Guinée : SYNDICATS, LA VICTOIRE ET APRES ?
vendredi 10 mars 2006
Le temps des manifestes, des pétitions et des déclarations venant de la société civile et des Partis politiques est-il déjà derrière nous ? Le peuple, l’acteur principal dont parle le philosophe Fabien Eboussi Boulaga, à propos des conférences nationales, que nous citions dans « Rabbana, Notre Seigneur » est sorti. D’un grand pas en avant, il est entré en scène. On raconte que ce fut l’euphorie à la Bourse du Travail, lorsque les deux responsables de l’Inter-Centrales (C.N.T.G et U.S.T.G.) ont annoncé à plus d’un millier de délégués, la « victoire ».
Victoire historique, comparable selon El-Hadj Fofana, responsable de l’U.S.T.G., à celle de 1958, lorsque le peuple de Guinée a dit Non à Charles de Gaulle et à la Communauté proposée par la France. Nos travailleurs, toujours selon El-Hadj Fofana, auraient réussi là où l’Opposition guinéenne aurait échoué : avoir mobilisé l’ensemble des forces vives de la nation, et fait reculer le gouvernement
Il est incontestable que durant cinq jours, l’ensemble des forces vives de la nation, pas seulement les travailleurs salariés, ont répondu à l’appel des syndicats et ont respecté le mot d’ordre de grève.
Ce fut une grève générale sur l’ensemble du territoire. C’est probablement une première dans l’histoire de la Guinée, cette courte et très longue semaine morte de cinq jours .
Rappelons que la revendication essentielle était la multiplication par quatre des salaires.
Qu’ont donc obtenu les syndicats grévistes ou plutôt les responsables qui ont conduit les négociations avec le gouvernement ?
Ils ont arraché au gouvernement le passage de 210 à 240 des points indiciaires à partir desquels les salaires sont calculés. Ce qui, expliquent les experts, correspond à quelque 32 milliards de fg. à trouver. Il faut y ajouter la promesse du gouvernement d’appliquer l’accord passé avec les syndicats des enseignants lors de précédentes grèves et qui était oublié dans des tiroirs. Accord qui prévoit notamment « la finalisation du statut particulier des enseignants ». Le gouvernement a dû se résoudre à promettre l’augmentation du S.M.I.G et la baisse de la R.T.S . Autant de promesses à « finaliser » plus tard par des commissions !
Ils ont également obtenu du gouvernement, la promesse de maîtriser l’inflation, par des mesures censées juguler ses deux manifestations qui tuent le pouvoir d’achat : Le naufrage du franc guinéen et la flambée des prix.
Il faut noter que parmi toutes les promesses que le gouvernement serait mal venu de ne pas tenir, car il sera lui-même tenu à l’œil par l’Inter-centrales prête à faire reprendre la grève qui n’est que suspendue, parmi ces promesses, il y en a une qui est encore plus frappée au coin des promesses.
Il s’agit des mesures concernant les travailleurs du secteur privé ( sans doute aussi celui du para-public ), renvoyées à plus tard, lors de négociations sectorielles avec le Patronat.
L’accord conclu au terme de ce marathon de la nuit du vendredi au samedi, non seulement débouche sur la reprise du travail, mais surtout, se conclut par le gel de tout mouvement social jusqu’à la fin de l’année 2006.
Pour bien comprendre la nature véritable de cette « victoire », il faut noter au passage, que les prochaines élections législatives sont prévues pour juin 2007.C’est donc une victoire partagée avec le gouvernement. Dans cette victoire, quelle est donc en termes financiers, la part de l’Inter-centrales ?
Il y a d’abord le relèvement des points d’indices de 210 à 240. Ce qui signifierait par exemple, qu’un fonctionnaire qui gagnait 150 000fg, se retrouverait avec un salaire de 200 000fg.Il faut dire que El-Hadj Fofana jugeait inacceptable cet « effort » du gouvernement, exprimé par le ministre des transports, M. Condé, lors d’une émission radio, quelques heures avant que tout ceci ne bascule au milieu de cette nuit historique.
Que s’est-il donc passé en cette folle nuit ?
