jeudi 13 décembre 2007
La population de Conakry a doublé en cinquante ans, passant ainsi de moins 100 000 habitants en 1958, au moment de l’indépendance, à 1, 5 millions en 2007. Autrement dit, près d’un Guinéen sur 10 réside désormais à Conakry. Rien d’étonnant que nos frères et sœurs de la campagne perçoivent Conakry comme leur eldorado puisque c’est le principal pôle économique et culturel du pays. Par contre, Conakry est toutefois une petite bourgade comparativement à ses grandes voisines comme Lagos avec ses 9.013.534 habitants et Abidjan avec ses 5 068 858 habitants, selon des statistiques datées de 2006.
Aujourd’hui, les Guinéens de toutes origines rêvent d’avoir une belle capitale dont ils pourront être fiers
– c’est-à-dire - une ville phare qui serait la nouvelle destination dans la sous région ouest africaine. Or, rien ne nous donne l’impression que ce rêve se concrétisera sous peu car notre capitale n’a bénéficié d’aucune transformation majeure et ce, ni après l’avènement de Conté au pouvoir, ni après la nomination de Lansana Kouyaté. Les timides gestes posés par nos gouvernants successifs se limitent à la rénovation sommaire des vieux bâtiments datant de l’époque coloniale. Or, Conakry a besoin d’une véritable cure de jeunesse pour la débarrasser des nombreux obstacles qui freinent son développement : une organisation administrative inadaptée, une gouvernance trop centralisée, l’aggravation de problématiques urbaines diverses ainsi que l’étalement urbain non maîtrisé.
1- Une organisation administrative qui assure la suprématie d’un gouverneur
Depuis l’indépendance de la Guinée en 1958, la ville de Conakry a été l’objet de plusieurs changements au plan territorial et administratif. C’est ainsi que les fédérations et les préfectures de l’époque touréenne ont cédé la place aux communes urbaines de celle de Conté. L’agglomération de Conakry compte de nos jours cinq communes urbaines et un gouvernorat. Le gouverneur est à la tête de Conakry secondé par les cinq maires des communes urbaines de Conakry. Ceci est en contradiction avec la finalité de la politique de décentralisation qui était de remettre le pouvoir aux maires élus démocratiquement dans les cinq communes urbaines et voir la disparition du poste de gouverneur. Or, ce poste est toujours maintenu à Conakry et ceux de préfets et de sous-préfets n’ont pas été non plus supprimés à l’intérieur du pays. Ces derniers ne jouissent pourtant d’aucune légitimité populaire. Le pouvoir de ces fonctionnaires de l’État n’est fondé que sur la répression. Leur maintien n’est pas un hasard en soi puisque ces fidèles serviteurs du régime en place sont là pour défendre ses intérêts face aux élus qui sont parfois issus des rangs de l’opposition.
L’exemple du Gouverneur de Conakry illustre bien cette confusion entretenue savamment par les différents régimes. Mieux, aucun gouverneur n’a réellement œuvré pour faire de Conakry une capitale moderne digne de ce nom. La plupart d’entre eux se sont plutôt illustrés par leurs frasques et leur mégalomanie. Récemment, l’actuel gouverneur de la capitale n’a trouvé mieux que d’abattre les arbres qui bordent les rues de la capitale sous prétexte qu’il veut assainir Conakry.
Aujourd’hui, les Conakrikas n’ont pas besoin d’un Gouverneur pour être gouvernés. Ce poste à connotation coloniale doit disparaître pour être remplacé par un poste de maire comme c’est le cas dans toutes les grandes métropoles africaines. Les cinq communes urbaines devraient, à leur tour, être transformées en des arrondissements qui seraient dirigés par des élus. Bref, notre capitale doit être dirigée par un seul maire qui représentera notre ville à l’étranger lors des rencontres internationales.
