Guinée : INTERVIEW DE BAH OURY , SECRÉTAIRE GÉNÉRAL DE L'UFDG
08 février 2006
« LE VRAI PROBLÈME DE LA GUINÉE: UNE ÉLITE ET UN GOUVERNEMENT QUI NE SE SOUCIENT GUÈRE DE L'INTERÊT NATIONAL ! »
L’Observateur : Où en est-on sur le plan politique depuis la publication des résultats des élections communales et communautaires du 18 décembre 2005 ?
Bah OURY : Après la publication des résultats des élections communales et communautaires, certains partis politiques qui se réclament de l’opposition ont convenu d’organiser une concertation nationale qui permettrait de réunir des partis politiques, des membres de la société civile et les autres forces vives pour se concerter sur les questions cruciales qui assaillent notre pays à l’heure actuelle. Il y a près de 14 partis qui sont très actifs dans le cadre de cette préparation.
L'observateur : On dit souvent que l’opposition guinéenne ne se retrouve que quand il n’y a plus d’enjeu. Est-ce que, selon vous, les militants de l’opposition peuvent compter sur cette initiative pour voir enfin l’opposition guinéenne dans une action commune?
Bah OURY : Je crois que la démocratie a des exigences. La démocratie permet à un pays ou à une société d’atteindre une certaine maturité et une certaine dynamique. En effet, si le processus est transparent, les partis politiques qui se sont confrontés aux élections évaluent leurs forces et leurs faiblesses. À partir de ce moment-là, ils réajustent leurs prétentions et leurs positions pour le futur.
Malheureusement, en Guinée, les élections n’ont jamais été transparentes. Il y a une confusion dans l’espace politique d’une manière générale, parce que les rapports de forces ne sont pas si clairs que cela. Ensuite, l’après élection permet de créer des convergences.
Et c’est tout à fait normal qu’après une étape, ceux qui se rapprochent se retrouvent pour voir comment consolider ensemble leurs actions et leurs efforts. Également, les partis politiques se sont rendus compte que divisés, ils ne pourront absolument rien. Je pense que les élections communales nous ont permis de comprendre la nécessité de nous unir pour aller de l’avant.
L'observateur :Mais, concrètement, à quoi peut-on s’attendre à l’issue de cetteconcertation ?
Bah OURY : Ce sont les bases qui se sont retrouvées un peu partout à travers le pays pour établir des listes communes, pour aller à la conquête des mairies. Dans beaucoup de villes, les partis ont réussi à faire converger leurs forces dans des listes communes. Donc, aujourd’hui que les gens se retrouvent, c’est une indication. Cela prouve qu’on a compris le message de ces élections.
A l’occasion de cette rencontre, nous allons, entre autres, essayer de comprendre pourquoi ce fort taux d’abstention. La concertation nationale permettra aux partis politiques de trouver des solutions politiques, surtout une approche pour une sortie de crise afin d’éviter à la Guinée de sombrer dans le chaos.
L'observateur : Est-ce que les divergences que nous connaissons entre les partis politiques de l’opposition ne constitueront pas un blocage contre tout regroupement politique ?
Bah OURY: Je pense qu’après les élections communales il y a eu beaucoup de changements. Il y a des situations dans les partis politiques et dans les populations qui exigent une plus grande convergence des forces politiques pour faire face au pouvoir et faire face à la crise actuelle. Cela est devenu une nécessité. Donc, toute direction politique qui ne va pas dans ce sens risque d’être condamnée par l’histoire. C’est pourquoi, je pense qu’il y a une nouvelle donne.
Il y a des personnes ressources et des éléments des partis politiques qui disent qu’ils ne peuvent plus se permettre de continuer à errer comme ça. Il faut nécessairement transcender les clivages actuels pour envisager autrement l’avenir. De toutes les façons, il y a des discussions informelles dans ce sens. Je pense que c’est avec ces concertations multiples, informelles, qu’on pourrait voir l’éclosion des dynamiques de rassemblement qui seront bénéfiques pour la Guinée.
L'observateur : Dr Saliou Bela a affirmé dans l’hebdomadaire « La Lance » que des négociations ont commencé entre son parti, le votre et l’UPR. Peut-on s’attendre à un regroupement à ce niveau ?
Bah OURY: C’est une situation très complexe. Il faut rectifier d’abord, il n’y a pas eu de négociations entre nous. Mais, il y a des groupes informels qui agissent en toute autonomie et qui souhaitent une certaine convergence entre les responsables et les éléments de ces trois partis. Ils se réunissent indépendamment des partis politiques, ils ont leur propre agenda, leur propre calendrier. Ce sont des discussions informelles qui n’engagent pas, à l’heure actuelle, les partis politiques en tant que tels, que nous ne décourageons pas, mais au contraire, que nous encourageons.
