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Articles
    Guinée : Grande interview de l''écrivain guinéen Cheick Oumar KANTÉ

     jeudi 13 décembre 2007   

    CHEICK OUMAR KANTÉ rompt le silence « … Tant que la justice ne passera pas, tout ce qui sera entrepris en Guinée le sera sur du sable. Faut-il ajouter mouvant ? »

    Aboubacar SAKHO : Comment vous présentez-vous aux lecteurs de notre hebdomadaire ?

    Cheick Oumar KANTÉ : De la plus agréable des façons parce qu’elle témoigne de l’état d’esprit qui est le mien après quarante ans d’exil, bientôt. Une présentation qui a l’air – ou plus exactement l’heur – de plaire beaucoup à mes auditeurs à l’occasion des salons-dédicaces, conférences et diverses autres animations autour du livre et de la lecture auxquels je participe.

    Avec mon patronyme, j’aurais pu – j’aurais dû – être Malien. Il se trouve que je suis né en Guinée où j’aurais dû, le « plus naturellement » du monde, naître malinké en Haute Guinée. Je suis plutôt Peul pour avoir vu le jour à Labé, capitale de la Moyenne Guinée. J’aurais dû vivre et travailler au pays après mes études supérieures de philosophie et de linguistique à Kankan parmi les meilleurs bacheliers de 1968, un excellent cru en Guinée, contrairement à la réputation faite au baccalauréat français de la même année.

    De tous les centres d’examens, le gouvernement avait voulu contraindre les bacheliers les plus performants dans toutes les matières, aux surnoms suffisamment évocateurs parfois (Sow Senghor, Démocrite, Bréard, Dieu des Maths…), à devenir des professeurs. J’ai choisi l’exil comme la plupart de mes copains de promotion et entrepris, moi en particulier, des études de lettres modernes en Côte d’Ivoire où j’ai enseigné, une première fois, pendant une quinzaine d’années. Ensuite, j’ai opté pour le journalisme à Bordeaux en France avant de retourner travailler encore en Côte d’Ivoire puis en Centrafrique. Je réside continuellement en région Rhône-Alpes depuis 1992.

    A.S. : M. Kanté, vous êtes un des intellectuels de la Guinée vivant en France. Pouvez-vous dire aux lecteurs de notre journal les raisons principales de votre exil et pourquoi, particulièrement, en France ?

    C.O.K. : Intellectuel, moi ? Serait-ce pour mes livres, pour mes articles de journaux et pour les idées, donc la pensée… pertinente qu’ils véhiculeraient ? Je l’espère vivement. Plutôt que par le nombre de parchemins que je pourrais (ou ne pourrais pas) étaler sur ma carte de visite comme ces galons de Jean-Bedel Bokassa accrochés à son poitrail avec, comme on le sait, le mauvais usage qu’il en a fait pour organiser la faillite de son pays, la Centrafrique. Je veux dire que beaucoup d’appelés (de par le monde, pas seulement en Guinée et en Afrique, donc) se bousculent au portillon des intellectuels pour avoir collectionné des diplômes, bien ou mal acquis. Mais, l’on est souvent déçu par le peu d’élus à la vue des preuves de leur savoir, de leur savoir-faire et du profit dégagé pour eux-mêmes, pour leur pays, pour leur continent et pour le reste du monde. Par ces temps de larbins triomphants et autres adeptes du confusionnisme, de l’obscurantisme, du révisionnisme et du négationnisme, on devrait décerner le titre avec parcimonie.

    Mon exil, lui, a été dicté par la seule envie de faire des études de lettres valables, désir affermi par un caractère réfractaire à tout embrigadement de l’esprit. Il faudrait savoir, pour certains et, pour d’autres, se rappeler seulement qu’à partir de 1965, « la Révolution globale et multiforme » a entrepris de couper toutes les têtes qui dépassaient, toutes celles un tant soit peu « mal-pensante ». Et c’est vrai que de 1968 à 1970, l’ENS devenu l’Institut Polytechnique de Kankan, dans des conditions démagogiques méprisant toutes considérations pédagogiques, a été particulièrement effervescent sur le plan des idées.