Par ailleurs, le pouvoir municipal devrait être dissocié de celui national. Le monde municipal pourrait être ainsi organisé selon un code électoral distinct avec des partis politiques qui ne militeraient pas au plan national. Le Parti qui gagnerait les élections municipales formerait l’équipe dirigeante de la ville et nommerait aussi les élus qui dirigeraient les cinq communes urbaines de Conakry. Un conseil d’agglomération composé des cinq dirigeants des communes urbaines assumera la gestion de Conakry. Une telle innovation permettra à la démocratie de s’exercer de manière transparente dans nos villes. Ce sont les élus et non des fonctionnaires nommés par décret qui doivent assumer le rôle de leadership au plan municipal.
Autre changement de structure majeure qui s’impose concerne le ministère de l’habitat et de l’urbanisme. Ce dernier devrait être transformé en ministère de la ville et de l’aménagement du territoire. Celui-ci orientera ses programmes et actions sur la prise en charge des grands chantiers menés à Conakry et à l’intérieur du pays. Il devrait aussi mener à terme la politique de décentralisation initiée au milieu des années 1980. Les grandes fonctions du ministère de l’urbanisme et de l’habitat comme par exemple la délivrance des permis de construction, de la collecte des déchets et des impôts fonciers tout comme la gérance des marchés publics et des gares routières devrait désormais être assumées par la nouvelle mairie de Conakry. Ce serait là ses principales sources de revenus. Les autres fonctions du ministère de l’urbanisme et de l’habit seraient annexées au nouveau ministère de la ville et de l’aménagement territorial.
Il faudrait également songer à démanteler le ministère de l’intérieur et de la sécurité. La création d’un ministère de la sécurité publique qui aura principalement pour mandat d’assurer la protection de nos citoyens et de leurs biens est vraiment nécessaire dans le contexte actuel. La mairie de Conakry disposera d’une police urbaine qui assurera la sécurité dans la métropole et oeuvrera à l’application du code de la sécurité routière auprès des usagers de la route. Cette police urbaine travaillera en partenariat avec la police nationale qui relèvera du ministère de la sécurité publique. Ce dernier s’occupera des crimes de plus grande ampleur comme le trafic des stupéfiants, des enfants et des fraudes de diverses sortes à l’échelle du territoire national. Les autres fonctions du ministère de l’intérieur seront rattachées à la défense nationale.
2- Des problématiques récurrentes à Conakry qui exigent des solutions concertées
Les problèmes auxquels font face la ville de Conakry de nos jours n’ont pas vraiment changés puisqu’ils sont identiques à ceux de la première république: manque d’eau courante, d’électricité, de transport urbain, l’insalubrité omniprésente, l’insécurité toujours présente, la pollution de l’air et les embouteillages etc. Certains qui étaient jusque là inexistants se sont amplifiés de nos jours. C’est le cas par exemple de l’insécurité et le grand banditisme qui ont pris des proportions inquiétantes dans notre capitale depuis l’avènement de Lansana Conté au pouvoir. C’est ainsi que les vols à mains armées, le kidnapping, les gangs de jeunes dans les quartiers et dans les écoles sont aujourd’hui des phénomènes auxquels les Conakrikas se sont accommodés. Les coupures intempestives d’eau courante et d’électricité sont tellement intégrées dans la mentalité populaire que c’est devenu une situation normale. L’insalubrité qui devrait en principe être gérée par la ville est gérée de manière désordonnée. Quant au transport urbain, les Conakrikas attendent toujours les deux cents (200) bus promis par le gouvernement de consensus afin de pouvoir se déplacer dans des conditions décentes.
Les solutions à ces problèmes récurrents de la ville de Conakry exigent une concertation de tous les acteurs concernés, soit l’État, la ville de Conakry et les entrepreneurs locaux. Notre capitale a besoin d’une véritable politique urbaine accompagnée d’un plan d’action qui mettra en avant la construction massive de tours à bureaux au centre-ville et des quartiers résidentiels en banlieue. Le gouvernement devrait par exemple s’engager d’ici 2010 à construire au moins 1000 logements par an à Conakry. Ceci permettra de faire évacuer progressivement certains quartiers du centre-ville. Les 200 logements projetés sont nettement insuffisants pour rélocaliser par exemple les habitants des quartiers centraux comme Tombo, Coronthie et Boulbinet. Ces bidonvilles situés en plein centre-ville devraient pourtant rapidement laissés la place à des tours de bureaux.
