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    Guinée : Augmentation de carburant : le taux de 63% est-il raisonnable ?


     vendredi 04 avril 2008   

    Décidément le calvaire des Guinéens est loin de prendre fin. Alors que les populations attendaient les résultats des négociations entre les parties prenantes aux accords de sortie de crise de janvier – février 2007 ; elles ont eu droit ce lundi 31 mars à un communiqué fixant le prix du carburant à 7000 GNF soit une augmentation de 63%. S’il est de notoriété publique que le cours du baril a connu de fortes augmentations au niveau international, on est en droit d’être stupéfait par le taux d’augmentation appliqué par le gouvernement guinéen. Le plus paradoxal, c’est que le communiqué a reçu la bénédiction du syndicat qui, par ce geste, vient de décevoir tous les espoirs que les populations plaçaient en eux. Les principales questions qui nous viennent à l’esprit après la diffusion de ce communiqué sont les suivantes :

    - Quelle a été l’implication du FMI dans la fixation de ce nouveau prix ?

    - Les motivations du gouvernement ?

    - Pourquoi le syndicat a-t-il accepté une telle augmentation démesurée ?

    - Quelles conséquences sur la vie économique ?

    Nous analyserons ces différents aspects en y apportant quelques éléments d’éclaircissement.

    1. L’implication du FMI dans la fixation du prix

    Dans la plupart de nos pays, les décisions macro-économiques sont souvent fixées et imposées par les institutions de Breton Woods en échange à leur soutien auprès de nos créanciers. Certes, ces institutions disposent d’éminents analystes économiques et financiers, mais le problème réside dans le peu de cas qu’elles font des implications sociales de leurs recommandations. Le président Congolais Sassou NGUESSO confiait récemment à Jeune Afrique que si son pays n’avait pas encore connu des manifestations de rue comme au Cameroun ou au Burkina Faso, c’est parce qu’il a, en personne, gelé l’application de certaines recommandations du FMI (qui lui avait fixé un deadline) jusqu’à ce que des mesures d’accompagnement soient trouvées. Il est très peu probable que la présence d’une délégation conjointe du FMI et de la Banque Mondiale en Guinée au moment où le prix du carburant doit prendre de l’ascenseur soit fortuite. Il a certainement été exigé de notre Etat de rattraper le gap de la période où l’augmentation du prix du carburant avait été gelé (juin2006 – mars 2008). Ce que le gouvernement devait ne pas suivre connaissant le niveau de paupérisation de nos populations. On nous compare aux pays de la zone CFA en oubliant que nous n’avons pas le même niveau de vie. Le Gouvernement de consensus devait plutôt faire augmenter graduellement le prix en restant légèrement en dessous du prix de la zone CFA. A titre de comparaison, au Mali pays continental qui n’a aucun accès à la mer, le litre d’essence se vend à 630 FCFA, soit 6300 GNF. Si l’on tient compte de notre accès à la mer, alors une comparaison avec ce pays devrait raisonnablement nous faire vendre le litre d’essence à 5500 GNF au maximum. On nous disait que le prix du carburant en Guinée est plus faible que chez nos voisins mais avec cette augmentation de 63%, le prix du carburant est en passe de devenir plus cher en Guinée. La conséquence sera forcement le développement de la contrebande aux différentes frontières. On se demande si le gouvernement a pris cet aspect dans son analyse et comment il compte y remédier avec la porosité de nos frontières. Le soutien du FMI est certes capital, mais l’Etat aurait pu combler le gap de la période passée par une gestion saine de ses revenus.

    2. Quelles sont les motivations du gouvernement

    La question qui est sur toutes les lèvres est de savoir ce qui motive le gouvernement de consensus à faire une augmentation exagérée du prix du carburant, sachant ce que cela pourrait avoir comme conséquences sur les prix des denrées de première nécessité. L’Etat a certes perdu beaucoup d’argent pendant la période où le prix du carburant a été gelé, mais est-ce une raison pour ajouter au désarroi d’une population qui ressent chaque jour les effets de la dépréciation du Franc Guinéen. On aurait voulu que le gouvernement trouve d’autres mesures en termes de gestion et qu’il ait enfin pitié du petit peuple comme le font déjà certains de ses homologues africains, malheureusement après des manifestations contre la cherté de la vie (Cameroun, Burkina, Sénégal, Cote d’ivoire). On parle déjà de détaxation des produits sensibles (riz, huile, sucre, farine, …) pour une certaine période et de baisse de 50% du taux de TVA sur ces produits. Cela prouvera certainement aux citoyens que l’Etat se préoccupe de leur sort mais dans notre cas, on a comme l’impression que c’est uniquement les caisses de l’Etat qu’il faut remplir. Ce qui est sûr, c’est que la croissance économique ne sera pas au rendez-vous si le pouvoir d’achat des ménages plombe. Il fallait que l’augmentation se fasse dans un esprit gagnant-gagnant et non pas au détriment d’une partie (les populations).

