Guinée : De la grève massive et généralisée à la Transition démocratique en Guinée ?
04 mars 2006
Mohamed et Dominique BANGOURA étaient les évités d’Eugénie DIECKY le jeudi 2 mars 2006 au cours de l’émission Les matins d’Eugénie sur Africa N°1 en première partie d’émission intitulée : Diasporas.
Eugénie DIECKY : Monsieur Bangoura, vous êtes docteur en science politique, coauteur avec les autres membres fondateurs du Collectif pour une Transition Démocratique en Guinée (COTRADEG) de deux ouvrages collectifs sur la Guinée (« L’alternance politique à l’issue des élections présidentielles de décembre 2003 » et « Quel avenir pour les jeunes de Guinée ? » publiés aux éditions L’Harmattan) et l’auteur également d’un livre paru récemment sur la « Violence politique et les conflits en Afrique » (L’Harmattan). Pouvez-vous faire une présentation de ce Collectif COTRADEG et une analyse de la situation de grève généralisée qui se déroule depuis plus de trois jours en Guinée ?
Mohamed BANGOURA : Qui sommes nous ? Notre Collectif est composé d’intellectuels patriotes, membres de la société civile. Certains sont des chercheurs et intellectuels confirmés ; d’autres sont de jeunes étudiants diplômés ou de niveau universitaire.
Notre démarche est citoyenne, non partisane. Que voulons-nous ? Il s’agit pour nous de proposer une solution de sortie de crise à notre pays au moyen d’une Transition démocratique et pacifique précisée dans notre Manifeste. Ce Manifeste a largement été publié et diffusé depuis le 18 janvier 2006 (le lire et nous contacter notre site Internet : www.cotradeg-guinee.com)
La situation de grève massive et très suivie depuis le 27 février, soit au quatrième jour consécutif, me fait revenir rapidement sur les causes de la grève : ces causes sont liées à l’échec politique, économique et social du régime autoritaire et corrompu du Général Lansana Conté, au pouvoir depuis 22 ans. C’est pourquoi les revendications des syndicats et des travailleurs sont claires : elles portent essentiellement sur de meilleures conditions de vie, c’est-à-dire une multiplication par quatre des salaires pour permettre aux gens de vivre, autrement dit de manger, de se soigner, de se déplacer décemment etc. Pour un pays comme la Guinée qui dispose de toutes les ressources humaines et matérielles mais dont les compétences et les talents sont bloqués par le groupe politico-mafieux au pouvoir, cela signifie que le pays est tombé bien bas. C’est la raison pour laquelle la grève est aussi bien suivie et dure depuis quatre jours…
Eugénie DIECKY : Madame BANGOURA, vous êtes docteur d’Etat en science politique, coauteur des deux ouvrages collectifs cités sur la Guinée ainsi que l’auteur d’autres ouvrages universitaires sur les questions de paix, démocratie, sécurité en Afrique… Dans cette situation d’incertitude où le régime au pouvoir peut basculer d’un moment à l’autre en Guinée, quelles sont les propositions du Collectif ?
Dominique BANGOURA : Le contenu du Manifeste publié le 18 janvier 2006 repose sur le schéma légal et constitutionnel prévu par la Loi fondamentale en vigueur. Le Manifeste rappelle les dispositions prévues par la Constitution de 1990 en cas de vacance du pouvoir ou d’empêchement du Chef de l’Etat. Nous proposons que ce schéma soit respecté. Nous demandons aux Présidents de l’Assemblée Nationale et de la Cour Suprême de jouer leur rôle, c’est-à-dire de constater sans délai l’empêchement du Chef de l’Etat pour des raisons de santé, puisque tout le monde sait que ce dernier est très malade. (D’ailleurs, où et dans quel état se trouve actuellement le Président Conté et comment se fait-il qu’il ne réagisse pas à quatre jours de grève générale ?) Toutefois, nous faisons une distinction entre les institutions et les hommes qui les incarnent. Nous adaptons donc le schéma constitutionnel aux réalités politiques du pays. Nous demandons que le Chef de l’Etat par intérim (actuel Président de l’Assemblée Nationale, un pilier du régime au pouvoir) ne puisse disposer que de pouvoirs honorifiques pendant la transition et d’aucun pouvoir pour gérer cette transition. En revanche, les pleins pouvoirs doivent être confiés à un Premier Ministre de Transition, nommé par consensus avec l’aval de la société civile, des partis politiques et de la communauté internationale. La mission fondamentale de ce Premier Ministre serait d’organiser pour la première fois une élection présidentielle crédible, libre, transparente et compétitive. Ce Premier Ministre devrait donner toutes les garanties qu’il respectera les principes démocratiques au cours de son mandat d’environ dix-huit mois et qu’il ne se présentera pas à cette élection. Il devra bénéficier de toutes les compétences requises pour ce poste et donner la preuve de sa bonne foi. Cette élection permettra de déboucher sur l’alternance démocratique, la première depuis 1958.