Il est plus que temps d’entreprendre d’importants chantiers urbanistiques à Conakry pour en faire une métropole moderne. Et ce n’est pas un luxe ! En effet, les plus grands développements urbains dont a bénéficié Conakry remontent en 1897. Depuis cette époque, le plan de la ville n’a en effet connu aucune modification majeure. Les différents plans de développement urbain (PDU) n’ont apporté que des améliorations mineures à Conakry au plan urbanistique car l’on y retrouve encore les mêmes boulevards et les mêmes avenues sauf que les anciens noms ont été remplacés par de nouveaux après l’indépendance. Il est donc assez clair que notre capitale a été négligée par les pouvoirs publics. Or, tout reste à faire aujourd’hui dans notre capitale tant son état de délabrement est avancé. Les infrastructures urbaines, les équipements collectifs (école, hôpitaux, marchés etc.), les égouts, les systèmes d’alimentation en électricité et en eau courante et le transport urbain sont tous déficients.
De plus, Conakry connaît un développement désordonné qui est non maîtrisé par les pouvoirs public. Le pouvoir coutumier a pris le dessus sur le pouvoir de l’État dans la gestion des parcelles de terrain. Cette situation qui facilite l’anarchie explique l’explosion des conflits domaniaux et l’étalement de la ville. L’étalement urbain n’est pourtant pas un modèle à suivre puisqu’il accapare les ressources collectives au profit d’une minorité d’individus riches qui vivent loin de la ville mais profitent de ses bienfaits. C’est un phénomène qu’il faudrait rapidement freiner. Sinon, on assistera à un gaspillage de l’espace puisque la plupart des constructions périurbaines se font de façon horizontale.
Même si elles ne sont pas exhaustives, les propositions suivantes pourraient aider à mieux réguler la circulation et à diversifier les pôles de développement à Conakry. Il s’agit de la construction de deux ponts, l’un à la corniche sud et l’autre à la corniche nord afin de désenclaver certaines zones de Conakry et spécialement le Centre d’affaires de Kaloum qui représente le pôle économique de la capitale. Mieux encore, pourquoi ne pas étudier la faisabilité de la construction d’un tunnel sous la mer à l’image de celui creusé sous la Manche reliant l’Angleterre au continent européen. La concrétisation de ce tunnel faciliterait l’accessibilité des Îles de Loos dont le potentiel touristique pourrait être ainsi mieux exploité ! Il serait tout aussi impératif de dégager les couloirs réservés à la circulation de la brise marine qui sont occupés présentement par des supermarchés et des immeubles construits aux bords de la mer. Ces constructions font écran à la circulation de l’air pendant les périodes de canicule. Ces espaces devraient plutôt être emménagés en parcs publics dont Conakry manque cruellement.
Par ailleurs, les pontons érigés de part et d’autre de l’autoroute Fidel Castro pour contraindre les piétons à les utiliser sont tout à fait ridicules. On peut à la place songer plutôt à construire des échangeurs, des viaducs qui permettront autant le passage des véhicules que des piétons et mêmes des cyclistes.
Chose importante à souligner, ces chantiers doivent impérativement être menés par des firmes d’ingénieries compétentes avec l’implication d’experts locaux. En effet, il serait tout à fait irresponsable de confier la réalisation de ces travaux d’envergure à des sociétés mal équipées ou à des entreprises chinoises qui ont la réputation de ne pas embaucher d’ouvriers locaux. Le gouvernement doit en effet saisir l’occasion pour donner la priorité d’emploi à nos entrepreneurs et à nos jeunes ouvriers en ajoutant une clause obligatoire de leur embauche aux contrats offerts aux entreprises. C’est ce qu’on appelle dans le jargon alter mondialiste gérer intelligemment son développement.
