jeudi 17 avril 2008
Ceux des Guinéens qui espéraient une accalmie sur le front des difficultés sociales (cherté de la vie, accès aux services d’eau, d’électricité et de santé,…) en ont eu pour leur compte ce mercredi 09 avril en écoutant le compte rendu du conseil ordinaire des ministres sur les ondes de la RTG. Alors que beaucoup de citoyens s’attendaient à des mesures concrètes d’accompagnement suite à l’augmentation de prix du carburant à la pompe, le communiqué du conseil les a rappelés à une autre réalité de cette période de crise : le risque d’interruption du service public de fourniture d’électricité. Ce qui ajoute déjà au désarroi des ménages surtout pour ceux qui font les provisions en viande, poissons et autres denrées conservables au frais. Notre propos du jour consistera à analyser la situation de la cherté de la vie et à faire un plaidoyer pour que la coupure d’électricité puisse être évitée.
1. Quelles solutions pour la crise des prix des denrées ?
Dans un récent article sur l’augmentation des prix des produits pétroliers, outre le fait que le taux de 63% était élevé, nous avions parlé des répercussions de cette augmentation sur la cherté de la vie dont les populations se plaignaient déjà. Aujourd’hui plus qu’avant, l’absence des agents à leur poste est un facteur pénalisant pour notre administration. Si les fonctionnaires se rendaient en moyenne 3 à 4 jours par semaine avec un temps de présence effectif de 4 à 5 heures par jour, la fluidité de la circulation et le peu de taxi sur les routes donnent une nouvelle indication : peu d’agents viennent au bureau plus de 2 jours par semaine. L’Etat doit mettre dans la balance ce qu’il gagne en surplus au titre de taxe sur produits pétroliers et ce qu’il perd dans la situation actuelle : absentéisme des agents, ralentissement de certaines activités (forte augmentation des prix, chômage, diminution de recettes pour l’Etat)
La présente contribution consiste à analyser les propositions de mesures d’accompagnement faites par le gouvernement. Nous avons entendu dans le communiqué qu’il y aura une augmentation de la prime de transport, éventuellement des primes de logement et de cherté de la vie et que l’Etat mettrait à la disposition des Etudiants et élèves de la ville de Conakry 18 bus. Aussi le gouvernement aurait accepté de réduire les taxes sur le riz. Ces mesures déjà salutaires sont, pour la plus part des observateurs avertis, insuffisantes face à la gravité de la situation. Analysons les points par point.
a. Augmentation des primes des fonctionnaires : ce débat étant celui des syndicalistes, nous ne nous attarderons pas là-dessus.
b. La mise à disposition de 18 bus scolaires: vivement que cette promesse soit enfin une réalité car depuis la mi-2007 on ne cesse de nous parler de l’imminence de cette arrivée des bus. Toutefois, c’est le lieu de préciser que la mesure a un goût d’inachevé pour ces centaines de milliers d’étudiants et élèves des 33 autres préfectures de la Guinée. Elle me rappelle une question qui fut posée au PM sur les ondes de la BBC lors de la grande interview qu’il a accordée à cette station à l’occasion de l’inauguration du relais FM BBC en Guinée ; c’était en juillet 2007. L’auditeur avait dit ceci, à peu de mots près : « Monsieur le Premier ministre, nous apprécions vos efforts pour les questions d’eau et d’électricité mais nous avons l’impression que vous ne voulez résoudre ces problèmes qu’à Conakry et que le sort des autres villes ne vous préoccupe pas assez ». Le PM, ce jour, avait parlé des transformateurs prévus pour Labé et N’Zérékoré et dit que la priorité du gouvernement c’est la viabilisation des autres villes de l’intérieur. Le gouvernement doit s’attendre à ce genre de critiques de la part des étudiants et élèves des autres villes du pays. On espère qu’il va réparer ce « deux poids, deux mesures » d’ici la prochaine rentrée surtout pour les villes qui abritent les instituts supérieurs (Labé, Mamou, Boké, Faranah, Kankan, N’Zérékoré) car il n’ya plus de campus. On ose croire (et on prie pour) que les 18 bus annoncés constituent la première vague dans le cadre des 100 bus Cedeao annoncés depuis la mi-2007.
