mardi 29 avril 2008
Samedi 5 avril 2008 à 14h 30 min, c’est mon téléphone qui sonne ! Je décroche, à l’autre bout j’entends
« Monsieur Ly bonjour, c’est Madame Fofana de l’ambassade »
Je réponds : bonjour Madame Fofana, comment allez-vous ?
« Je vais bien, merci. Comme je vous l’avais dit l’autre jour mon père avait étudié à l’EPFL (Ecole Polytechnique Fédérale de Lausanne), mais dans les années 60, ma mère et mon frère sont là nous voulons visiter l’Ecole. Nous sommes déjà sur l’autoroute »
Je réponds : Je dois sortir maintenant car j’ai un rendez-vous, à quelle heure arrivez-vous ?
« Bientôt, nous sommes au niveau de la sortie de Coppet »
Je réponds : Ok, connaissez-vous où se trouve l’Ecole, si oui on peut se croiser surplace ?
« Non, ma mère était à Lausanne avec mon père à l’époque, mais ça a fait tellement longtemps qu’elle ne peut plus rien reconnaître »
Je réponds : Ok, alors dès que vous sortirez de l’autoroute trouvez-vous une place de parc quelque part et téléphonez-moi je viendrai vous chercher.
« Ok, merci Monsieur Ly »
Alors, je me suis demandé pourquoi toute une famille vient visiter l’EPFL, surtout que le frère et la maman viennent de la Guinée.
Moins d’une demi-heure plus tard c’est mon téléphone qui sonne encore, la famille Fofana est arrivée à Lausanne.
« Nous sommes là Monsieur Ly, devant le magasin FLY tout près de la sortie de l’Autoroute »
Je réponds : d’accord Madame j’arrive dans quelques minutes.
Quelques minutes plus tard, j’arrive devant le magasin FLY, je trouve Madame Fofana, sa maman très âgée et son grand frère qui est un haut fonctionnaire en Guinée, quel fut ma surprise ? J’étais sûr que c’est son frère qui cherchait à s’inscrire à l’EPFL. Il n’en était rien. J’ai souvent accompagné des Guinéens ou d’autres Africains pour visiter l’Ecole, mais jamais toute une famille.
Histoire de faire connaissance, j’ai proposé alors d’aller avec le grand frère dans ma voiture, ils ont accepté, nous avons tout de suite pris la direction de l’EPFL, Madame Fofana et sa maman nous ont suivi.
Cinq minutes plus tard nous voila à l’EPFL, on s’est parqué près de l’entrée principale et on sort des voitures.
La maman dit : c’est bien ici.
Je réponds : Oui, maman c’est ici mais ca a beaucoup changé. Vous voyez, ce chantier est celui du « Learning Center ». L’école avait lancé un concours international pour sa conception, c’est sont des architectes japonais qui l’ont remporté.
A ma surprise, personne ne s’y est vraiment intéressé, je vois que nous n’étions pas sur la même longueur d’onde.
Nous continuâmes à marcher vers l’entrée principale, j’étais avec la maman devant, tout à coup je me retourne je vois Mme Fofana la tête baissée comme si elle pleurait. Quand elle s’est relevée et m’a vu elle a dit « quelqu’un a des mouchoirs, j’ai tout le temps le nez qui coule ?»
Je réponds : oui, mais il ne m’en reste plus que deux, c’est vrai qu’on ne se protège pas assez au mois d’avril.
A l’arrivée à l’entrée de l’Ecole, j’ai dit : malheureusement on ne peut pas entrer dans les bâtiments car je ne suis plus étudiant. Je n’ai plus l’accès les week-ends. Cependant on peut monter sur la terrasse il y a des choses intéressantes à voir. Mais maman il y a les escaliers, je peux vous tenir le bras pour vous aider lui dis-je, elle m’a dit non c’est bon j’arriverai, en quelque pas elle était déjà au niveau supérieur elle est arrivée avant nous autres. Comme si elle devait récupérer quelque chose de très important là haut.
On arrive devant l’entrée de la section Génie Mécanique, il y a toujours une turbine grandeur nature sectionnée pour mieux montrer la technologie à l’intérieur.
La maman dit : C’est ce qu’a fait mon mari, l’Electromécanique c’est pour l’électricité.
Oui, c’est vrai maman, lui répond son fils, la production de l’électricité avec les barrages. C’est mon père qui avait étudié le barrage Konkouré
La maman répond : Oui, oui, il a fait ça et moi j’ai fait secrétariat médical, on habitait à Prilly (une des communes de Lausanne).
Après nos études, ils lui ont proposé un poste dans une grande entreprise, mais il a dit non car la Guinée avait besoin de lui. Vous savez, Monsieur Ly, quand on a quitté la Suisse, j’étais enceinte de Madame Fofana là devant vous.