    Pourquoi en France ? Parce que nous y avons fondé une famille, avec ma femme Française, professeur de mathématiques, ancienne collègue dans l’enseignement en Côte d’Ivoire, après avoir essayé à plusieurs reprises, sans succès pour notre plus grand désespoir, de nous installer en Guinée à la seule condition de pouvoir y travailler.

    - Concrètement, qu’est-ce qui vous a empêché de vous installer dans votre pays natal ?

    - Le fait de ne plus pouvoir imprimer sur place La Nouvelle École et, par ailleurs, de n’avoir pas obtenu de poste d’enseignant ou de journaliste. En 1988, il n’y avait ni tous les journaux actuels ni tous les établissements d’enseignement privé, créés depuis.

    - Que faites-vous en France depuis que vous y êtes ?

    - J’écris. Des articles de journaux sur la Guinée et sur l’Afrique mais aussi des billets polémiques, parfois, sur l’actualité française. Des livres : essais, poèmes, nouvelles, romans….. Mon dixième livre sans compter l’édition augmentée de « Pourquoi, diable, ai-je voulu devenir journaliste ? » est en cours d’écriture, un ouvrage que je voudrais complètement différent, sur tous les plans, de tout ce que j’ai écrit à ce jour.

    À l’occasion, je donne aussi des conférences, anime des ateliers d’écriture et des rencontres littéraires en tant que membre d’une association d’écrivains, d’amis du livre, de l’écriture et de la lecture : La Vague des Livres de Villefranche sur Saône. Dans ce cadre, j’ai vécu deux événements particulièrement passionnants et, pour cela, inoubliables.

    En 2006, j’ai parlé de mes livres et de la littérature en général et même de l’actualité africaine avec des détenus dans la Bibliothèque de la Maison d’Arrêt de Villefranche. L’intervention en milieu carcéral est impressionnante. L’échange a été émouvant pour moi et très enrichissant ! Pour les prisonniers, aussi, ai-je appris plus tard.

    En 2006-2007, de novembre à février, à l’occasion de la 6eme édition du Salon annuel de La Vague des Livres dont le thème était le journalisme et le parrain Jean-François Kahn, fondateur de l’hebdomadaire Marianne, j’ai été chargé de sensibiliser des scolaires de 7 établissements de l’Ain et du Rhône (des élèves du CM2 de l’école primaire à des élèves de lycées professionnels) au métier de journaliste. Je les ai aidés ensuite à créer les journaux de leurs classes. Nous avons pu réaliser 10 titres ayant très peu à envier à la qualité de ceux des « professionnels de la profession ». J’aurai eu, de surcroît, le grand bonheur de côtoyer deux jours durant une des plus grandes « plumes » de la presse écrite française, objet de toute mon admiration, et avec qui j’aurai pu discuter sur les médias et sur les livres.

    - Justement, vous avez été collaborateur de certains journaux guinéens avant de raccrocher. Avez-vous été déçu, qu’est-ce qui s’est passé après ?

    - Comme journaux, il y avait HOROYA que dirigeait encore en 1985, Sory Barry. Son Secrétaire de Rédaction était Ibrahima Cissé. Tant que les deux grands amis sont restés aux commandes de ce qui n’était déjà plus un quotidien, j’ai fourni une série d’articles à titre de contribution au Redressement National. C’est tout ! Ibrahima Kalil Diaré a créé Foniké Magazine peu après La Nouvelle École. Et, tous nos trois journaux étaient tributaires de L’Imprimerie Nationale qui accordait, de façon tout à fait normale du reste, un statut privilégié à HOROYA quand se posaient – c’est-à-dire souvent – des problèmes de matière première.

    S’agissant de la création de SORIBA en 1994-1995, il était bien clair que j’étais recruté pour sa conception et son lancement. Le contrat a été honoré par la Direction de la SAEC et la collaboration a toujours été franche et très agréable avec Daouda et Fatou Niane !

    Comme vous voyez, je ne remâche pas de déception. Même plus celle de n’avoir pas pu continuer l’édition de La Nouvelle École. Je ne caresse pas moins le projet de numériser tous ses articles pour mieux les conserver. Une de ses formules publicitaires, c’était quand même : « le journal des nouvelles qui ne perdent jamais de leur fraîcheur ! »

    - Avez-vous des conditions au cas où votre pays aurait besoin de vos compétences ?

