vendredi 28 janvier 2011
Créée le 1er novembre 1960 par le premier régime politique du pays, l’armée guinéenne est l’entité qui regroupe toutes les forces de défense et de sécurité du pays. Mise en place au lendemain de l’indépendance, elle avait pour objectifs la sécurisation des frontières du pays et des citoyens au niveau national. Cependant au fil des années, les classes politiques qui se succèdent au pouvoir ont transformé cette armée en « bourreau » contre le peuple de Guinée.
Hormis ses interventions dans les années 70 en Guinée Bissau et en République Démocratique du Congo, l’armée guinéenne n’a jamais eue une bonne réputation, une bonne image sur le plan national et international. Les Libériens et bon nombre d’africains de l’ouest, se rappellent encore de la prestation des militaires guinéens au Libéria au sein de l’ECOMOG (Force d’interposition de la CEDEO) pendant la guerre civile. Cette prestation fut caractérisée par un comportement déshonorant pour la Guinée.
Partis pour sécuriser les populations civiles, les militaires guinéens se distingueront très vite dans l’intimidation et le braquage des maisons des libériens pour voler de l’argent, des voitures et des appareils électroménagers (frigidaires, téléviseurs, radios etc.…). A leur retour, ils débarquent au port autonome de Conakry avec des voitures et des tonnes de divers produits extorqués à la fragile population libérienne d’alors.
Les conakrykas ont encore ce triste souvenir dans leur tête voyant leurs soldats débarqués avec des objets volés à leurs voisins plongés dans une horrible guerre civile, l’une des plus horribles qu’a connue le continent africain. Il faut le rappeler que c’est sous le commandement guinéen dirigé par le commandant Mohamed Lamine Magassouba (paix à son âme) que, Samuel Doe, président du Liberia en ce temps fut capturé et tué le 9 septembre 1990 par les rebelles de Prince Johnson au port de Monrovia. Certaines langues disent même que le commandement guinéen avait été corrompu par une valise remplie de billets de Dollars. Feu Lansana Conté ne tardera pas d’ailleurs à limoger Magassouba à son retour au pays. C’est dire que le mariage entre l’argent et l’armée guinéenne ne date pas d’aujourd’hui. Que faut-il faire pour redonner à notre armée une image humaine et républicaine ?
Après avoir été mal gérée et utilisée à mauvais escient pendant plusieurs décennies, l’armée guinéenne constitue aujourd’hui une source potentielle d'instabilité qui pourrait de nouveau plonger le pays et toute la sous région dans le chaos. Si elle n’est pas réformée en profondeur, elle continuera d’être une menace pour un régime civil démocratique malgré le pacte signé avec le nouveau président élu grâce à son injuste soutien.
Les deux premiers présidents (Sékou Touré et Lansana Conté) du pays ont instrumentalisé les forces armées pour servir leur intérêt politique, instaurant même la communautarisation de ces forces de sécurité dans le processus de recrutement et ne s’entourant que d’officiers de leur communauté afin de renforcer leur pouvoir.
Des mutineries contre les mauvaises conditions de service et des vagues de recrutement non réglementaires ont marqué les dernières années au pouvoir du président Lansana Conté. Dadis et sa junte qui ont pris le pouvoir à sa mort en décembre 2008 ont aggravé la situation. Dadis Camara a utilisé l’armée contre les opposants politiques au stade du 28 septembre, il a renforcé les tensions entre la junte et le reste des forces armées, et recruté des milices ethniques.
L’exemple le plus illustrant est l’humiliation qu’il avait infligée à l’actuel Ministre d’Etat de la Sécurité, le Général de Brigade Toto Camara. Les forces armées sont aujourd’hui divisées selon des clivages ethniques et générationnels et sont connues pour leur indiscipline, leurs violations des droits de l’homme, les actes de viol sauvage des femmes, des jeunes filles guinéennes, et leurs activités criminelles malgré la fausse apparence qu’elles montrent pour le moment.
Allons-nous refaire confiance à notre bourreau pour lui pardonner tout le mal qu’il nous a causé ? Pouvons-nous nous permettre d’oublier toutes les victimes tombées sous ses répressions barbares au pont 8 novembre, au stade du 28 septembre ? Non ! Réclamons et exigeons qu’il reconnaisse les fautes et demande officiellement pardon à notre peuple en s’engageant à accepter les reformes pour restaurer son image.
Les premiers engagements pris par Alpha Condé d’augmenter le salaire des militaires à cent pour cent, de s’auto nommer Ministre de la défense et de s’entourer de ses anciennes taupes au sein de l’armée, nous prouvent à suffisance qu’il veut emboiter le pas de ses prédécesseurs pour manipuler l’armée guinéenne afin de consolider son pouvoir par la force et l’intimidation.