Le gouvernement a réussi à renverser la vapeur, en maniant avec encore plus de dextérité que le Waïma Sory (1 ) des élections municipales, un vieux « truc » digne de Machiavel. Cela s’appelle « diviser pour régner » ! Car cet accord n’est rien de plus qu’un quadruple « décrochage ». La formule avait été initiée par le Président Félix Houphouët-Boigny, avec le décrochage historique des salaires des enseignants. Le vieux bamba de Yamoussoukro avait très tôt compris ce qui n’était pas encore évident, que ces derniers, avec leurs turbulents élèves et étudiants, sont partout les catalyseurs et les locomotives du changement social. Ainsi un professeur gagnait entre deux cents à trois cent mille francs C.F.A., pendant que le médecin se contentait de cent cinquante mille francs C.F.A. De fait, le décrochage guinéen, ( à l’exception remarquable du cas des enseignants qui justement n’attendait que son application, qui semble maintenant acquis ) ponctuel et circonstanciel, n’est en réalité qu’un démantèlement, un désamorçage. Mais l’esprit est le même.
L’Etat compté chaos
Il était une fois une longue caravane, un long train tiré par une locomotive. La locomotive, c’était l’Inter-centrales, les wagons de l’avant constitués par les fonctionnaires ( les enseignants étant dans le premier de ces wagons ), le milieu comprenait la caravane des salariés du privé, juste après le wagon des retraités et des déflatés, et l’arrière-train, l’interminable queue, étant constitué par l’immense troupe du peuple des citoyens, ménagères, militants, électeurs, mendiants, chômeurs, etc.
Remarquons en passant, le décrochage ab-initio, l’oubli notoire O combien inquiétant des étudiants !
Donc, au bout de ce long tunnel de négociations, l’habile cheminot du gouvernement a décroché les uns après les autres, les wagons des fonctionnaires, sans oublier celui des plus remuants, les enseignants ( il lui suffisait de ressortir un accord gelé ), puis celui des retraités et autres déflatés avant de procéder au décrochage du wagon des secteurs privés, laissés en plan depuis la fameuse réforme de la fonction publique ; enfin décrochage des wagons de l’arrière-train, l’interminable queue du convoi, constitué par tout le peuple en grève. Ce peuple de Guinée à qui El-Hadj Fofana a annoncé la bonne nouvelle :
L’annulation de la dette des travailleurs, des ménagères, des militants, des électeurs, des citoyens y compris les mendiants !
Malgré et à cause de l’euphorie suscitée par cette « victoire » , qui explique par ailleurs les propos quelque peu injustes de M. Fofana à l’adresse de l’opposition, il demeure des interrogations de fond.
D’abord, faut-il croire sur parole les promesses des négociateurs du gouvernement ? L’Inter-centrales a répondu à l’avance par non : la grève n’est que suspendue.
Les travailleurs du privé ? Ils devront croire à la vertu de la parole du Patronat, en oubliant qu’ « un tiens vaut mieux que deux tu l’auras ». Ne se rappellent-ils plus déjà la dernière crise du riz, quand les grands importateurs avaient annoncé tambours battants, que les détaillants pouvaient retourner chez leurs fournisseurs afin de se faire rembourser le manque à gagner de la baisse qu’ils devaient consentir sur les prix des stocks existants ? Ils étaient aussi assurés de trouver auprès des banques ( lesquelles ? ), les devises nécessaires pour leurs prochaines importations. La réalité ? Le prix du riz a encore grimpé et est aujourd’hui vendu à Conakry à 100 000 fg le sac de cinquante kilos. Cela avant augmentation des produits pétroliers, intervenue juste avant le déclenchement de la grève.
Il y a plus grave.
L’arrière du convoi, le long corps exsangue des masses recluses dans la misère des entrées-couchers, percluses par les prières et les crampes d’estomac partout dans les faubourgs de la capitale et des villes de l’intérieur, et même dans les campagnes où plusieurs marchés hebdomadaires n’ont pas pu se tenir par défection des camions et tracteurs de transport, oui, tout ce peuple a été « décroché », puisqu’on lui dit que « sa » dette est annulée !
Plus de mille milliards !
Le peuple ne vient-il pas de lâcher la proie pour l’ombre ?
Dans le passé, les journées villes mortes se sabordaient ( ou étaient sabotées ) plus ou moins par cette autre raison, parmi d’autres :
« Mon cher, il faut quand même sortir pour aller chercher de quoi chauffer la marmite. »
Mais pendant ces cinq jours, en cette année 2006, où la monnaie guinéenne s’est plus que zaïrisée, sortir ou ne pas sortir, c’est se demander comme Hamlet « to be or not to be ». Le peuple de Guinée, confronté au dilemme du héros shakespearien, comme ce dernier, en a eu assez des nuits sans sommeil, nuits hantées par les spectres de ses espoirs assassinés, se repassant en boucle la représentation hallucinée de son calvaire en guise d’ordinaire, pour tromper sa faim.