3- Des réformes majeures et des constructions massives s’imposent
Pour mener à bien ces réformes urbaines, il faut que nos gouvernants se positionnent comme des acteurs proactifs et non comme des attentistes qui valorisent l’immobilisme. Ils doivent mettre en branle une série de réformes orientées vers la construction massive d’équipements collectifs et l’adaptation des structures administratives de notre capitale.
Certains internautes ont avancé ici l’idée de déplacer notre capitale à l’intérieur du pays et faire de Conakry notre capitale économique. Je ne suis pas contre l’idée. Mais il faudrait tout d’abord investir massivement à Conakry pour en faire une véritable capitale économique. Aujourd’hui, elle est loin d’avoir ce statut avec son quartier d’affaires qui n’est qu’un ramassis de bâtiments raccommodés hérités de la colonisation en majorité. Nos architectes, nos urbanistes, nos sociologues urbains, nos élus locaux, nos entrepreneurs et nos décideurs politiques devraient se concerter pour trouver des solutions novatrices capables de débarrasser notre capitale de sa réputation de ville poubelle de la sous région. La ville de mon enfance ne mérite plus une telle réputation. Ce n’est ni la construction de deux cents nouveaux logements, ni l’embellissement de ces carrefours qui redonnera à Conakry son statut de perle de l’Afrique de l’Ouest.
Le gouvernement devrait plutôt mettre l’effort sur le réaménagement du Plateau de Koloma. Il est évident que le mandat de l’actuel gouvernement prendra fin en 2010. Pourquoi ce gouvernement ne se dote pas d’une politique urbaine triennale qui sera arrimée à cette date ? Ce serait l’occasion rêvée pour aménager le Plateau de Koloma pour en faire le nouveau Centre directionnel de Conakry en 2010. La délocalisation des services publics vers Koloma devrait aider à résoudre en effet le grave problème de circulation auquel la capitale guinéenne fait face de nos jours parce que tous ses services restent maintenus et concentrés dans la commune de Kaloum.
Le chef de gouvernement pourrait donner l’exemple délocalisant sa Primature vers Koloma. Ce geste hautement symbolique pourrait accélérer l’implantation des autres ministères dans ce lieu. Aujourd’hui, seule la RTG s’y est implantée avec comme voisin immédiat l’ambassade américaine. La finalisation de la construction de la Primature à Koloma d’ici le 2 octobre 2008 par exemple rendra plus crédible aux yeux des populations la volonté manifeste du gouvernement actuel de fêter le cinquantenaire de l’indépendance de notre pays. Pour fêter un tel événement, il faut lui trouver des objectifs concrets comme par exemple la rénovation du Palais du peuple, la finalisation de la construction du nouveau stade de football, prévu à Lanbanyi et la rénovation complète des hôpitaux de Donka et d’Ignace Deen, à défaut d’en construire de nouveaux. Nos autorités sont capables en effet d’offrir à nos concitoyens au moins un hôpital public moderne bien équipé qui permettra de soigner nos grands malades sur place au lieu de les évacuer ailleurs. Si les autorités sont en mesure de régler définitivement les problèmes d’électricité, d’eau courante et de transport à Conakry d’ici le 2 octobre 2008, ce sera également un objectif dont les populations soutiendront la réalisation.
Dans ma prochaine analyse, j’aborderai une question qui me tient particulièrement à cœur à savoir le rôle des ou de la diaspora guinéenne dans le développement de sa terre natale. Je traiterai de questions suivantes : existe-t-il une ou des diasporas guinéennes? Sur quelle base se construit la ou les diasporas guinéennes? Comment pourrait t-elle influencer la politique dans leur pays natale et d’adoption ? Quelle action pourrait entamer le gouvernement guinéen pour inciter sa ou ses diasporas à s’impliquer davantage dans le développement de sa terre natale ?
Par Dr. Cellou Barry, Montréal
Pour www.nlsguinee.com