    - Je n’ai pas attendu que la Guinée sollicite mes… compétences, comme vous dites. Dès juillet 1984, c’est moi-même qui lui ai spontanément offert mes services, sans conditions. En effet, quatre mois seulement après la mort de Sékou Touré, je me suis mis à la disposition des ministères de la Communication et de l’Éducation Nationale en quittant une situation matérielle plutôt confortable en Côte d’Ivoire. Dans un des deux cabinets ministériels, j’ai appris plus tard qui avait fait quoi avec mon dossier. Tant que d’aussi sombres personnages continueront de graviter et de grenouiller autour du pouvoir, il sera impossible pour les Guinéens, désireux simplement d’apporter leur pierre à l’édifice, d’y parvenir. Et, dans l’état où est la maison commune, il faut croire que les empêcheurs d’évoluer sont encore légion.

    Mais, je ne m’en suis pas tenu à attendre un emploi public. Après des démarches qui auront duré un an, j’ai pu obtenir quand même l’autorisation d’éditer La Nouvelle École, un trimestriel d’information sur l’école en Guinée, en Afrique et dans le Monde sans subvention de l’État. Je vous épargne les intimidations ministérielles pour un article sensible par-ci ou pour toute observation pédagogique par-là qui ne soit pas élogieuse à l’endroit des ronds-de-cuir de l’Éducation (retrait de l’autorisation par l’un, autorisation redonnée par l’autre…) Toujours est-il que, dans l’indifférence générale, la parution dudit magazine s’est arrêtée au 7ème numéro, l’Imprimerie Nationale Patrice Lumumba ayant cessé de fonctionner faute de matière première. En ces années-là, de 1985 à 1988, l’édition numérique en était à ses balbutiements. J’ai dû repartir travailler à l’étranger, en Centrafrique pour tout vous dire avant mon installation en France. Et je serai presque complet quand j’aurai ajouté que la SAEC , unité d’édition de M. Djibril Tamsir Niane, m’aura permis moyennant deux contrats même de courte durée, en 1995 et en 1996, d’intervenir au pays dans mes domaines de prédilection : la presse et l’édition pour la jeunesse.

    - Question standard aux intellectuels guinéens. Notre patrie va mal. Nombreux sont ceux qui pensent à la tenue d’une conférence nationale pour laver le linge sale en famille comme on dit souvent. Êtes-vous de cet avis ?

    - Oui, bien sûr ! « Conférence Nationale » à la béninoise – souveraine ou pas – ou « Vérité et Réconciliation » à la sud-africaine ? La Guinée ne saura se dépêtrer de son passé qui pèse si lourd sur son présent et hypothèque tant son futur en faisant l’économie de l’une et/ou de l’autre procédure. Mais, entre « Vérité et Réconciliation », option ayant ma préférence, il faudra intercaler « Justice ». C’est quand même le deuxième terme de la devise guinéenne : « Travail, Justice, Solidarité ». « Vérité » donc mais aussi « Justice » avant la « Réconciliation » qui apurera tout le passé !

    Évidemment, l’idéal aurait été la tenue d’un Tribunal à la centrafricaine après la destitution de Bokassa.

    Aux lendemains de la mort de Sékou Touré, la maturité des Guinéens n’ayant pas poussé à une quelconque épuration à la française au sortir de l’Occupation allemande, un procès aurait été tout de suite très salutaire. L’occasion était unique pour déclarer, d’abord et avant tout, la nullité de toutes les sentences prononcées par l’innommable Tribunal Populaire Révolutionnaire. Ensuite, pour proclamer l’amnistie de tous les Guinéens prisonniers politiques. Enfin, pour indemniser moralement et matériellement les victimes, toutes, innocentes. Tant que la justice ne passera pas, tout ce qui sera entrepris en Guinée le sera sur du sable. Faut-il ajouter mouvant ?

    - Une des pages sombres de l’histoire de la République de Guinée est bien le fameux Camp Mamadou Boiro qui a servi de cadre pour l’extermination de milliers de nos compatriotes. Selon vous, comment allons-nous aborder cette question au cours d’une éventuelle conférence sans que le débat ne tourne à la chasse aux sorcières et aux règlements de comptes ?