    Par ailleurs, il aurait été intéressant de nous dire dans le même communiqué les mesures d’accompagnement. Ce qui est sûr, c’est que les prix des denrées, déjà hors de portée, connaitront bientôt une hausse vertigineuse sur les marchés guinéens. Le ciment de Guinée se vend déjà à 72000 GNF le sac à Nzérékoré depuis ce mercredi 02 avril 2008. Et l’on peut déjà craindre une baisse de consommation en valeur absolu avec pour effet des manques à gagner pour le même Etat si les activités économiques arrivaient à être durement affectées. Espérons qu’on n’arrivera pas à ce niveau.

    L’autre question est de savoir si l’Etat guinéen, à cause de la sensibilité des produits pétroliers ne devrait pas diminuer les taxes sur ces dernières et augmenter à d’autres niveaux (permis de recherches minières, permis de pêche, …). Cette question mérite d’être analysée car le coût du baril continuera certainement à augmenter non pas à cause d’un déséquilibre entre offre et demande mais plutôt par la spéculation dont le pétrole fait l’objet en cette période de difficultés pour les banques et autres sociétés de la finance internationale. Un travail de fond doit être mené à ce niveau par la commission nationale d’ajustement des prix des produits pétroliers pour donner des pistes de solution. En tant que citoyen, on a du mal à comprendre que c’est cette commission qui a fixé le prix aussi haut sans avoir pris en compte les implications pour les ménages. Sans la dédouaner, on a eu l’impression que cela s’est réglé à un haut niveau tant cette question d’augmentation des prix de carburant a lourdement pesé sur les négociations de sortie de crise.

    3. Le syndicat a-t-il été complice

    Les négociations qui ont lieu depuis janvier 2008 sur l’issue des accords de février 2007 ont rendu les populations perplexes. A chaque fois qu’on écoute les représentants syndicaux, on sent une différence qui apparait, ne serait-ce qu’au niveau du ton. Ce qui a fini par convaincre les uns et les autres que les divisions annoncées par la presse étaient réelles. En fait, les syndicats ont été certainement submergé par l’aura qu’ils acquise suite à la réussite de la dernière grève. Bien que toutes les composantes se soient mobilisées, il est à reconnaitre que le mérite des événements de 2007 est à mettre à l’actif des syndicats et de la société civile, même si les partis politiques veulent qu’on leur reconnaisse un minimum de participation. Pour une fois, un mouvement populaire avait réussi à obtenir la nomination d’un gouvernement de consensus. Comme la plupart des accords obtenus dans la douleur, ceux de janvier – février ont été signés dans une certaine euphorie qui nous a fait oublier de prévoir des garde-fous, notamment autour de l’inconstitutionnalité du poste de PM. Les conséquences de ces zones d’ombre de l’accord n’ont pas tardé à se manifester. Après une période de grâce et beaucoup de promesses faites en matière d’eau et d’électricité, le PM s’est rendu compte au bout de 7 à 8 mois que le président n’était pas prêt à lui donner les coudées franches malgré des propos diplomatiques qu’il n’a cessé de tenir pour nous assurer (et se rassurer peut être) du soutien de son homonyme de président. L’éclatement de ce dysfonctionnement a connu des épisodes houleux (décret du 05 décembre, affaire JMJ, menace de grève en janvier,…). Le bilan mitigé de Kouyaté combiné à son bras de fer avec le camp présidentiel a eu raison de l’unité des syndicats qui, au lieu de capitaliser sur la réussite des événements de janvier – février 2007, se sont laissés rattrapés par les germes de la division. Aujourd’hui, on parle des syndicalistes pro-Kouyaté et d’autres anti-Kouyaté. Les premiers sont taxés de vouloir fermer les yeux sur les ratés de la politique du PM actuel et de soutenir ce dernier contre vents et marrées. Les seconds seraient en harmonie avec ceux des Guinéens qui estiment que Kouyaté doit partir parce qu’il a échoué ; ils n’analysent plus les choses avec détachement.

