Sciences : Albert Einstein intime se dévoile à Genève
23 janvier 2006
Histoire des sciences - Lumineuse évocation, à Sciences III, de la vie du génie qui a changé la face du XXe siècle.
Dans quelques millénaires - si Dieu et les humains prêtent vie à la Terre - les étudiants retiendront du XXe siècle une figure, celle d'Albert Einstein, et une année, 1905, au cours de laquelle le génie de la physique a publié ses travaux les plus révolutionnaires.
Pour célébrer ce prodigieux centenaire et à l'occasion de l'Année internationale de la physique, l'Uni de Genève (section de physique) consacre une exposition à la vie d'Albert Einstein, avec le soutien du Pôle national de recherche MaNEP. Elle se tient actuellement et jusqu'au 28 novembre dans le hall de Sciences III, sis 3, boulevard d'Yvoy.
Cette lumineuse évocation du génie se compose d'une vingtaine de panneaux illustrés de photos souvent rares et de textes toujours clairs. Son maître d'œuvre est Isaac Benguigui, docteur ès sciences physiques et professeur d'histoire des sciences à l'Uni de Genève.
Relations tourmentées avec la Suisse
Parmi les grands axes de l'exposition, figurent les relations tourmentées entre le savant et la Suisse. Elles commencent plutôt mal: lassé de l'enseignement-dressage de son Allemagne natale, il s'inscrit à 16 ans à l'examen d'entrée au «Poly» de Zurich. Einstein est recalé en raison de ses lacunes littéraires.
Toutefois, l'air pédagogique - tout imprégné par l'esprit de Pestalozzi - de notre pays lui fait du bien. En 1896, il décroche brillamment sa «matu» à Aarau et peut ainsi entrer à l'Ecole polytechnique zurichoise. Bien plus tard, en 1912, il enseignera dans la prestigieuse haute école.
Einstein a beaucoup aimé Berne où il a travaillé à l'Office fédéral des brevets. C'est d'ailleurs dans cette ville qu'il a publié ses travaux qui ont bouleversé la physique.
A Genève, il mène Marie Curie en bateau !
Le physicien a également tissé des liens solides avec Genève qui lui a décerné son premier doctorat honoris causa alors qu'il n'avait que 30 ans. Le professeur Isaac Benguigui, relève d'ailleurs que Genève a souvent eu le nez creux dans la désignation de ses lauréats :
«A plusieurs reprises, notre Université a su détecter avant les autres les talents et génies futurs. Le «club» de ses docteurs «honoris causa» est un peu l'antichambre du Prix Nobel»!
En outre, c'est un Genevois, le physicien Charles-Eugène Guye qui a élaboré - selon les propres dires d'Einstein - la meilleure vérification expérimentale de la théorie de la relativité restreinte.
A Genève, Einstein a aussi goûté des plaisirs plus lacustres. Passionné de voile, il a sillonné nos flots à maintes reprises. Parmi ses coéquipières, une certaine Marie Curie... Comme on le sait, Einstein a été naturalisé suisse en 1901. Mais notre armée n'en a pas voulu et l'a exempté du service avec pour motif médical, «pieds plats et varices». C'est dommage, les troupes du génie ont perdu à cette occasion une recrue de choix!
Cela dit, Albert Einstein peut aussi se plaindre de la Suisse officielle. Après l'arrivée des nazis au pouvoir tous ses biens en Allemagne ont été confisqués par le gouvernement hitlérien. Or, l'ambassade de Suisse à Berlin n'a pas levé le petit doigt pour défendre notre compatriote.
Est-il le créateur de LA bombe?
L'exposition de l'Uni répond clairement par la négative à cette question. Albert Einstein a refusé de participer au «projet Manhattan» qui a conçu aux Etats-Unis, la première bombe atomique.
Cela dit, les théories d'Einstein ont servi de base aux créateurs de l'arme nucléaire, comme elles ont été utilisées dans nombre d'autres domaines technologiques. C'est pourquoi sans doute, le grand physicien s'est exclamé après l'explosion d'Hiroshima: «Si j'avais su qu'on ferait la bombe, je me serais fait cordonnier!»
L'implication la plus directe du physicien dans la genèse du «projet Manhattan» est illustrée par la lettre - que l'exposition du professeur Benguigui reproduit in extenso - qu'Albert Einstein a envoyée à Franklin D. Roosevelt, le 2 août 1939. Il alerte alors le président des Etats-Unis sur le fait que l'arme nucléaire peut être fabriquée et que l'Allemagne paraît s'atteler à cette tâche.
En 1954, Einstein écrira à son ami Linus Pauling, prix Nobel de chimie: «J'ai commis une seule erreur dans ma vie, le jour où j'ai signé cette lettre au président Roosevelt.» Toutefois, on frémit à la pensée que les nazis auraient pu détenir la bombe suprême avant les Etats-Unis!
Après la Deuxième Guerre mondiale, Einstein s'est engagé sans désemparer pour la cause pacifiste et contre la course aux armements: «Le refus de collaborer sur les questions militaires devrait être un principe moral essentiel pour tous les véritables savants.» (jnc)
Le savant fait partie des mystiques juifs
Pour le savant, Dieu s’exprime dans l’harmonie du cosmos.
L'exposition de l'Uni balaie une masse d'idées reçues dont celle-ci: Einstein serait athée. Si le Dieu du savant n'est guère celui des théologiens, sa foi n'en est pas moins vive. Proche du panthéisme d'un autre grand penseur juif, Baruch Spinoza, le physicien ressent le Divin «dans la magnifique harmonie du cosmos».
Pour Albert Einstein, «Dieu se cache dans l'architecture ou l'horlogerie cosmique (...) Nous voyons un univers merveilleusement arrangé et qui obéit à certaines lois que nous ne comprenons que vaguement. Nos esprits limités ne peuvent appréhender la force mystérieuse qui meut les constellations..» Le physicien a également fait cette profession de foi :
«Je ne peux concevoir un scientifique authentique qui n'aurait pas une foi profonde.»
Sa vie durant, il n'a cessé de s'étonner, de s'extasier devant les harmonies des lois de la nature «qui sont la manifestation d'un esprit bien supérieur à celui de l'homme», comme l'indique l'un des panneaux de l'exposition en résumant la pensée d'Einstein.
L'avis du grand rabbin
Ce n'est donc guère étonnant si le grand rabbin de Genève Alexandre Safran - l'un des maîtres de la kabbale - a dit de lui à la suite d'un long entretien qu'ils avaient partagé en 1947 à Princeton :
«Einstein, avec son émerveillement devant l'harmonie de l'univers, appartient à la famille des mystiques juifs.»
Fidélité à Israël
De même, le savant a toujours affirmé son appartenance à la communauté juive.
Réfractaire aux nationalismes, Einstein a tout de même soutenu sans ambiguïté le mouvement sioniste. Et il s'est montré solidaire d'Israël dès sa création. Ses propos sont parfois prophétiques, notamment lorsqu'il évoque les relations entre Arabes et Juifs :
«Je crois que les deux grands peuples sémites - qui ont apporté, chacun à leur manière, une contribution impérissable à la culture de l'humanité occidentale contemporaine - doivent se soutenir mutuellement dans leurs aspirations nationales et culturelles.»
Hélas, les prophètes prêchent souvent dans le désert!
Jean-Noël Cuénod
Publié le 05 novembre 2005
Source : Tribune de Genève
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