    - Sinistre est le Camp Boiro ! Horrible, abominable ! La rusticité des lieux par rapport à la tragédie qui s’y est jouée est incroyable ! Ce qui ajoute à l’Horreur du Camp que j’ai visité en 1985 en compagnie de l’écrivain Williams Sassine et d’un dignitaire de l’ancien régime. Faut-il l’appeler : « repenti » ou « reconverti » ? Disons : « recyclé » tout simplement. Nous voulions, Williams Sassine et moi, écrire les légendes croisées des photos que nous y avons fait prendre. J’ai dû repartir de la Guinée avant la réalisation de notre projet et Sassine n’est plus parmi nous, hélas ! Que sont devenues les photos ? Je n’en ai aucune idée. Étonnés, en tout cas ou plutôt révoltés avons-nous été, d’emblée, devant l’abandon en l’état sans aucune disposition de sécurisation des rudimentaires pièces à conviction du centre de tortures physiques et morales comme si certains – mais qui ? – espéraient les voir disparaître avec le temps, dans la décrépitude ambiante.

    Comment aborder la douloureuse question du Camp Boiro ? me demandez-vous. De la façon la plus clinique possible. Les détentions et les exterminations de Guinéens (hommes et femmes de tous âges) ont bel et bien existé en ces lieux sinistres. Le mouroir de Boiro n’est donc pas une fiction. Et il risque de demeurer une longue et douloureuse maladie guinéenne : un cancer avec des redoutables métastases si on ne crève pas sa cruelle réalité comme un abcès !

    La manière la plus sûre de guérir d’une maladie contractée, aussi honteuse, aussi ravageuse qu’elle soit, est de l’annoncer à son médecin qui la diagnostique comme telle et lui préconise un traitement. Il peut alors la soigner ou aider à vivre avec elle, le moins mal possible et le plus longtemps.

    En tout état de cause, il ne faudrait se priver d’aucune expérimentation thérapeutique : ni des médecines alternatives, ni des thérapies de groupe… Ni des avancées psychanalytiques et psychiatriques qui, – mensonges éhontés ! – ne seraient pas africaines. La libération totale de la parole devrait en être le préalable. Elle donnerait aussitôt naissance à une parole consciente et assumée qui ne soit plus seulement celle habituellement corrompue par la Révolution , réduite à fustiger à coups de surenchères verbales des ennemis imaginaires au surgissement de chaque difficulté. Elle seule débarrasserait la Guinée de tous les démons de son passé. Car, se résigner à recouvrir ces deniers de voiles épais ne ferait qu’amplifier, je le répète, le marasme du présent et l’hypothèque du futur !

    À l’issue d’une Conférence nationale guinéenne dénommée « Vérité, Justice et Réconciliation » qui s’ouvrirait par des messages de Sud-Africains dont celui, si possible, du plus illustre d’entre eux, Nelson Mandela, du président en exercice de l’Union Africaine, des témoignages de Béninois, de Centrafricains ayant participé, les uns et les autres, aux lavages du linge sale dans leurs familles respectives et, last but not least, de Rwandais, les Guinéens verraient aussitôt s’activer leur capacité de résilience. Ne s’étant pas étripés entre eux (groupes de populations contre groupes de populations), ils devraient avoir moins de mal à juger les crimes commis par et au nom du seul pouvoir politique. Les Rwandais ont bel et bien pu entreprendre, eux, le règlement du lourd contentieux du génocide des Tutsis grâce à leurs juridictions populaires appelées Gacaca.

    - Pouvons-nous aujourd’hui dire quels sont ceux qui étaient les maîtres à penser pour broyer les innocents dans ce « Camp de la Mort » ou faut-il simplement dire que tous les Guinéens sont responsables de ce passé peu élogieux et tourner la page ?

    - Ils sont connus, les « maîtres à penser » de la torture ainsi que leurs exécutants. Le travail qui reste à faire, c’est de le leur faire avouer publiquement avant de leur accorder le pardon qu’ils ne se sont pas encore trouvés en position de demander. De toute façon, la plupart des Guinéens ne donnent pas l’impression de vouloir venger leurs morts par la mise à mort d’autres Guinéens. C’est la raison pour laquelle, il est inadmissible que leur dignité, leur décence, leur retenue, leur confiance en la capacité de changement de leur pays aient été, depuis la disparition de Sékou Touré, bafouées et les horribles violences commises sur les leurs, classées par pertes et profits. Alors que continuent de se pavaner impunément en les narguant les complices de leurs bourreaux ou leurs réincarnations quand ce ne sont plus les derniers des bourreaux eux-mêmes. Tous les Guinéens auront observé l’activisme de mauvais aloi, l’indécente agitation de certains de ceux qui, dans la connivence avec les anciens tortionnaires, auraient des choses à dire sur la tragédie survenue entre 1958 et 1984 et qui n’éprouvent aucune gêne devant les parents des victimes d’une discrétion phénoménale ni encore moins de compassion pour eux.