Tous les matins il se demande où trouver le prix de cet ordinaire et souvent de celui de l’ordonnance : gombo, piment poignée de riz, et la tablette d’ampicilline.
Pour sortir du calvaire quotidien
Les Guinéens ont donc largement suivi le mot d’ordre de grève.
Pour sortir du calvaire quotidien, ils ne sont pas sortis !
La Guinée, que les rédacteurs du Discours-programme de 1985, avaient comparée à un véhicule sinistré sur les accotements de l’Histoire, avait depuis, repris la route. Mais au fil du naufrage de ce programme, le véhicule Guinée était rendu aussi poussif que ces magbanas, tombeaux roulants, conduits par de jeunes chauffards dont la plupart ne sont munis que de permis de ruer dans le décor, voire de tuer.
Voilà que depuis le 27 février, le volant a été repris par les syndicats. Pas seulement. Tous les Guinéens étaient montés à bord de la cabine. Ils ont mis le pied sur la pédale du frein. Pendant cinq jours, le véhicule a fait ce que tout véhicule lancé à une folle allure fait : glisser au risque d’aller encore dans le décor. Le bon conducteur est celui qui lâche la pédale. Il faut pomper avec le pied. Appuyer, lâcher. On apprend cela dans toutes les bonnes auto-écoles. Pour autant il ne faut pas lâcher prise !
Ce week-end, après cinq jours de freinage, voici le peuple de Guinée confronté au dilemme d’Hamlet
Ce sont les transporteurs qui ont timidement annoncé le choix dès vendredi matin. Pourront-ils continuer sans répercuter les dernières augmentations du prix de l’essence et du gazole ? S’ils le font, les prix des autres denrées et articles dont le commerce est mécaniquement lié aux transports, seront augmentés en proportion.
Alors que feront les consommateurs ? Remettront-ils le pied sur la pédale ? A moins d’un miracle tombé du ciel ou du Nord..
Quand deux gros camions se croisent à un carrefour, l’un venant de la droite l’autre de la gauche, lequel a la priorité ? Mon ami Moussa d’Abidjan est formel. C’est le plus gros des deux.
Aujourd’hui, on peut faire court, tout ayant été dit sur certaines formes de lutte passées pendant les années d’initiation du pluralisme démocratique. Mais depuis le 27 février, on peut mieux répondre à la question de savoir qu’est-ce qu’une ville morte.
D’abord ce qu’elle n’est pas.
- La ville morte n’est pas une marche qu’on arrête à coups de trombes d’eau bouillante et de bombes lacrymogènes.
- La ville morte n’est pas un meeting qu’on disperse avec les armes de la violence « légale »
- La ville morte n’est pas une manifestation bruyante contre le Patron ou contre le Pouvoir.
La ville est morte lorsque chacun reste chez soi. Elle est morte lorsqu’il n’y a rien à trouver dehors, de quoi se payer la subsistance quotidienne, l’unique repas du jour à 17h.
Alors pourquoi ne pas rester dedans.
La ville est morte quand on entend partout dire :
« Ecoutez, faites donc tourner tout seuls vos usines ! Vos banques. Votre Poste. Vos boutiques, vos pools de secrétaires, vos hôtels, vos esplanades.. pour mendiants.. »
Où a-t-on vu des pandores pénétrer dans les entrées-coucher pour exiger des ménagères d’aller faire pseudo-pseudo sur les marchés ! Forcer le chaudronnier et le ferronnier à aller faire semblant de manier un chalumeau quand Garafiri lui-même est déjà en grève, longtemps avant le mot d’ordre !
Hélas ! Hélas ! Hélas !
La ville morte vient de se réveiller. Au bout d’un long et merveilleux petit matin.
Réveillée par un rêve ?
Il paraît que c’est la victoire.
Cette victoire, faut-il en rire, faut-il en pleurer ? Que faut-il donc faire de cette victoire ? Question fondamentale en cette étape historique où la Guinée a attiré les regards de tous ceux qui ont entendu parler de cette Guinée de 1958.