Je réponds : Ah ok, oui c’est vrai qu’à l’époque avec le jeune Etat, on ne tardait pas à l’étranger on retournait tout de suite.
La maman dit : oui mon fils mais il ne l’a pas laissé travailler.
Je réponds : il n’a pas trouvé du boulot tout de suite !
La maman dit : Non, il a été arrêté et interné au camp Boiro peu de temps après notre arrivée. Mon mari s'appelait Fofana Almamy Balla.
Oui c’est là-bas qu’il est mort, répond le fils.
La maman dit à son fils, ton oncle aussi, M. Fofana Karim, ingénieur des mines, diplômé de l’école des mines de Nancy et ancien Secrétaire d'Etat du ministre M. Ismaël Touré. Oui le grand frère de mon mari aussi est mort au même camp Boiro dans les mêmes conditions.
Tout à coup, le fils sort la carte d’identité de son père avec sa photo, regardez Monsieur Ly c’est la carte de mon père.
J’étais glacé de froid, je ne savais plus quoi dire, j’ai compris pourquoi cette dame âgée et digne se donnait tant de peine pour monter ces escaliers et redécouvrir cet endroit où elle venait avec son mari. Cette période universitaire dans laquelle nous avons tous les projets du monde en tête. En fait la maman est encore à la recherche de son mari bien aimé.
Je réponds : Je suis désolé, c’est vraiment dramatique.
Tellement que j’étais ému, je n’ai même pas pu bien regarder la carte d’identité que le frère me montrait.
La maman dit : On peut aller maintenant c’est bon, on a déjà pas mal visité cet endroit.
Madame Fofana me dit : il serait bien de visiter un peu vers le Lac.
Je réponds : Oui comme j’ai un rendez-vous avec un ami, nous pouvons aller vers Ouchy et en suite nous nous séparerons là-bas. Ils étaient d’accord.
En allant vers les voitures, la maman a dit, je me rappelle quand nous étions étudiants ici, Kofi Annan aussi était étudiant en Suisse. A l’époque il n’y avait pas beaucoup d’étudiants africains ici. Mon mari était l’un des premiers.
Je réponds : oui j’appris que Kofi Annan est passé par la Suisse aussi.
Nous sommes allés vers Ouchy, mais en réalité la famille avait vu ce qu’elle était venue voir, les traces du père, du mari, du grand intellectuel guinéen disparu sans pouvoir sortir son pays de l’obscurité.
Arrivée à Ouchy, Madame Fofana continuait à pleurer son père, maintenant je savais qu’elle pleurait. J’ai retrouvé encore dans ma poche un petit paquet de mouchoir pour elle.
Elle me dit, vous savez Monsieur Ly, j’ai la sinusite. Elle ne voulait pas que je sache qu’elle continuait à pleurer encore. J’ai compris que les victimes du régime de Sékou avaient appris à être dignes, patients et souvent sans grandes haines.
Elle me dit, je pense qu’on va rentrer à Genève maintenant. On va vous libérer en même comme vous avez un rendez-vous.
Je réponds : ok, j’irai plus tard chez mon ami, on peut se suivre à un moment je tournerai à droite pour Ecublens et vous, vous continuerez sur Genève.
C’est ainsi qu’on s’est séparé, j’étais complètement abattu, c’était la première fois pour moi de discuter du camp Boiro avec la veuve et les orphelins d’une des victimes.
Arrivé à la maison, je suis tout de suite parti chercher l’annuaire des étudiants de l’EPFL, répertorié par ordre alphabétique je trouve facilement à la 77eme page première colonne : M. FOFANA ALMAMY BALLA, 1966 EL
Monsieur Fofana a effectivement diplômé à l’EPFL en 1966 dans le département de l’Electricité.
En suite je suis parti sur Internet pour voir la liste des victimes du Camp Boiro, là aussi je trouve rapidement, la photo inhumaine et dégradante de feu Fofana. Sur cette photo on voit feu Fofana torturé physiquement et psychologiquement avec une ardoise sur laquelle était écrit son nom.
Ainsi, le lendemain, je décide de contacter Mme Fofana pour avoir plus d’information sur sa famille, elle a été très gentille, malgré les mauvais souvenirs qui reviennent-elles s’est prêtée à mes questions. Elle a voulu m’expliquer ces choses bien que nous venions de faire connaissance.
J’ai dis à Madame Fofana : désolé je ne connais même pas votre prénom. Elle m’a répondu gentiment en disant je cite :
Je m’appelle Maimouna Fofana, quand mon père a été arrêté j’avais 4 ans et mon grand frère qui était avec nous à l’EPFL se nomme Naby Moussa Fofana, il travaille à la BCRG (Banque Centrale de la République de Guinée).