    Il est archi-faux d’affirmer et même de penser simplement que tous les Guinéens ont été pareillement responsables de la dérive totalitaire du PDG. Il est encore plus mensonger de supposer qu’ils ont été, tous, complices des liquidations systématiques opérées au Camp Boiro. Au sein du noyau sanguinaire même, tortionnaires connus et reconnus grâce au recoupement de paroles et/ou d’écrits de prisonniers, certains ont été plus responsables que d’autres. Que la plupart d’entre ces derniers ne soient plus de ce monde pour des causes diverses, ne devrait pas nous dissuader d’établir le niveau de responsabilité de chacun. Il nous sera tout de même plus facile de nous réconcilier quand nous aurons établi de la façon la plus véridique qui a fait quoi, quand, où, pourquoi, et avec qui…

    Après, il nous restera à construire le Mausolée des Martyrs de la Révolution et son Musée, même s’il risque fort d’être celui des Horreurs ! Autrement, le danger de réitération des crimes du passé ne sera jamais complètement écarté. Nous savons même, hélas, qu’ils ont été sur une échelle, réduite peut-être – et encore ! – à plusieurs reprises réédités depuis vingt trois ans. De n’avoir pas encore cherché à savoir comment les beaux mythes fondateurs de l’État souverain de Guinée, des idéaux de liberté, de dignité et de panafricanisme ont été pervertis jusqu’à voler en éclats devant des appétits de pouvoir sans partage, nous aura condamnés à supporter de vivre une autre fois sous un régime rebondissant sur les mêmes ressorts obscurantistes et brutaux.

    « Tourner la page », oui ! « Après l’avoir lue », dirai-je, moi aussi, en paraphrasant le titre bien senti du texte d’un de nos compatriotes sur le Net.

    - Justement, un ancien prisonnier et non des moindres du premier moment de cette ère sombre car il s’agit de Alsény René Gomez vient de publier un livre intitulé : « Parler ou périr ». Et beaucoup de nos compatriotes s’interrogent, pourquoi seulement maintenant, ce rappel, de la part de quelqu’un qui a eu toutes les chances d’initier la conférence nationale, grâce notamment aux fonctions qu’il a exercées dans le pays dès après le changement de régime. Votre avis sur le cas Gomez ?

    - Je n’ai pas lu le livre. Je ne connais pas l’auteur. Je ne peux donc rien en dire. Mais, c’est sans doute une pièce nouvelle, qui sera à verser au dossier des crimes de la Révolution. Vous savez, il est de bon ton de penser qu’avant un certain temps (40 ans estime-t-on couramment), il n’est pas indispensable de faire toute la lumière sur des événements d’une si grande tragédie. Je ne partage pas cet avis, comme vous vous en doutez. L’espérance de vie étant ce qu’elle est dans notre pays, il aurait fallu, au contraire, s’y atteler tout de suite. Mais il n’est sûrement pas trop tard pour commencer, dès demain sinon dès aujourd’hui, toutes affaires cessantes.

    Le CMRN, Comité Militaire de Redressement National, aurait pu, aurait dû instruire sans délai le procès du PDG. De nombreuses victimes de l’Ancien Régime ont occupé des fonctions importantes au lendemain du 3 avril 1984, date de la prise du pouvoir par l’armée. J’ai même rencontré quelques-uns d’entre eux qui m’ont tous frappé par un certain cynisme. La plupart pensaient plutôt devoir profiter, eux-mêmes avec les leurs, du peu de temps qu’ils estimaient leur rester à vivre. Alors, le sort d’une Guinée future, pour tous ceux-là – je les comprenais sans les excuser –, ne « valait pas un kopeck », comme on pouvait le dire du temps de la Révolution !…

    Et puis, vous savez bien que les relations entre les victimes et leurs bourreaux ne sont pas des plus simples à l’image de celles entre les otages et leurs preneurs, leurs geôliers. Ce qui fait souvent parler du « Syndrome de Stockholm ».