L’armée est l’enfant gâté, l’enfant capricieux de la Guinée, elle est chouchoutée, comblée et ses désirs sont des ordres pour les chefs d’Etat guinéens. Toutes ses réclamations sont satisfaites au détriment des autres couches sociales du pays. Mérite-elle mieux une attention particulière que les autres couches socioprofessionnelles telles que les enseignants, les médecins ou encore des fonctionnaires guinéens ? Non !
L’armée est responsable du chaos social que traverse la Guinée. Ces dernières années, elle a montré ses limites dans la protection des civils guinéens, de 2007 jusqu’aujourd’hui elle est tombée dans une déchéance totale, tuant des centaines de guinéens qui manifestent uniquement pour réclamer l’amélioration de leurs conditions de vie comme les siennes. Elle profite de ce traitement de faveur à son égard de la part des présidents, pour écraser les autres qui réclament un traitement juste entre tous les guinéens.
Une armée à caractère ethnique
Les clivages ethniques sont courants dans l’armée, c’est une armée communautarisée et très loin de ressembler à une armée nationale encore moins républicaine. De l’indépendance à nos jours, elle est colorée et hiérarchisée selon l’ethnie du président en exercice.
Dans les recrutements, on favorise les candidats de l’ethnie au pouvoir pour augmenter leur effectif au sein de l’armée. On élève en grade tous les militaires de la communauté du chef de l’Etat, on limoge les officiers supérieurs des autres ethnies occupant des postes stratégiques au sein de l’armée, d’ailleurs le plus souvent on les arrête délibérément.
C’est ce qui se passe en ce moment même avec le nouveau président Alpha Condé. Depuis son installation, il s’est entouré que de militaires de son ethnie et limogé plusieurs officiers supérieurs peulhs. Nous pouvons en citer quelques noms avec leurs anciens postes :
1- Général Nouhou Thiam, chef d’Etat Major Général des forces armées. Aujourd’hui, arrêté pour des raisons que nous ignorons. Pourtant, il est parmi les officiers qui ont aidé Konaté à donner le pouvoir à Alpha Condé. Qu’elle est sa récompense ?
2- Bachir Diallo, chef de cabinet de la défense nationale.
3- Sadio Camara, commandant du quartier général.
4- Georges Sy, commandant du bataillon génie générale interarmées.
5- Falilou Barry, commandant du bataillon général interarmées.
6- Hadji Bah, commandant du BATA
7- Sow, commandant du bataillon blindé
8- Bah, commandant du bataillon d’artillerie
9- Sadou Diallo, commandant du Camp Boiro.
Derrière ce limogeage massif de tous ces officiers supérieurs, se cache un esprit tribaliste de gérer les grandes institutions de la République en écartant consciencieusement les cadres et officiers des autres ethnies. C’est dans cette optique que l’armée a toujours été traitée comme un « gros bébé » pour qu’elle soutienne aveuglement et parfois bêtement le président.
En Guinée, l’armée préfère protéger et défendre le président au lieu de protéger le peuple qui se bat pour la reconnaissance de ses droits et de ses libertés. L’armée guinéenne ne reflète pas de la diversité sociale du pays, elle est dominée par les malinkés et récemment les soussous qui occupent d’ailleurs tous les postes clés. C’est identique dans l’administration guinéenne, tous les postes stratégiques sont occupés par les parents et amis du président même s’ils sont les plus incompétents dans le domaine. C’est une réalité que les intellectuels guinéens refusent de mettre sur la table et d’en débattre.
Jusqu’à quand allons-nous fermer les yeux sur ce genre de pratique ?
L’armée guinéenne devrait s’inspirer de l’armée tunisienne qui est restée neutre lors de la révolution « Bouazizi » qui a précipité la fuite du dictateur Ben Ali. Le chef d’Eta Major de l’armée tunisienne a délibérément refusé d’obéir à l’ordre du président de tirer sur les manifestants. C’est grâce à lui et au Ministre des affaires étrangères qu’un vent de liberté et d’espoir souffle en Tunisie.
Il faut des hommes intègres et responsables à la tête des grandes institutions d’un pays et c’est qu’il nous faut en Guinée. Il n’y a pas de honte à copier le bon exemple pour rentrer dans l’histoire. Certains démocrates se précipiteront pour demander : est ce que les militaires guinéens ont l’intelligence de copier le bon exemple ?
C’est à l’élite guinéenne de lancer le débat sur le changement de mentalité et de comportement afin de sensibiliser l’armée sur son véritable rôle à jouer dans le processus de démocratisation du pays. Il importe également d’inclure dans les réformes sur les forces armées et de sécurités guinéennes, un équilibrage ethnique pour éviter ce que nous avons connu dans le passé.