Pour ce qui est de la gestion de ces bus, nous apprenons que la Sotra d’Abidjan aurait obtenu la concession en Guinée. Dans un article paru en février sur « Comment redynamiser le secteur privé guinéen » nous avions déjà écrit ceci « …l’intérêt de la Côte d’Ivoire pour la ManoRiver doit avoir des arrière-pensées de domination économique. » Loin de nous toute idée de chauvinisme ou de protectionnisme, mais on aurait pu profiter de l’arrivée de ces bus pour mettre en place une société mixte de transport en Guinée comme il en existe chez les autres. Il ya la Sotrama au Mali, la Sotra en Côte d’Ivoire, la Sotrao pour le Burkina, la Socatur au Cameroun ; alors pourquoi pas une société mixte Guinéenne ? C’est vrai que le précédent cas de la Sogetrag peut décourager le gouvernement mais il est temps qu’on s’inspire de cet échec pour avancer au lieu de renoncer. Ce qui est sûr, c’est qu’il y a émergence d’une nouvelle classe de managers dans le secteur privé Guinéen qui est à même de diriger une telle entreprise (je n’en veux pour preuve que la réussite de MounaInternet, MondialTours, Transmar, …). La tâche accomplie par Philippe ATTEY à la Sotra malgré la guerre en Côte d’Ivoire est certes louable mais ne peut-on pas avoir un Guinéen (de l’intérieur ou de l’extérieur) pour diriger une entreprise nationale des transports ? On comprend mal le désintérêt des opérateurs économiques Guinéens face à ce secteur pourtant rentable. Mais dans un pays où le commerce rend les gens riches en moins de 5 ans, ceux qui ont les moyens ne se cassent pas la tête ; ils se lancent dans le commerce des produits alimentaires ou de matériaux de construction. En cette période d’ouverture des marchés, ce serait tant pis pour nous si nous ne voulons pas participer à la compétition sous-régionale et Dieu sait combien le secteur des transports est vital et le restera dans les prochaines années.
c. La mesure de réduction des taxes sur le riz : On aurait souhaité que cette mesure soit étendue à d’autres produits comme la farine de blé, l’huile, le sucre …Même le FMI reconnait aujourd’hui la nécessité d’une baisse des taxes sur les produits sensibles. En plus de cette réduction, l’Etat doit enclencher un système de contrôle des prix ne serait-ce qu’au niveau des grossistes puisqu’il est difficile d’aller jusqu’au détaillant. Dans ce cas, la collaboration entre le ministère du commerce et les commerçants permettra de gérer les prix comme cela se fait pour le prix du ciment. Cela a certes des aspects de dirigisme mais à l’état actuel des choses, si le commerçant ne sent pas un petit contrôle, le consommateur sera foutu. A part les monopoles et oligopoles, il y a des cartels qui se sont formés et il est très difficile aujourd’hui pour l’Etat de rétablir les conditions d’un marché transparent avec concurrence parfaite.
d. D’autres mesures salutaires attendues par les citoyens : au-delà des solutions déjà prises et dont nous avons parlé plus haut, la situation actuelle exige de l’Etat des solutions à long terme et d’autres solutions de gestion saine.
- Les solutions à long terme : comme on le dit chez nous « ventre affamé n’a point d’oreille ». Il est temps de revoir notre modèle de développement et de donner à l’agriculture sa juste valeur. Une grande réflexion est nécessaire autour des échecs ou réussites de nos projets d’aménagements hydro-agricoles (Projet du riz de Siguiri, Projet Agricole de Guéckédou, Projet Monchon, Kakossa, …). Dans la situation actuelle, il vaut mieux d’abord connaitre les causes de ces échecs que de se lancer dans la mise en œuvre des LPDA (Lettre de Politique de Développement Agricole) ; les mêmes causes pouvant produire les mêmes effets. Il faut revoir tout le système : depuis le montage des projets, en passant par leur exécution jusqu’au suivi-évaluation. Le Mali a pris le devant depuis quelques années et il a réussi à réduire considérablement sa dépendance alimentaire vis-à-vis de l’extérieur. Actuellement dans la vallée du Niger, les autorités Maliennes accordent de grandes superficies au secteur privé (étrangers comme autochtones). C’est un exemple à suivre. On peut aussi profiter de la coopération sud-sud en matière d’agriculture (Inde, Brésil, Afrique du sud, Pakistan, Malaisie,…). Par ailleurs, il serait mieux d’encourager les ménages à diversifier leur nourriture. Une émission de la RTG pourrait mieux expliquer aux Guinéens les valeurs nutritives de l’igname, du manioc, de la pomme de terre ou du maïs en mettant en exergue certains plats à base de ces céréales ou tubercules («badiougui » peulh, foufou, tô, ragouts d’igname ou de pomme de terre,…). L’importance d’une variation de régime alimentaire pour la santé pourrait être soulignée par les spécialistes.
- Les mesures de gestion : en cette période de difficultés pour les ménages, l’Etat doit montrer la voie à suivre par des actes concrets. La pilule d’augmentation du prix du carburant étant presque passée, que cède l’Etat ? On gagnerait en efficacité si les dépenses inutiles peuvent être évitées. A l’arrivée du gouvernement de consensus, une sage décision avait été prise de ne pas accepter les parrainages des cérémonies de mamayas ou autres rencontres qui s’y apparentent. On a l’impression que cette mesure a fait long feu. En plus, il y a trop de séminaires faits juste pour sortir de l’argent sans oublier ceux qu’on organise avec des moyens disproportionnés par rapport aux thèmes officiels.