Question adressée évidemment aux syndicats et accessoirement à la société civile, mise en branle depuis quelques mois, mais aussi et surtout aux partis politiques. Chacun sent plus ou moins confusément le goût amer de cette victoire. Dans un mémorandum déjà oublié, après avoir été hâtivement lu, nous proposions une feuille de route pour nous guider dans les semaines turbulentes qu’il faut nécessairement anticiper dans cette Guinée en crise. Feuille de route encore plus actuelle après cette victoire problématique. C’est un chronogramme de deux périodes dont la première d’une durée de trois à six mois, met en œuvre un programme d’urgence de salut public, et une seconde plus longue, pour dénouer la crise institutionnelle et politique.
Avant, il faudrait peut-être mettre au clair certains points d’histoire.
Loin de nous la tentation de faire voler à l’Inter-centrales sa victoire. Mais outre que cette « victoire » est aussi celle de tout le peuple de Guinée, il me semble qu’il faut la faire remonter à plus loin, à ces années 90 durant lesquelles ( nous l’avons déjà écrit dans GUINEE 2010 ODYSSEE DE L’IMPASSE, ) le peuple de Guinée avait largement payé son poids de martyre, qui se solde hélas de façon macabre. Nous y avions également insisté sur le fait que la paix même chaude que vit la guinée, îlot de paix dans un environnement de guerre, elle la doit à la culture politique et à la primauté accordée à la paix par les principaux acteurs politiques,( y compris le Chef de l’Etat ). Il faut le répéter, car nous l’avions dit dans le même texte, que les responsables de l’Opposition ont souvent payé de leur personne. Heureusement, le chef de l’Etat n’a pas toujours suivi les va-t-en guerre de certains de ses collaborateurs.
Mieux encore, la réussite de cette grève, son caractère exceptionnellement national, elle les doit au haut niveau de conscience non seulement des travailleurs, mais surtout des citoyens dans leur anonymat, qui n’est qu’apparent, puisqu’on doit y compter les militants des Partis, noyés dans le large spectre des nuances qui les spécifient. Qui sait, il y aurait même des militants du P.U.P.! .
Cette conscience nationale, sans remonter au déluge ( car cela nous conduirait aux luttes d’émancipation des années 40-cinquante, en passant par les horreurs de la Première république ), a été largement réveillée, consolidée par les luttes de masses conduites par MM. Ba Mamadou, Alpha Condé, Bah Oury, Mansour Kaba, feu Siradiou Diallo, certains imams de mosquées de quartiers, de Monseigneur Robert Sara,( dont personne n’oubliera les appels pathétiques, mais lucidement critiques ), feu Alpha Sow, Ahmed Tidjane Cissé, Jean-Marie Doré, ( et d’autres responsables moins médiatisés dont plusieurs femmes ), durant ces années de braises qui ont débouché sur la disqualification brutale et anti-démocratique de toutes résistances ( excepté la tromperie du légalisme parlementaire guinéen ), toutes pacifiques qu’elles fussent, par la scélérate loi anti-casseurs.
Et cette presse privée donc ! Qui oubliera les chroniques assassines de feu William Sassine ?
Il faut rendre à César et à ceux qui lui font face, ce qui est à eux.
L’histoire est faite de ruptures, le changement social qui l’anime, la nourrit, est conduit par des acteurs divers, qui jouent chacun sa partition comme dans une pièce de théâtre ou de musique. L’acteur ou le musicien ne doit pas oublier sa réplique ou sa partition. Il ne doit cependant jamais oublier qu’il n’est pas seul à jouer.
Les victoires d’aujourd’hui sont aussi le fruit des victoires et même des défaites d’hier !
D’autant plus que cette dramaturgie de l’histoire politique se joue de la règle classique de l’unité de temps, de lieu, encore plus de l’unité d’action.
Aujourd’hui, il appartient aux syndicats de maintenir la flamme de cette victoire - pas pour brûler -, mais pour illuminer la route qui s’était seulement quelque peu assombrie, et que nos hommes politiques, et tous les patriotes reprendront, dès que l’infâme loi précitée, décédera, par abrogation ou par une nouvelle offensive populaire.
Il ne faut pas attendre que cette flamme allumée par les syndicats et entretenue cinq jours durant par l’ensemble de nos populations, meure par amnésie ou des soupirs de la lassitude.
( 1 ) Waïma Sory, magicien de la Haute Guinée, célèbre dans toute l’ex A.O.F, y compris des gouverneurs blancs..
Pour lire le mémorandum et les autres articles, se rendre sur le site du manifeste : www.manifeste-guinee2010.com
par Saïdou Nour Bokoum
Correspondance pour Nlsguinee.com
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