Mali : La musique malienne perd son seigneur Ali Farka Touré
mercredi 08 mars 2006
DÉCÈS L’«enfant de la rivière» est mort dimanche, à l’âge de 67 ans. Sa musique lancinante était l’une des plus belles d’Afrique.
Les légendes les plus invérifiables fleurissent autour des artistes. On a pourtant envie de croire à celle d'Ali Farka Touré en enfant du fleuve Niger visité par les esprits des eaux, au point de devoir s'éloigner de leur influence. L'eau, la fluidité, on la retrouvait sur son récent duo avec le joueur de kora Toumani Diabaté, un In The Heart Of The Moon glissant en douceur sur la clarté des cordes. L'eau, mais aussi la terre, puisque ce maître musicien se réclamait cultivateur avant tout, n'hésitant pas à investir dans l'irrigation des champs de son village de la région de Tombouctou, Niafunké, dont il était d'ailleurs maire depuis 2004. Sa musique savait ainsi se faire terrestre, séchée aux splendeurs de l'aridité comme en témoignait Niafunké, dernier album solo paru de son vivant. Des enregistrements qui ne cédaient pas un pouce de terrain face aux mélanges douteux que le Nord propose parfois aux artistes du Sud. Le Malien n'avait pas besoin d'artifices pour creuser son propre sillon avec ardeur.
Le tronc de la tradition
Bien avant d'avoir été courtisé par Ry Cooder (l'album Talking Timbuktu en 1994) ou le bluesman Taj Mahal, compagnons à sa mesure, le musicien avait dû batailler avant d'imposer un art que sa famille, qui n'était pas d'origine griote, avait même plutôt tenté de décourager. Mais «Farka», surnom d'«âne» pour lui conférer de la ténacité - il fut le premier de dix fils à ne pas mourir avant l'adolescence -, n'en démordrait pas, impressionné en 1956 par un concert de Keïta Fodeba en Guinée. Familier du diurkel (petit luth dont jouait déjà son grand-père), du njarka (petit violon), de la flûte peule, Ali Farka Touré s'acharne sur la guitare, instrument sur lequel il transpose l'héritage de la tradition et qui le fera connaître au reste du monde. Directeur de la troupe de Niafunké après l'indépendance du Mali, il représente le pays au Festival de Sofia de Bulgarie - avec Keletigui Diabaté et Djelimadi Tounkara - en 1968, cette même année où il achète sa première guitare et découvre les artistes noirs américains, le blues. Si les affinités avec sa musique sont évidentes, elles ne lui feront jamais inverser l'ordre des priorités! «Quand on me confond avec un John Lee Hooker, je dis non. C'est un Noir africain qui est parti avec son art en Amérique. Moi, je suis resté dans les racines et le tronc, lui, il n'a que les feuilles.» Poursuivant sa carrière avec un job à la Radio nationale à Bamako, où il fait partie de l'orchestre maison, il envoie ses premiers enregistrements à Paris (à écouter sur les compilations Radio Mali et Red & Green ). Repéré au début des années 1980 par World Circuit, ce seigneur de la musique africaine (il ne parlait pas moins de sept langues du continent) récoltera la moisson qui lui était due: la gloire.
Fauché par un cancer des os, il avait eu le temps de terminer un ultime album.
par BORIS SENFF
Source : 24heures.ch
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