Guinée : Qui gouverne la Guinée ?
11 juin 2005

Le pays de Fory Coco traverse, depuis plusieurs années, une crise
économique, sociale, politique et culturelle sans précédent. A tous
ces niveaux, c'est comme si les autorités avaient démissionné. A un
point tel qu'on est tenté de se demander qui gouverne aujourd'hui la
Guinée.
L'augmentation du prix du carburant à la pompe, le 13 mai dernier,
n'a fait qu'exacerber une tension sociale déjà perceptible dans tous
les domaines. Signe des temps ? La dépréciation du Franc Glissant, par
rapport aux devises étrangères, n'aura été que le petit signe
avant-coureur d'une dérive qui trouve ses racines dans la gestion
chaotique des maigres ressources financières du pays. Et dire que nous
sommes à la traîne, en ce qui concerne le respect des critères de
convergence, pour l'entrée dans la seconde zone monétaire de l'Afrique
de l'Ouest, la ZMAO, avec l'ECO. Une dernière place qui honore sans
doute nos fameux analystes financiers, tapis dans les couloirs du
Mystère des Pitances et de la Banque Centrale. Et malgré la nomination
d'un Premier Ministre (on ne sait toujours pas si sa mission est
politique ou économique), les indicateurs macro-économiques du pays de
Fory Coco sont toujours au rouge. Là où certains pays d'Afrique de
l'Ouest, notamment le Burkina Faso, le Sénégal, le Mali, le Cap-Vert,
le Ghana, le Nigeria et la Gambie, affichent des taux de croissance
appréciables, la Guinée se morfond dans la lourdeur administrative et
la récession économique. Les investisseurs, en dépit de leurs
intentions et de l'existence d'un secteur minier considéré par tous
comme prometteur, hésitent encore à s'installer. Sans doute à cause
des incertitudes politiques et sociales. Sur le plan politique, Fory
Coco, notre cher Président, ne semble pas mesurer l'impasse dans
laquelle se trouve son peuple. Et ce ne sont pas les folles rumeurs
sur son état de santé qui arrangent les choses. Au contraire, à chaque
fois qu'on évoque la santé du chef de l'Etat, c'est l'occasion pour
les «en-haut de en-haut» de dilapider les biens publics. Comme le dit
Alpha Wess, notre reggae-star nationale, ils font du «Koutou-Koutou»,
pour «brouter la République» comme le précise le «rastafoulosophe»
Alpha Blondy. Face à cette «forygouvernance» prédatrice, nous avons
une opposition plutôt amorphe. Celle-ci n'arrive plus à galvaniser les
foules, en vue d'une éventuelle alternance. Et dire que nous sommes à
la veille des élections municipales.
Même s'il s'agit d'un scrutin sans enjeux majeurs, pour le
bien-être des populations, et même si la décennie de la
décentralisation n'aura accouché finalement que de la pauvreté dans la
plupart des communes du pays. Sur le plan social, on se demande bien
jusqu'à quand le populo, déjà écrasé par toutes sortes de difficultés,
va pouvoir tenir, après la hausse, intervenue récemment, du prix des
denrées de première nécessité. Déjà, la menace d'aller en grève,
brandie par les syndicalistes, n'augure que de lendemains qui
déchantent. La jeunesse se morfond dans le chômage, les travers
sociaux, la débauche, la prostitution. Excusez du peu ! Une
déperdition sociale, accentuée par une perte d'identité culturelle,
qui se manifeste dans la rue et dans les mœurs. Alors, dites-nous, qui
gouverne la Guinée ? Y a-t-il vraiment un capitaine dans ce bateau qui
tangue dangereusement ?
Le Bah Zooka
Ces cahiers qui chargent tant !
La semaine passée, le gouvernement a franchi un pas important dans
sa longue marche de caméléon vers la libéralisation des ondes. Le
Conseil des ministres a bien fini par adopter le projet de décret
portant autorisation des radios et télévisions privées en Guinée. Fory
Coco, plus concerné, peut-être même plus inquiet que tout le monde,
n'a pas voulu se faire «Conté» l'événement, et l'occasion était tout
indiquée pour qu'il s'assure l'unanimité déjà acquise de ses
collaborateurs sur l'ouverture de notre espace audiovisuel au
pluralisme médiatique. Reste que face à certaines tactiques, on ne
peut pas encore pousser un ouf total de soulagement. Notre Fory Coco
national si jaloux de sa Radio Gbantama et sa Télé Coco n'a
visiblement pas fini de jouer les prolongations pour griffer le décret
devant rendre exécutoire la libéralisation des ondes. Rien n'indique
en effet qu'il ne sera pas tenté par une de ces volte-face dont il a
le secret. Sauf s'il a juré cette fois d'aller jusqu'au bout de ses
efforts susceptibles de conduire au fond des caisses, pour récolter
les sous souverainement conditionnels de Bruxelles. N'est-ce pas que
le temps n'est pas du tout à la clémence ? Sauf si la coïncidence de
notre "bonne volonté" avec le séjour d'une délégation de l'Union
européenne à Conakry n'est que fortuite Qu'à cela ne tienne!