    Cette division des syndicats a contribué à les affaiblir devant le gouvernement et le camp présidentiel et à faciliter à ces derniers la négociation sur le prix du carburant. Ce qu’on n’arrive surtout pas à comprendre, c’est comment les syndicats ont pu manquer d’arguments pour amener l’Etat à ne pas faire une augmentation démesurée. Comme nous l’avons plus haut, au Mali le gaz oïl est encore à moins de 550 FCFA, soit moins de 5500 FCFA. Ce sont des répliques aux arguments du gouvernement car si le Mali fait des efforts pour maintenir les prix à ce niveau, alors pourquoi pas la Guinée. Par ailleurs, les prix du transport ont aussi connu 60% d’augmentation sinon 100% à certains endroits. Sur ce point aussi, les arguments ne manquent pas pour prouver que le taux d’augmentation du transport doit être inférieur à celui du carburant. Avec les prix des transports lus hier à la radio, c’est plutôt le transporteur qu’on est en train d’enrichir sur le dos du consommateur. Pour illustration, on peut supposer une consommation de 1l pour le trajet Kaporo – Lambanyi (aller/retour) en vieux taxi. Ce qui fait 2700 GNF de dépenses de plus pour le chauffeur alors qu’il engrangera 6*500*2, soit 6000 GNF. Ceci est un calcul simple pour dire que les prix du transport ont été augmentés de façon aussi exagérée que celui du carburant. La leçon à retenir est que les négociations ont été faites à partir d’un impératif : la nécessité d’augmenter le prix du carburant ; les analyses sur le taux d’augmentation n’ont pas été faites avec beaucoup d’objectivité. On retiendra aussi de ces négociations que le syndicat des transports possède de meilleurs négociateurs que celui des travailleurs.

    L’espoir déçu par les syndicats pousse les populations à vouloir rechercher d’autres porte-voix. Il est grand temps, qu’à l’instar des autres pays de la sous-région, on puisse avoir une association des consommateurs en Guinée. Celle-ci serait plus apte à discuter des questions de prix que le syndicat qu’on accuse souvent de vouloir laisser son champ de bataille officiel (sauvegarde du droit des travailleurs) pour se lancer dans des débats politiciens.

    4. Les conséquences sur la vie économique

    Les effets de la récente augmentation des prix du carburant se font déjà ressentir sur les ménages et les autres acteurs de la vie économique. Il faut attendre une à deux semaines pour voir toutes les conséquences au niveau national. Certes les prix des denrées connaitront une forte augmentation : on imagine mal comment la population supportera le sac de riz à 200000 GNF, le kilo de sucre à 4000 GNF, la miche de pain gros tapalapa à 5000 GNF,… Par ailleurs, le transport des élèves et des travailleurs constitue un autre souci des ménages et les prix des transports ne suscitent pas à l’optimisme. Il faut aussi s’attendre à une légère augmentation des frais médicaux et peut être du loyer. Soit l’instinct de survie va encore pousser certains jeunes à quitter le pays et certains fonctionnaires ou agents du secteur privés à verser dans la corruption.

    En termes d’activités économiques, on peut craindre déjà une baisse de consommation dans certains secteurs de la vie car l’essentiel des dépenses des ménages risque d’être orienté sur la nourriture, le transport, le logement et les frais médicaux. J’ai déjà entendu certains détenteurs de 2 puces téléphoniques exprimer leur désir de se débarrasser d’une des puces car ils prétendent qu’il y a maintenant des priorités.

    A quelque chose malheur est bon dit-on. Peut être que le niveau élevé du transport découragera ceux qui n’ont rien à faire en ville de se déplacer inutilement de bureau en bureau pour demander prix de cola. C’est alors tant mieux pour le travail encore faudrait-il que le travailleur lui-même ait la motivation nécessaire. Comme le disait un jeune dans les confins de Lambanyi, ceux qui réussiront dorénavant à subvenir aux besoins élémentaires de leurs familles en Guinée et particulièrement à Conakry seront des vrais garçons. Avec tout le tapage médiatique fait autour de l’augmentation du prix du baril au niveau international, le citoyen lamda pense que la récente augmentation n’est qu’un point de départ et qu’il s’en suivra certainement d’autres cas. Les populations sont résignées et rêvent d’un geste de la part de l’Etat. Ce serait une occasion pour le gouvernement de consensus qui est actuellement accusé d’échec par rapport à sa feuille de route, de se racheter en prenant des mesures similaires à celles que viennent de prendre le président ivoirien, Laurent Gbagbo. Ce dernier est allé plus loin en promettant de livrer la guerre aux opérateurs économiques dont la spécialité est de spéculer sur les prix, chose qui était attendu en Guinée au lendemain de janvier-février 2007.

    Pour finir, nous espérons que l’Etat Guinéen, après avoir engrangé une partie des recettes qu’il estime avoir perdu pendant la période juin 2006-mars 2008, pourra ramener le prix des denrées à un niveau raisonnable dans un délai relativement acceptable.

    Dieu sauve la Guinée.

    Mamadou CISSE
    cissemdou@yahoo.fr
    Spécialiste en Gestion d’entreprises
    Tél. 00224 64 44 52 73

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