Vous savez, ce qui est important dans tout cela, il faut que les militants, les citoyens s’emparent de la chose politique et ne laissent pas la chose politique seulement entre les mains des dirigeants politiques. Par ailleurs, il est important que les Guinéens sachent que les quatre régions naturelles du pays ne sont plus habitées de façon homogène. C’est vrai que dans chacune de ces quatre régions, il y a des cultures qui dominent. Pour autant, cela ne veut pas dire qu’il y a une homogénéité sur le plan ethnique. Tout regroupement basé uniquement sur le plan ethnique aura du mal à résister à l’épreuve du temps et de l’histoire.
L'observateur: Ce qui veut dire que même s’il y avait fusion, on ne peut pas lui prédire une grande longévité?
Bah OURY: Pour être clair, les gens croient qu’on peut faire des regroupements selon l’ethnie, ce n’est pas possible. Historiquement, cela n’a jamais pu se faire. Ce n’est pas le fait que les gens ont plusieurs partis politiques qui pose problème. Le vrai problème, c’est la non transparence des élections.
Il faut surtout se rappeler que le BAG (Bloc africain de Guinée) de Barry Diawadou, par exemple, ne recrutait pas qu’en Moyenne Guinée, il recrutait également en Basse Côte, en Haute Guinée et en Guinée Forestière. Je pense que dans les années à venir, l’évolution nous permettra de voir peut être deux ou trois partis politiques se disputer la scène politique guinéenne.
L'observateur: Des articles de presse révèlent de nouvelles sorties de devises à la Banque centrale par des bons de caisse, alors que l’affaire des 22 millions d’euros n’est toujours pas élucidée. Y a-t-il, selon vous, une relation de cause à effet entre ces pratiques et les difficultés économiques actuelles de notre pays ?
Bah OURY : Vous vous rappelez que l’ancien gouverneur de la Banque centrale avait fait une circulaire pour interdire les bons de caisse. Il faut dire qu’il y a des règles minimales qu’il faut respecter dans n’importe quelle institution, qu’elle soit bancaire ou autre. C’est fondamental. Si les règles d’éthique et de déontologie ne sont pas respectées, il va de soi que l’entreprise court à sa perte. Par rapport à l’économie nationale, vous devez savoir que la monnaie n’est qu’une contrepartie en biens et services de ce qui est produit.
C’est-à-dire que s’il n’y a pas de contrepartie réelle en biens et services de la monnaie créée, il va de soi qu’on encourage par ce biais la paupérisation et la perte en valeur de la monnaie qui se déprécie. C’est ce qui crée une situation inflationniste qui ne fera qu’enfoncer davantage les populations dans la misère. Le pouvoir d’achat de cette monnaie sera en chute libre, ce qui est le cas actuellement. Donc, des mesures draconiennes devraient être prises pour freiner cette dépréciation monétaire.
L'observateur: La presse révèle également des querelles au sein de l’équipe
gouvernementale. Comment, l’opposant que vous êtes, apprécie cette autre face de l’administration guinéenne ?
Bah OURY: De toutes les façons, on est mal placé pour apprécier la manière dont les membres du gouvernement vivent entre eux.
L'observateur : Mais vous êtes un homme politique, de surcroît un opposant qui veut conquérir le pouvoir. Forcément vous observez et vous avez une position.
Bah OURY: Bien sûr je suis opposant. Mais, je ne suis pas à leur place. En tant qu’opposant, on voit la globalité du fonctionnement du gouvernement.
L'observateur: Les Guinéens se demandent à quand le retour des bailleurs de fonds …
Bah OURY :Il faut savoir que la plupart des partenaires extérieurs avaient estimé que les élections communales et communautaires du 18 décembre étaient un test pour le gouvernement guinéen pour prouver sa bonne foi. Les résultats sont là pour attester que les autorités gouvernementales n’en ont cure. Elles auraient pris en compte l’impérieuse nécessité d’organiser ces élections dans l’intérêt de la Guinée, pas dans l’intérêt d’un parti politique.
Mais, pour ce qui est du Fonds monétaire international, il y a des critères : bonne gestion, bonne gouvernance d’une manière générale, macroéconomiques, monétaires, etc. Mais, à ce niveau, aucune mesure sérieuse, durable, n’a été prise conséquemment pour remédier le disfonctionnement de notre économie et améliorer la situation monétaire du pays dans son ensemble.
Alors que l’ on aurait pu avoir des relations privilégiées avec les partenaires extérieurs, qui nous auraient permis, au même titre que 18 autres pays africains, de bénéficier de l’allègement de la dette. Ce qui aurait permis de financer beaucoup plus de programmes sociaux et autres. Je crois que le vrai problème de ce pays, il y a une élite, il y a un gouvernement qui ne se soucient guère de l’intérêt national.
Propos recueillis par Nouhou BALDÉ
L’Observateur, partenaire de Nlsguinee
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