En somme, notre schéma de Transition a pour objet de jeter les bases permettant à la Guinée de renouer avec l’Etat de droit et les principes démocratiques qui lui ont fait défaut pendant près d’un demi-siècle. Nous pensons que la Guinée dispose de personnalités civiles correspondant à ces critères.
Nous craignons que l’armée s’ingère à nouveau dans le pouvoir. Or, elle ne doit pas intervenir sur la scène politique au nom des principes républicains. Les militaires ne sont ni formés, ni habilités à prendre et à exercer le pouvoir. De plus, il n’est pas du tout certain que l’exception malienne avec ATT puisse se reproduire ; quant au schéma mauritanien, pour l’instant, il est en cours d’expérimentation : attendons de voir jusqu’où il pourra aller en terme de rétablissement de la démocratie et des institutions républicaines.
La société civile a un rôle important à jouer, comme on le voit aujourd’hui avec les syndicats qui en font partie. Les partis politiques ont pour mission de se préparer à l’alternance, c’est-à-dire de définir leurs projets de société sur lesquels ils pourront être élus. La communauté internationale n’est pas en reste : elle doit s’impliquer dans la prévention d’un conflit ou d’un coup d’Etat militaire en Guinée ; pour le moment, elle est accaparée par la Côte d’Ivoire. De ce point de vue, la Guinée semble délaissée…
Eugénie DIECKY : Quel est l’impact du Manifeste en Guinée ? Est-il connu en dehors du pays ?
Mohamed BANGOURA : Nous avons réalisé beaucoup d’actions pour faire connaître le Manifeste. En Guinée, nous l’avons envoyé aux sites Internet, aux journaux, aux étudiants, cadres, partis politiques, à la société civile, aux étudiants guinéens à l’étranger.
A l’extérieur, nous avons adressé notre Manifeste aux Chefs d’Etat africains, aux décideurs politiques et stratégiques de la communauté internationale (ONU, Union Africaine, CEDEAO…ambassades africaines à Paris, bientôt à l’Union Européenne à Bruxelles etc.), sans oublier les médias africains et internationaux.
Il est encore un peu tôt pour pouvoir évaluer l’impact de notre Manifeste. Cela ne fait que six semaines de recul mais nous pensons que de plus en plus de citoyens, de jeunes, d’intellectuels adhèrent à ce schéma, y compris quelques forces politiques de l’opposition.
Eugénie DIECKY : Dominique BANGOURA, voulez-vous donner le mot de la fin ?
Dominique BANGOURA : Le Collectif COTRADEG est un mouvement citoyen ; il s’inscrit dans le cadre du dialogue démocratique, de la recherche de la paix civile, de la prévention d’un conflit. A partir de là, j’aimerais dire deux choses : premièrement la diaspora, et notamment notre Collectif, soutient le mouvement de grève au pays ainsi que les syndicats et les travailleurs. Nous espérons que leurs revendications pourront aboutir. Mais en même temps, nous sommes inquiets, car même si les revendications avançaient, nous savons que ce Gouvernement n’a jamais respecté ses engagements…
Deuxièmement, à vrai dire, selon notre analyse, ce régime décadent ne tient plus qu’à un fil. Si le mouvement de grève se généralise et perdure, cela peut aboutir à la chute du régime au pouvoir…
Communiqué du Collectif pour une Transition Démocratique en Guinée (COTRADEG)
Le 2 mars 2006
www.cotradeg-guinee.com
pour nous contacter : contact@cotradeg-guinee.com
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