Je lui ai dit que son grand frère m’en avait parlé dans la voiture et que ce dernier m’avait donnée sa carte de visite.
Ensuite je lui ai que c’est vraiment dommage d’arracher deux membres d’une même famille d’un coup. C’ainsi qu’elle me dit :
C’est pas tout Monsieur Ly, ma tante Guinemanguè Fofana (sœur de mon père Almamy Fofana) fut arrêtée avec 7 mois de grossesse et a subi un avortement provoqué, elle n’a été libérée qu’après 7ans de détention. Son mari, mon oncle, Elhadj Souleymane Aribot (communément appelé Aribot Soda) fut également arrêté et est également mort au Camp Boiro. Feu Aribot est un proche parent à l’actuel ministre des sports Elhadj Baidy Aribot.
Je réponds à Mme Fofana en disant : Il faut que les gens comminquent, sinon on ne peut rien savoir. Je connais un peu le ministre Baidy car nous étions au Maroc en même temps, mais pas de la même promotion. J'ai également appris qu'il porte le nom de l'un des illustres fils de Dinguiraye Elhadj Baidy Guey (richissime entrepreneur) également mort au Camp Boiro.
Madame Fofana me dit encore, attendez Monsieur Ly, ce n’est pas fini, elle enchaine :
Mon oncle, Kemoko Fofana (Frère de Almamy Fofana), fut également arrêté et n’a été libéré qu’après 10 ans de prison.
Madame Condé Fatou Toure (belle soeur de Almamy Fofana), fut arrété et n’a été libérée qu’après 10 ans.
Une grande partie de la famille a été éliminée, mais nous autres avons survécu.
J’ai admiré le courage et le calme de votre mère, lui dis-je.
Elle me répond : Monsieur Ly, ma mère est très forte, c’est une femme de principe je pense que tous ces événement l’ont rendu encore plus forte, plus sereine et plus croyante. Je peux vous dire une chose, quand mon père est décédé, elle avait 28 ans et elle ne s’est jamais remariée. Une chose qui vous donne idée de sa force.
Je remercie le Bon Dieu, ma mère FATOU TOURE et mon oncle SEKOU GBELY FOFANA, qui ont tout fait pour qu'on devienne ce qu'on est aujourd'hui. Je compatie pour tous ceux qui ont perdu leurs parents et amis au CAMP BOIRO et leur demande davantage de courage.
Je vous remercie également pour la visite à l'EPFL, car ça m'a aidé à apaiser ma douleur après tant d'années.
Après cette visite et cette conversation avec Madame Fofana, j’ai compris qu’à l’époque si la Révolution entrait dans une famille, elle la décimait avant de se tourner vers une autre.
Qui disait que la Révolution mange ses enfants ?
Il n’est plus à démontrer que la Guinée à besoin de se réconcilier avec elle-même.
On ne peut avoir de l’électricité quand on tue les électriciens, on ne peut pas avoir de l’eau quand on tue les ingénieurs en hydraulique, on ne peut pas avoir de la justice quand on tue les juristes, on ne peut pas avoir des hôpitaux dignes de ce nom quand on tue les médecins, etc.
Enfin, les autorités guinéennes et toutes les personnes de bonnes volontés doivent se donner la main et avoir beaucoup de courage, pour faire face à l’histoire. Oui, faire face à l’histoire.
Faire face à l’histoire, c’est avant tout permettre à ces familles qui n’ont la aucune idée de l’endroit où se trouvent enfouis les corps de leurs défunts.
Dans un premier temps, il faut rendre les corps des victimes aux familles, tous les corps qu’ils soient de la première ou de la deuxième République, si vous ne le faites pas pour les enfants, faites le pour les mamans déjà très âgées. Elles ne seront plus obligées de parcourir le monde pour retrouver les traces de leurs maris car elles auront fait leurs deuils.
Les Guinéens doivent se demander pourquoi la Guinée manque-t-elle tous ses rendez-vous, c’est peut être parce que son Sous sol est non seulement un scandale géologique mais aussi un tas de squelettes de ses illustres intellectuels. Un sous sol bourré de métaux précieux mais aussi de dizaines de milliers de cadavres d’intellectuels dans de fosses communes.
Tuer un homme est ce qu'il y a de pire, tu lui retires tout ce qu’il a et de tout ce qu’il pourrait avoir dans l’avenir, tu prives également son environnement de sa compétence !
C’était tout simplement le témoignage de mon après-midi du samedi 05 avril 2008.
En attendant la vérité et la réconciliation, je vous prie de recevoir mes meilleures salutations.
Mamadou Ly
Ingénieur diplômé EPFL
Ecublens VD, Suisse
Contact : lymamly@gmail.com, mamadou.ly@a3.epfl.ch
Pour www.nlsguinee.com