Guinée : La RTG, le Mollah et la corruption
17 novembre 2005
Dans cette République guinéenne laïque, démocratique et sociale, l’Islam est érigé en religion d’Etat. Ça n’est pas le fruit du hasard. Le dévoiement très vite fait de cette croyance au profit du roi, du tenant du pouvoir, tout simplement, du plus fort quand ça n’est au profit du plus riche, ça n’est plus à démontrer.
Vous ne voulez pas croire ? L’on attendait une extrême-onction. Voici une savante bénédiction de la corruption que l’on sert aux téléspectateurs guinéens. Le soir de ce dimanche 23 octobre. Par le prône de deux mollahs barbus jusqu’aux genoux. En Pular. SVP ! Au total, une espèce mal goupillée de «télétubies» au service des corrupteurs et des corrompus.
Le moment ? On ne peut plus sibyllin. Le mois saint du Ramadan, fait pour exhorter les hommes à assainir leurs mœurs, réajuster leur piété, revigorer leur foi. La star de mollah commence par définir la corruption.
C’est le fait de proposer ou d’accepter un cadeau, en vue d’obtenir ou de rendre un service légalement dû.
Le taximan et le policier
Et de se fendre d’exemples concrets de la vie quotidienne: le taximan et le policier, le bandit et le juge, le commerçant et le douanier, le citoyen et le fonctionnaire. Bref, les archétypes de couples incestueux, toutes choses que le citoyen lamda vit et connaît.
Selon notre mollah, air de savant, la corruption active ou passive est contraire aux préceptes du Saint-Coran et aux hadiths du Prophète Mohamed. Elle est, ajoute-t-il, de nature à entraîner le pourrissement des consciences et des âmes, la pollution des mœurs, l’accroissement de la pauvreté, la paupérisation du pays et, certaines fois, à provoquer des guerres civiles ou des conflits transfrontaliers.
La censure au montage
A l’aune guinéenne, le diagnostic est sans appel. Nous sommes tous, du petit au grand, des ripoux. Malgré la censure dans le montage, pour le lecteur professionnel, le message est lisible.
Mais, nos deux mollahs ont vite compris ou ont été vite ramenés à l’ordre. Sans transition, (le monteur, ça sert à quelque chose), les ministres du culte ont débrayé qu’il n’y avait pas de règle sans exception.
Tout simplement, tout bêtement donc, il y a, des cas, selon eux, où la corruption cesse d’être contraire à l’Islam, et même où elle apparaîtrait comme une nécessité impérieuse. Par exemple, quand il s’agit d’obtenir le service légalement dû, échapper à la colère du chef ou sauver sa vie.
Corrupteur béni, corrompu maudit
De même, face à un fonctionnaire qui refuse de délivrer un document nécessaire, le citoyen peut offrir un petit-quelque-chose au fonctionnaire. Mais, précise l’islamiste anarchiste, c’est un cadeau empoisonné, puisqu’il n’est pas légal ni légitime. Ce cadeau est un poison qui conduirait tout droit en enfer celui qui le reçoit. Quand celui qui a donné n’aurait aucun péché à expier. Ainsi, le commerçant qui, pour convaincre le douanier intraitable de le laisser passer avec sa marchandise, frauduleuse ou pas, (peu importe), est amené à proposer un cadeau, pour obtenir le sésame. Paradis pour le corrupteur, l’Enfer pour le corrompu.
Le mollah nationalisé insiste. Il faut savoir, au préalable, user (mais c’est vain) de toutes les ficelles pour obtenir le service, le passage ou la clémence.
Cela signifie-t-il dans la petite tête de notre prédicateur d’un autre âge, que la corruption telle que prévue et punie par le code pénal guinéen et par la convention africaine contre la corruption et les infractions assimilées, doive être méconnue, bannie par les musulmans ?
Le refus du fonctionnaire de rendre le service pour lequel il est payé n’est-il pas constitutif d’une infraction à la loi ? Quoi qu’il en soit, notre code pénal, en ses articles 191, 192, 193 et 194 ne prévoit aucune exception. En d’autres termes, la loi ne connaît pas de bonne ou de mauvaise corruption. Elle connaît de la corruption. Elle punit la corruption !
Vive le chef !
A leur décharge, nos deux mollahs, malgré l’adage qui dit que nul n’est censé ignorer la loi, inspirent tout simplement la pitié. Ils sont l’incarnation même de l’ignorance, chose honnie d’Allah, lequel incite les hommes à rechercher la connaissance. Et, c’est pas tout. Ils ont encore trouvé et la foi et les mots pour affirmer que le chef a droit à des cadeaux, dès lors que ces cadeaux ne sont pas suivis de la demande d’une faveur. Quelle science dans le parjure !
Les aurait-t-on menacés au détour d’une petite pause café ? Ou bien ils ont volontairement pensé cette hérésie ? A priori, on ne peut rien exclure.
Le chef d’un Etat moderne, n’est pas un indigent. Pour les services qu’il rend ou qu’il ne rend pas, pour ses besoins personnels et impersonnels, pour ses besoins privés ou collectifs, pour ses faits d’armes ou ses faits d’urnes, le chef est doté d’un budget voté par les députés. Dans une république laïque et bananière comme la nôtre, par les représentants du peuple.
Cadeau traditionnel
A la limite, si le chef rend visite au paysan et lui apporte du sel et un peu de pétrole pour sa lampe tempête, en retour, il ne serait pas de trop que son hôte lui offre un coq à son départ, par tradition d’hospitalité et non par corruption, pardi !
Mais le commerçant qui, avec un cadeau aux gardes, arrive à accéder au chef ou au futur chef ou au candidat à la chefferie, pour lui offrir une dizaine de boubous blancs, quelques kilos d’or pour l’épouse et quelques centaines de millions de francs glissants pour sa campagne électorale, ce commerçant là est loin du philanthrope. Il cherche à coup sûr à couvrir ses arrières. Il s’attend à quelques prébendes ou, pour tout dire, à quelques exonérations fiscales ou douanières.
L’émission satanique
Ce sont ces pratiques d’un autre âge que nos mollahs ont tenté de justifier, l’autre soir, à la TV, devant leurs coreligionnaires. Là, on peut vraiment le dire, nous avons assisté à une émission religieuse … satanique. Maintenant, ce télé-dévoiement de l’Islam a été en pular. Qui peut s’en étonner ? Il y a belle lurette que le prosélytisme incarné par les karamoko Alpha et autres Almamy Sory au 16ème siècle, est jeté aux orties.
Ma part de vérité ou de mensonge
Il ne serait pas exagéré de dire que les opérateurs économiques originaires du Foutah sont devenus aujourd’hui les champions de la corruption. Ils financent le pouvoir au grand jour, l’opposition, la nuit et sous la table pour protéger leurs commerces illicites et accroître sans cesse leurs marges, même et surtout pendant ce mois de Ramadan.
Ils sont plus experts à user de la corruption qu’à défendre leurs droits devant les cours et tribunaux.
C’est ma part de mensonge ou de vérité. Choisissez votre camp.
Boubakar Sow
Journaliste indépendant
www.mirinet.net.gn/lynx
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