Bon nombre de guinéens gardent encore en mémoire, les chocs psychologiques de janvier, février 2007, du 28 septembre2009, et des répressions ciblées dans les quartiers Hamdallaye, Bambéto, koza après la proclamation des résultats de la présidentielle. Dans ces quartiers à majorité peulhs, les militaires ont violé des filles et tenu des propos déplacés et ethnocentriques du genre « allez-y vous plaindre chez Dalein, nous allons vous massacrer… »
Ces militaires, qu’on envoie réprimer les manifestations, sont sélectionnés selon leur appartenance ethnique et connaissant la coloration ethnique de cette armée, nous pouvons en déduire qu’ils sont avant tout motivés pour torturer, parfois même pour tuer. Ce sont là des réalités connues de tout le monde mais que personne ne veut dénoncer, par peur d’être éliminé par les milices de cette armée sauvage. Force est de dire ici haut et fort que la Guinée dispose d’une armée mal recrutée, mal formée et sans aucune valeur morale.
Une armée qui mérite des reformes
Dans les réformes que nous souhaitons pour l’armée, le président élu doit pouvoir résister à la tentation de l'utiliser à des fins partisanes et chercher plutôt à s'appuyer sur sa légitimité démocratique s’il est sûr qu’il est bien élu pour gouverner efficacement. Les officiers supérieurs aussi doivent être conscients qu'une réforme globale est dans l’intérêt de l’armée et que toute tentative de gêner sa mise en œuvre entamerait leur crédibilité, renforcerait les sentiments antimilitaires que les guinéens ont actuellement.
Les politiciens guinéens doivent arrêter de manipuler l’armée pour avoir le pouvoir, nous ne voulons pas d’une démocratie militarisée en Guinée. Le pouvoir politique se gagne par les urnes et non par les armes. Le combat politique est et demeure un débat démocratique dans lequel on confronte les idées, les projets de société, ensuite il revient au peuple de choisir le projet qu’il estime être bien pour son développement socioéconomique. C’est cela le chemin à suivre pour démocratiser notre pays.
Ayons le courage d’avouer que l’armée est le plus grand mal qui ronge notre pays depuis des décennies, il est grand temps de soigner ce mal par des mesures draconiennes. Commençons ces soins par l’éduquer civiquement afin qu’elle respecte les droits des autres guinéens, la purger de toutes ses idées politiques, de tous ses préjugés ethniques, ensuite la démystifier pour qu’elle sache pour toujours qu’elle n’est pas au dessus de nous, qu’elle doit être obligatoirement solidaire du peuple dans sa galère quotidienne.
L’armée ne peut pas être responsable des problèmes du peuple et se démarquer avec une indifférence totale comme si de rien n’était. Elle doit écouter nos cris de douleurs et de colères sinon elle risque d’être emportée par les vagues de nos larmes.
Pour pallier au manque de formation et d’éducation de l’armée dans un futur proche, il nous semble plus que nécessaire d’imposer un service militaire minimum à tout élève sortant du secondaire. Par cette mesure, nous nous assurerons de l’éducation civique de tous nos futurs soldats.
Le projet de reformes proposé par le Général Lamine Cissé stipule qu’il faut désormais être titulaire du baccalauréat pour intégrer les services de sécurité et de défense de notre pays. Au préalable, il serait utile pour ces jeunes de suivre une préformation avant de se lancer dans leur carrière de militaire. Cependant, d’ici là les recruteurs de l’armée doivent éviter d’accepter les jeunes envoyés par les familles désespérées qui, considèrent l’armée comme le dernier recours pour leurs enfants.
Chaque digne guinéen doit conseiller et sensibiliser son parent militaire afin qu’il renonce à tirer sur les innocents qui manifestent. Il doit désobéir à tout ordre l’intimant de tirer sur les citoyens car, après tout il tire sur ses frères et sœurs. Il doit apprendre à faire la part des choses en prenant toutes ses responsabilités face à une situation aussi délicate que réprimer une manifestation pacifique.
Guinéennes et guinéens, ne laissons plus les forces de sécurités de notre pays abuser de nos droits, cherchons à assurer notre propre défense, c’est une nécessité qui s’impose à nous, si elles ne changent pas d’attitude. Ces soit disant forces de sécurité, malgré le traitement de faveur qu’elles bénéficient de la part de l’Etat, nous violent, nous torturent, nous volent nos biens que nous avons acquis par la sueur de notre front. Elles sont en partie responsables de nos galères et de la fracture sociale entre nos communautés. Elles sont plus qu’un mal nécessaire pour notre pays car, elles ne jouent point le rôle qu’on leur a assigné et sont surtout à la solde des politiciens extrémistes qui veulent gouverner par la terreur.
Alors frères et sœurs, il est temps que nous prenions nos responsabilités civiles pour soigner ce mal qui ronge notre pays depuis l’indépendance.
Qu’Allah nous donne les remèdes pour soigner notre mal ! Amen !
Marwane Diallo
Pour www.nlsguinee.com
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