    Mais, la Conférence Nationale ou toute autre instance se tiendra quand des Guinéens (pas seulement ni forcément des rescapés du Camp Boiro), plus déterminés qu’ils ne l’ont été depuis vingt-trois ans, voudront bien qu’elle se tienne.

    - Connaissez-vous ce Guinéen qui sera capable de supporter, comme l’a été la fille de Saïfoulaye dans le procès des gangs dirigé par le célébrissime magistrat Doura Chérif, les déclarations telles que : « C’est moi qui ai tué ton père » sans que cela ne tourne à la vengeance privée dans les quartiers ?

    - La fille dont vous parlez est d’une grande force de caractère. Et, qu’elle soit donc une femme la rend encore plus emblématique de ce que pourraient être tous les Guinéens : capables d’entendre la vérité si dure soit-elle. Pourvu que la justice, après, ne se contente pas de suivre son cours, comme on dit, mais qu’elle passe rapidement et à la hauteur des crimes commis. Sans doute faudra-t-il faire œuvre de pédagogie, en marge des procès, pour éviter le recours à la loi du Talion dans les quartiers. Il faut rester optimiste, la vérité ayant une vertu toujours apaisante, à la longue. C’est le mensonge qui frustre et révolte.

    - Quid des condamnés à mort par contumace sous la Première République à savoir les Condé Alpha, Bâ Mamadou Bhoye, feu Siradiou Diallo et autres ?

    - J’espère qu’ils ont été individuellement et tous ensemble réhabilités. Autrement, il va falloir, un jour, le faire de façon solennelle, même à titre posthume pour certains d’entre eux, malheureusement. Vous avez cité quelques-uns avant d’ajouter : « et autres ! » La liste est longue, en effet, de ces Guinéens condamnés à mort par contumace – à tort, il faut le répéter ! – par la pseudo-Révolution.

    Vous me donnez l’occasion d’évoquer le nom de Docteur Moustapha Diallo dit « Tout-Passe », décédé cette année en Guinée, au milieu des siens, par bonheur. Dans les dures conditions qui ont été les siennes en fin d’existence prématurée, somme toute, du seul fait de la trop longue mal-vie en exil et du désespoir d’avoir été empêché de donner un peu de son savoir-faire à la mère-patrie.

    La Côte d’Ivoire lui sait gré, elle, pour tout ce qu’il a su apporter au développement de la filière élevage dans un milieu a priori moins favorable que le Fouta Djallon natal du célèbre vétérinaire guinéen. À travers lui, je rends hommage à tous les Guinéens rompus, meurtris et même morts pour avoir été toujours ostracisés par ceux qui, d’une République à l’autre, continuent de se repaître des richesses de la Guinée , détournées à leur seul profit. Et, combien, ces derniers en auraient à apprendre auprès des premiers sur ce que l’amour de la patrie veut réellement dire ! …

    - Concrètement, qui peut convoquer la Conférence nationale souveraine ? Est-ce qu’il faut une résolution de l’Assemblée nationale, un arrêt de la Cour Suprême ou alors un décret du Chef de l’État ? Et comment désigner ses « dirigeants » dans une société divisée comme la nôtre ?

    - S’agissant de l’exécutif de la Guinée , de son Assemblée Nationale et de sa Cour Suprême, leurs membres ne nous ont pas habitués à penser qu’ils pourraient prendre les moindres dispositions sensibles relevant de leurs habilitations : constat de vacance du pouvoir pour sénilité, démence, incapacité tout court, refus de tripatouillages des textes de lois pour conforter de simples caprices « régaliens »…

    Alors, les travaux des conférences et/ou des tribunaux réalisés au Bénin, en Afrique du Sud et au Rwanda devraient pouvoir inspirer la Guinée. Et , puis, il faut espérer qu’on dénombre encore quelques personnalités guinéennes intègres et consensuelles. Je pense qu’elles existent, bien sûr. Autrement, il faudra les recruter dans les instances sous-régionales et/ou panafricaines. De toute façon, il n’y a pas plus panafricaine que la Constitution guinéenne originelle !

