Suisse-Guinée : La préparation d'un vol spécial pour Conakry sème l'émoi
mardi 28 mars 2006
Des militants demandent aux autorités vaudoises, neuchâteloises et genevoises de renoncer à un rapatriement forcé de Guinéens prévu en fin de semaine.
«On nous traite comme des animaux. Ça aussi, c'est du terrorisme!» Jérôme (prénom d'emprunt) a la voix qui tremble au téléphone. Depuis maintenant quatre mois, l'homme séjourne au centre de détention administrative de Frambois, à Vernier. Dans l'attente d'un éventuel retour vers la Guinée. Un pays dont il n'a pas les papiers, et qu'il nie être le sien.
Ils sont plusieurs, à Frambois, à partager les angoisses de Jérôme. Une dizaine de Guinéens, au dire du jeune homme, y sont actuellement hébergés, alors que le centre ne compte qu'une vingtaine de places. Cette «monoculture» de la nationalité guinéenne parmi les requérants actuellement placés sous mesures de contrainte laisse craindre des préparatifs en vue d'un rapatriement imminent vers ce pays. Diverses rumeurs font ainsi état d'un vol spécial vers Conakry, prévu en fin de semaine. Une information confirmée par les autorités genevoises: l'Office cantonal de la population admet qu'un homme de 21 ans, qui s'est opposé à deux reprises à son renvoi et a été condamné pour infraction à la Loi fédérale sur les stupéfiants, sera à bord du «prochain vol spécial mis sur pied par l'Office fédéral des migrations».
Amnesty met en garde
Les autorités genevoises ne semblent donc pas prêtes à céder aux injonctions du groupe «non aux expulsions», basé à Lausanne, qui a adressé un message aux gouvernements des trois cantons (Vaud, Neuchâtel et Genève) patronnant Frambois pour leur demander de renoncer à un «vol spécial de déportation», qui représente un «risque très accru de bavures». Amnesty international renouvelle lui aussi ses mises en garde. «Nous n'avons pas de position arrêtée concernant les rapatriements en Guinée, il faut juger de la situation dans chaque cas, explique Denise Graf, responsable des questions d'asile au sein de la section suisse de l'ONG. En revanche, nous sommes plus que réservés à l'égard des vols spéciaux. Je viens encore de recevoir un témoignage concernant un rapatriement forcé vers l'Arménie, il y a quelques jours. Dix-sept policiers encadraient neuf requérants expulsés, dont deux étaient attachés sur des chaises roulantes. Plusieurs allégations font état de mauvais traitements et d'atteintes à la dignité humaine lors de ce vol. Ces rapatriements sous contrainte se passent systématiquement hors de tout contrôle public. C'est une pratique extrêmement critiquable. Au-delà de ce dernier exemple, tous les témoignages que nous recevons concordent.»
Funestes précédents
En 1999 et 2001, le décès de deux requérants, morts par asphyxie avant même d'avoir pu monter à bord de l'avion du retour, avait incité les autorités policières à émettre de nouvelles directives. «Mais les chaises roulantes, le port de casques ou de couches-culottes restent des pratiques courantes, note Denise Graf. C'est très humiliant. La police neuchâteloise refuse d'ailleurs d'appliquer ces directives, considérant qu'elles sont contraires à son code de déontologie.»
Un message qui semble avoir été entendu à Berne. Porte-parole de l'Office fédéral des migrations, Dominique Boillat explique ainsi pourquoi ses services refusent systématiquement de confirmer publiquement les projets de «vols spéciaux»: «Cela pourrait provoquer des réactions violentes de la part des personnes concernées. Ou des manifestations à l'aéroport.»
par DIDIER ESTOPPEY
lecourrier.ch
|