Les radios et TV qu'on nous annonce sont commerciales et
communautaires ou associatives. Il paraît que c'est nettement
suffisant ! Comme si le cadeau qu'elles représentent était tout
simplement empoisonné. En tout cas, pour s'être montré peu loquace sur
les grandes lignes du projet tant attendu, le gouvernement ne rassure
guère sur ses intentions. Le seul morceau qu'il lâche sur le contenu
des cahiers de charges adoptés, c'est que ces stations seront
apolitiques et laïques. En d'autres maux, non partisanes et non
confessionnelles.
En outre, des citoyens non Guinéens ne peuvent caresser ce rêve.
Quoi encore ? Sinon que vraisemblablement, il s'agira de chaînes comme
toutes autres qui feront de la pub, de la musique et de l'information
pure et dure. Du moins si l'on se fie au projet introduit pour
adoption. Au total, deux cahiers de charges ont ainsi été élaborés par
la Commission d'appui au Comité interministériel pour la
libéralisation des ondes. L'un pour les radios et TV commerciales et
l'autre pour les radios et TV communautaires ou associatives. Pour les
radios et TV commerciales, l'autorisation est accordée pour 5 ans et
10 ans d'exploitation respectivement pour la radio et la TV, délais
renouvelables à la demande du promoteur. Et pour les radios et TV
communautaires ou associatives, la durée est ramenée respectivement à
2 et 5 ans pour les radios et les TV. Des mandats tout aussi
renouvelables dans les conditions identiques. Ces cahiers de charges
font la part belle à la musique guinéenne dans les quotas de diffusion
et insistent sur le respect des lois, de nos us et coutumes. En somme,
c'est tout un paquet de mesures contraignantes qui feront de ces
stations des espaces de liberté sous surveillance. N'en déplaise aux
morveux ! C'est ainsi que si elles sont autorisées à diffuser les
campagnes électorales, ces radios et TV doivent expressément le faire
dans les limites définies par le Conseil National de la Communication
(CNC). Elles sont également tenues de diffuser les messages du
gouvernement. Et sans doute pour maintenir la pression, «les émissions
sensibles», par exemple, les débats politiques, doivent être
enregistrées et gardées sous le coude pendant au moins une semaine. Au
cas où une écoute…posthume pourrait détecter quelque trouble à l'ogre
public. En y ajoutant des contraintes financières qui exigent une
certaine surface financière pour supporter la production, la
maintenance des installations techniques et le fisc, cela fera un bon
paquet d'éléments pour tempérer bien des ardeurs. Faut-il le
souligner, la demande est soumise à un cautionnement de 5 millions de
nos francs pour commencer. A vos tirelires ! Il paraît que de grands
argentiers avaient proposé 50 millions.
Par ailleurs, pour la sentinelle de ces stations, les rôles sont
déjà répartis entre le gouvernement et le Conseil national de la
Complication. Au premier, il revient l'autorisation, d'attribuer les
fréquences et de les retirer en cas de besoin, et au second d'assurer
le contrôle et de distribuer les sanctions qui peuvent aller jusqu'au
retrait définitif de l'autorisation d'utiliser la fréquence. Enfin, la
disposition qui voudrait qu'un étranger ne puisse pas posséder plus de
30% du capital d'une radio ou d'une TV n'est que la réédition de la
loi 005 du 23 décembre 1991 portant sur la liberté de la presse. Ne
demandez surtout pas comment on va gérer la présence sur notre sol des
médias étrangers comme RFI, BBC et Africa N°1. Attendez d'abord que le
décret soit signé ! Pour le moment, nous assistons à la libéralisation
des sondes et campons sur la même langueur d'ondes.
Sékouba Savané
Source : Le Lynx, visitz le Lynx au www.mirinet.net.gn/lynx/
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