Il est temps que l’Etat nous exprime sa solidarité en réduisant son train de vie et en adoptant une gestion rigoureuse des dépenses. Diminuer dorénavant les grosses cylindrées dans les commandes des véhicules, réduire les missions à l’étranger ainsi que les nombres des délégués (le strict nécessaire), nettoyer le fichier de la fonction publique des fictifs et agents déjà décédés, refuser de parrainer des manifestations de mamayas et tout ce qui s’en apparente, lutter contre la corruption (passation des marchés, douanes, impôt, le secteur des mines…). Une telle démarche mettrait du baume au cœur des citoyens qui comprendraient alors que l’Etat se fait des soucis pour eux. Il serait mieux d’injecter dans l’administration publique des cadres venant du secteur privé ou des ONG/institutions internationales avec des CDD et exigences de résultat. Il y a certainement de bonnes volontés qui pourraient accepter de faire profiter au pays leur modeste expérience ; leur avantage étant leur esprit d’indépendance et leur distance avec des pratiques ancrées dans l’administration actuelle.
2. Le risque de rupture du service public d’électricité :
Nous sommes conscients de la charge supplémentaire à laquelle l’Etat doit faire face s’il doit continuer à assurer les services de base que sont l’eau et l’électricité en cette période de coût élevé du carburant. Si l’on s’en remet aux prévisions des spécialistes, la hausse des prix du carburant ne fait que commencer. Il ne serait donc pas constructif de jeter l’éponge dès le début car le plus dur reste surement à venir. A moins de décider de renoncer à cette commodité de la vie moderne. Comme on le voit la question prend une allure de souveraineté car si les SudAfricains veulent rationaliser le courant (surtout chez les grands industriels), en Guinée la situation est plus grave : il s’agit simplement d’un risque de coupure d’électricité.
Sur le plan conjoncturel, l’Etat peut demander une rallonge budgétaire à l’assemblée pour faire face à la nécessité de fourniture de l’eau et de l’électricité. Avec l’inondation de notre marché par des produits asiatiques, les recettes douanières se sont nettement améliorées (le nombre de société de transit en est l’illustration s’il en était besoin) ; il en est de même des recettes fiscales compte tenu de l’essor timide du secteur privé. Une bonne gestion de toutes ses recettes de l’Etat doit nous permettre d’assurer le service minimum pour la population. L’Etat a pu trouver une rallonge de plus de 2 milliards pour le fonctionnement du CIRCAM qui, soit dit en pensant porte l’espoir du peuple pour une révision des conventions minières. Ne peut-on pas faire quelque chose sur le front de l’eau et de l’électricité ?
Dans l’optique de la réduction du train de vie de l’Etat l’imposition de petits gestes est nécessaire : Ne pas oublier d’éteindre les climatiseurs et ampoules avant de fermer les bureaux, déconnecter les voisins clandestinement branchés sur les réseaux d’eau et d’électricité des services publics,… sont les mesures urgentes qu’il faut prendre. Cela permettrait de réduire la consommation et les arriérés de paiement au niveau des 2 services publics. Une chasse aux agents prédateurs et auteurs de branchements clandestins doit être engagée au niveau de la SEG et d’EDG.
La rupture de la fourniture d’électricité sera plus chère à supporter par l’Etat en termes financiers. Il n’y a qu’à voir le nombre de départements et de services publics dont le fonctionnement dépend de l’Etat. Ajoutez à cela les logements des membres de gouvernement et des directeurs nationaux ou ceux des projets. Le fonctionnement des groupes et leur entretien pour satisfaire ces besoins énergétiques en cas de rupture de courant constituent des milliards non récupérables. Par contre si l’Etat fait des efforts supplémentaires et assure le service public pour tout le monde, le paiement des factures permettra de récupérer les fonds à condition que les problèmes de gestion soient réglés et que les ménages paient enfin leurs factures.
Sur le plan structurel, en attendant la confirmation de l’Uranium et d’éventuelles études sur le nucléaire civil (je rêve peut être, mais cela est permis), il est grand temps que le château d’eau de l’Afrique de l’ouest puisse enfin donner du courant et de l’eau à ses habitants. Des barrages hydro-électriques sont annoncés depuis longtemps dans presque toutes les régions naturelles mais tout reste au niveau des projets. Au moment où la BAD et les banques arabes font des questions d’eau, d’électricité et des routes leurs priorités en matière d’assistance, nous devons pouvoir monter des projets attractifs et réalistes.
La politique de diplomatie offensive pouvait nous permettre d’avoir de financements intéressants avec l’Inde, le Brésil et la Chine, ces pays émergents qui s’intéressent aux matières premières africaines. Espérons que le gouvernement y pense car l’absence de la Guinée au sommet Inde-Afrique ne rassure pas. On a plus à gagner avec ces pays en matière de transfert de technologie qu’avec l’Occident ne serait-ce qu’au niveau des coûts et la ressemblance des environnements physiques. Aussi, à côté des barrages hydro-électriques, de petits systèmes d’énergie solaire pourraient permettre de réaliser l’électrification rurale. Le projet qui a été créé à cet effet permettra, j’en suis sûr, d’électrifier plusieurs chefs-lieux de sous-préfectures dans les prochaines années.
Dieu sauve la Guinée
Conakry, le 15 avril 2008
Par Mamadou CISSE
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