mercredi 19 mars 2008
Le rapport à la mort a bien évolué au cours de ces dix dernières années, qu’il s’agisse de la Guinée profonde ou des grandes villes du pays, la mort a franchi une étape supplémentaire dans la conception collective guinéenne. La mort ne fait plus peur, le mort n’est plus craint, la procession funéraire est rentrée dans nos mœurs au point que le vocabulaire ordinaire (toutes langues considérées) a vite fait d’absorber les termes « il est condamné », « c’est un cancer en phase terminale », « il est sous respiration artificielle » ou encore « les soins palliatifs ».
La sociologie expliquerait mieux ce phénomène de désacralisation de la mort autrefois taboue, phénomène dont l’évocation concrète revenait aux initiés, entendons que les enfants et les femmes étaient éloignés du mort de sorte que celui ou celle qui avait rendu l’âme prenait ainsi une dimension hors de portée des considérations d’ici-bas.
La maison où avait été veillé le de cuis faisait peur aux enfants tout comme les ustensiles ayant servi à la préparation du corps inspiraient la méfiance, car personne n’aimait (ne connaissait) la mort, ne souhaitait mourir et personne ne daignait s’estimer mortel.
Aujourd’hui, les esprits sont alertes à la mort, le cadavre n’est plus un inconnu, mais un proche dans un mouroir, une morgue « surbooké », un corps retrouvé sans maître ni proches.
Les explications au phénomène de désacralisation sont diverses, elles tiennent tout d’abord dans l’hypothèse du passage d’un « paradigme mécanique » (lisez solidaire) à un paradigme plutôt matérialiste (entendez capitaliste). La mort devient quelque chose de quantifiable, un malade en chronique ferait mieux de mourir plutôt que de faire débourser à la famille toute son économie (caricature). D’autres raisons sont à rechercher dans une trop rapide évolution (normale sous d’autres cieux) de la société guinéenne autrefois très conservatrice par rapport à celle d’autres pays de la sous région, plus occidentalisées.
L’irruption de la mort dans le quotidien du guinéen, au point de se banaliser, doit également être comprise comme la conséquence d’une résignation face aux difficultés (socio-) économiques inhérentes à une gestion catastrophique des biens publics dans le pays. Vous mourrez si vous n’arrivez pas à payer le médecin, vous serez édenté si vous ne pouvez vous offrir un plombage. Ainsi la souffrance faciliterait la cohabitation avec la mort, elle pourrait surgir à tout moment, elle pourrait vous couper le chemin en pleine jeunesse, la mort serait au coin de la rue…
Les conséquences perceptibles de ce transfert sont perceptibles dans les modes de déroulement du deuil (abstraction faite des différences de cultures funéraires), les périodes de deuil sont écourtées et les cérémonies simplifiées. La particularité la plus marquante me semble résider dans l’institution des pleureuses, celle qui voudrait que chaque présentation de deuil se matérialise par des pleurs interminables, surtout chez les femmes car plus « disposées » à lier les larmes aux sanglots. On ne pleure plus assez nos morts ! Alors que ne pas pleurer pouvait choquer voire ouvrir la brèche à des interprétations superstitieuses, les mentalités ont évolué aujourd’hui au point que l’on peut s’offrir le luxe de faire l’impasse sur les pleureuses. Est-ce une conséquence directe de ce qu’il est convenu d’appeler « la galère », trop facile, n’est-ce pas ?
Par Titi Sidibé, Bruxelles
Correspodant de www.nlsguinee.com en Belgique
Pour www.nlsguinee.com