    - Plus de vingt trois ans après sa mort, certains esprits continuent de rendre le premier Président de la Guinée indépendante, responsable de son sort, estimant que ses serviteurs sont ceux-là mêmes qui polluent l’administration actuelle. Ce raisonnement est-il fondé à vos yeux ?

    - Bien évidemment, le Premier président – le « Chef Suprême de la Révolution , Fidèle et Suprême Serviteur du Peuple » –, continue post-mortem à être Responsable du sort de la Guinée puisque les comptes n’ont pas encore été soldés avec lui. D’ailleurs, nombre d’entre les tenants du pouvoir, en lieu et place du sien, bons élèves du PDG pour la plupart d’entre eux, ont conservé jusqu’aux réflexes les plus caractéristiques de leur Maître. Le mimétisme de certains est confondant. Et il ne se limite sûrement pas aux babouches, aux boubous, aux palais, aux bonnets, à leur passion pour nos danses populaires, nos fameuses « mamayas »… Le risque est d’ailleurs grand, un jour, de rejet global des dirigeants les plus récents si les Guinéens ne constatent pas, dans les faits, la rupture avec les pratiques anciennes.

    Ce qui n’empêche pas du tout, bien au contraire, d’incriminer les « Liquidateurs » de l’après-Sékou Touré. À commencer par leur bradage des Entreprises d’État dont on peut se demander où est passé le profit pour l’ensemble de la population. Ni de se poser de nombreuses questions sur les constitutions de fortunes subites, sans doute à la moscovite, à l’extinction du communisme en Russie. Ni d’exiger des comptes sur la gestion tragique des conflits politiques et sociaux dont les derniers en date remontent aux mois de janvier et février 2007.

    Où en est-on, du reste, avec la Feuille de Route établie pour le Premier Ministre de consensus, désigné à l’issue de ces épreuves si douloureuses pour les populations guinéennes ? Quand devra-t-il rendre publics ses réussites et ses échecs pour se voir fixer un nouveau cap ? De nouveaux ajustements ne s’imposeraient-ils pas ? Et, d’ailleurs, comment procéder pour sortir de la situation exceptionnelle d’un Premier ministre et de son Gouvernement ayant peu ou pas de comptes à rendre au Président à qui le peuple a tordu le bras et forcé la main ? Toutes ces questions et beaucoup d’autres sont d’une lancinante gravité. Elles devraient plus nous préoccuper que celle de savoir avec quel clinquant célébrer le Cinquantième Anniversaire, en septembre-octobre 2008, de ce qui nous aura valu, par la faute des mêmes, dictature et pauvreté et non liberté et prospérité.

    - Et s’il vous était demandé de noter le gouvernement de Lansana Kouyaté qui court tout droit vers le premier anniversaire de son arrivée aux affaires ?

    - Je n’enseigne plus depuis longtemps et, puis, je ne l’ai jamais fait à ce si haut niveau. Et, mon dernier séjour guinéen remontant à novembre 2004, je ne suis pas des mieux placés pour émettre un quelconque jugement. Une chose que le Premier ministre pourrait envisager à l’occasion de son anniversaire ? Au minimum, faire le point !

    - Près de seize ans après la démocratisation de la vie publique guinéenne, l’alternance qui constitue son baromètre, tarde toujours à voir le jour. Comment expliquez-vous ce phénomène ?

    - Il s’explique par la trop longue mainmise du pouvoir sur les médias, la maîtrise de tous les leviers administratifs, le clientélisme, la « caporalisation» des urnes par un Parti qui n’a pu être dominant que parce qu’il a été créé autour du Général. Et, c’est parfois un mauvais procès que nous intentons aux Partis de l’opposition qui se battent à armes inégales sur le terrain ainsi décrit. Mais, je ne voudrais pas non plus laisser croire qu’il n’y aurait rien à reprocher à ces derniers, à commencer par leurs leaders au charisme certain et à la compétence établie mais qui ont décidé de fonctionner comme les dinosaures de la politique au lieu d’insuffler un vent de modernisme : professions de foi à l’ancienne, recrutement ethnique, centralisme démocratique encore de rigueur, militantisme antédiluvien…

    - Le désespoir pousse certains de nos compatriotes à dire que le changement ne doit pas seulement se limiter à réclamer le départ du Général et ses fidèles au pouvoir mais qu’il est aussi souhaitable pour les formations politiques dites de la mouvance présidentielle ainsi que pour celles de l’opposition radicale qui sont dirigées par les mêmes figures pourtant encore incapables d’imposer la volonté populaire. Votre avis sur la question ?

