à mon avis inadmissible et indigne d’un homme qui a désormais la haute responsabilité de présider aux destinées de quelques 11 millions de Guinéens. De tels propos sont d’autant plus inacceptables et condamnables qu’ils sont tenus par un homme qui séjournait à l’étranger pendant que la horde à Dadis Camara et Sékouba Konaté tuait et violait à ciel ouvert, femmes et enfants.
Le premier constat qui s’impose, c’est que le président de la république de Guinée, le Pr. Alpha Condé vient de nier à la face du monde, l’existence de massacres de populations civiles le 28 septembre 2009 par des hommes en uniforme ! Nous sommes là en présence d’un NEGATIONISME tout court.
Deuxième constat : il dédramatise « les viols et soumissions des femmes à des violences sexuelles inouïes » perpétrés par des hommes sous ordres d’autorités militaires et civiles ce 28 septembre 2009 et les jours qui ont suivi, au Stade du même nom et dans les environs !
Or, comme on le sait, la Cour Pénale Internationale qui, emboîtant le pas à la commission d’enquête internationale mise en place par les Nations Unies, avait conclu que le 28 septembre 2009 dans un stade de Conakry et dans les environs, « des hommes en uniforme se sont attaqués à des civils, ont tué et blessé. En plein jour, ils ont brutalisé, violé et soumis des femmes à des violences sexuelles inouïes ». Et Fatou Bensouda de conclure, au cours d’une conférence de presse, « en tant que procureur adjointe de la CPI, je retire de cette visite le sentiment que des crimes de l’ordre de crimes contre l’humanité ont été commis en Guinée ».
Dès lors, on peut se poser la question, quelle « mouche a bien pu piquer » le Président Alpha condé pour tenir des propos d’une telle gravité ? Serait-il déjà enivré par la « drogue du pouvoir », au point d’afficher un tel mépris à l’égard de son peuple ? Veut-il protéger les auteurs directs et indirects des crimes contre l’humanité commis le 28 septembre 2009 ? Si oui, que sont devenus alors ses promesses de « mettre un terme à l’impunité », donc de « rupture avec les pratiques du passé »?
Voilà tant de questions que je me pose aujourd’hui, sans parvenir à une réponse rationnelle !
Pour comprendre mon étonnement et le sens de ma démarche, il conviendrait peut-être de rappeler aux lecteurs quelques caractéristiques de ces crimes dont la communauté internationale s’est réappropriée la répression : d’abord ces crimes sont « imprescriptibles par leur nature », c'est-à-dire qu’ils peuvent être jugés sans aucun délai dans le temps. Ensuite, comme nous l’a bien rappelé notre compatriote Ibrahima Sory Makanera, ils ne peuvent faire l'objet ni de grâce présidentielle, encore moins d’amnistie qui « consiste à ôter rétroactivement le caractère délictuel aux faits concernés qui étaient délictueux au moment de leur commission ».
En l’espèce donc, les crimes commis le 28 septembre 2009 en Guinée, en plus des caractéristiques ci-dessus citées, sont postérieurs à ceux commis en Guinée entre 1958 et 2002 ! Ils ne peuvent donc faire l’objet d’un « fourre-tout » !
C’est donc faire de la confusion, que d’amener tous les crimes commis en Guinée sous « l’arbre à palabre » sous le fallacieux prétexte que « Aujourd'hui, les Guinéens doivent enfin pouvoir se regarder en face dans le miroir, c'est-à-dire nous accepter tels que nous sommes», quelque soit le lourd passif que traînons derrière nous !
Il est important de rappeler au président de la république que sa tentative de « noyer » ces infractions dans les nombreuses violations des droits de l’homme qu’a connues la Guinée sous les deux régimes (de Sékou Touré et de Lansana Conté), sous prétexte de « réconciliation nationale » n’a, non seulement « aucune pertinence légale nationale ou internationale », mais constitue aussi et surtout, une attitude NEGATIONISTE, et donc vouée à l’échec. Une telle option trouvera tôt ou tard, une résistance populaire sur son chemin.
Curieuse situation que celle que connaît notre peuple ! Des centaines de nos compatriotes se font massacrer collectivement pour que la démocratie et l’Etat de droit deviennent enfin une réalité en Guinée. Mais comme par malédiction, c’est celui-là même à qui les dividendes de ces massacres sont revenus, qui affiche son mépris à l’égard des victimes de la répression du 28 septembre 2009 !
Et pourtant, l’avènement de M. Alpha Condé au pouvoir a suscité beaucoup d’espoir au sein d’une population marquée pendant plusieurs décennies par de graves violations des droits humains et l’impunité érigée en système de gouvernement. Etant lui-même victime des mêmes faits, exilé, condamné à mort puis emprisonné pendant deux ans, il devrait savoir que le peuple de Guinée s’attendait à mieux que cela de lui. Il convient aussi de rappeler qu’ils furent nombreux, nos compatriotes qui ont cru en « l’homme de la situation » qu’il incarnerait, une fois au pouvoir. Certes on ne peut reprocher à ceux qui lui ont accordé leurs suffrages, d’avoir fait le mauvais choix. Mais on est tenté de conclure à un abus de confiance, au regard du sens qu’il a donné à ces suffrages. Car je ne pourrais croire un seul instant, que les électeurs de M. Alpha Condé soient d’accords sur les nombreuses violations de la constitution et autres lois organiques !
De même, aucun Guinéen raisonnable, fût-il un inconditionnel du RPG, ne peut nier ou relativiser les massacres et viols massifs perpétrés à l’encontre de nos compatriotes regroupés paisiblement dans un stade pour protester contre la confiscation de leur pouvoir par une milice inculte. Le Président a tout simplement abusé de la confiance de ses électeurs et insulté la mémoire de centaines de compatriotes massacrés et violés, dans leur combat pour une Guinée où il fait bon vivre.
Au regard donc des actes déjà posés par le Président Alpha Condé et la légèreté dont il fait preuve face aux graves problèmes des droits humains à travers ses propos négationnistes et irresponsables, il me plait de conclure par un passage de l’article « Guinée: en attendant…» du Doyen Ansoumane Doré, insistant sur la nécessité pour « tout observateur averti, d’appeler l'attention des Guinéens sur ce qui pourrait être à nouveau le cancer politique de la Guinée de demain ».
Ismaël Souaré,
Fondateur de Gbassikolo.com
Pour www.nlsguinee.com
Les commentaires ci-dessous n'engagent que leurs auteurs, www.nlsguinee.com n'est pas responsable de leurs contenus.