    - En effet, du passé et même d’un certain présent, les Guinéens aimeraient faire table rase, tant ils sont exaspérés par le marasme politique ambiant. Il se trouve qu’ils ne le peuvent pas. Les pays n’ont pas toujours les dirigeants qu’ils méritent mais ils ne peuvent faire qu’avec les femmes et les hommes politiques luttant tous les jours à armes inégales, certes et de manière pas toujours professionnelles pour certains.

    Les prochains dirigeants de la Guinée ne sortiront que du « maquis politique guinéen », de son « bourbier ». À moins de fabriquer des femmes et des hommes politiques hors sol –, dans des éprouvettes, et, pourquoi pas, génétiquement modifiés –, la Guinée ne saura compter qu’avec les protagonistes sur le terrain national. C’est-à-dire avec ceux qui ont vraiment opté pour entrer en politique. Les leaders providentiels, ceux libérés de geôles, ceux rapportés dans les soutes de « Barracudas », ceux arrivant en tête de longues marches, ceux appelant de Londres, de Paris, de Moscou, de Ouagadougou, de Bamako ou de Bissau, les putschistes de garnisons, les comploteurs et autres révolutionnaires de salon, ils ont tous fait long feu !

    Le jeu démocratique, seul, hissera au sommet ceux qui auront la redoutable charge de nous imaginer un autre destin. Le travail d’éveil de la conscience politique de tous, auquel il faut plus que jamais s’atteler, limitera jusqu’à les supprimer les bourrages des urnes au profit des puissants conjoncturels peu soucieux du mieux-vivre ensemble. Et puis, s’il y a des Africains qui, sur la durée et aux résultats, savent ce que ne devrait plus être pour eux, un Président, ce sont les Guinéens. Je ne doute pas qu’ils sauront en faire élire un bon, la prochaine fois. Un qui sera capable de faire jouer l’ensemble des atouts matériels et humains que recèle le pays et qui ne se prendra ni pour un Roi ni encore moins pour Dieu.

    - Pouvez-vous pronostiquer sur le futur Chef de l’État guinéen sans faire le « Dramous » de Camara Laye. Pour certains, il sortirait encore des rangs de l’armée, compte tenu de la division de l’opposition politique. Pour d’autres, la Guinée risque de connaître un changement dans la continuité. Croyez-vous à la chance des leaders actuels ?

    - Je suis encore moins bon en pronostics. Et, puisse le sort de la Guinée ne pas tenir, du reste, à une espèce de loterie. Notre avenir serait plus tragique encore !

    Le PDG a eu carte blanche pour faire étalage de toutes ses dramatiques capacités de nuisance pour la Guinée et pour les Guinéens. Mais qui aurait cru que le CMRN nous aurait installés dans la continuité de la descente aux enfers ? Alors, que voulez-vous que « notre armée » nous prouve encore?

    C’est d’un vrai Gouvernement de Consensus, mieux, d’un Gouvernement d’Union Nationale que la Guinée a besoin et non plus, seulement, d’un Premier Ministre. Pour TOUT REVOIR, pendant une année, avant l’organisation d’élections crédibles devant lesquelles les leaders actuels de l’opposition ont une place particulièrement méritoire.

    - L’opposition guinéenne compte deux anciens Premiers ministre de Lansana Conté (Sidya Touré et Cellou Dalein Diallo). Votre commentaire sur ce phénomène.

    - Le phénomène est tout à fait normal ! Le Conseil Constitutionnel français compte deux anciens Présidents. Combien d’anciens Présidents américains continuent de peser sur le jeu démocratique des USA, en militant encore dans les Partis qui les ont fait élire ou en apportant leur expérience à des Institutions ou à des Fondations ? Le drame est plutôt guinéen et africain qui fait que des anciens responsables, les Premiers d’entre eux en l’occurrence, ne connaissent pas d’autre alternative que le Trône et le Cimetière. Quand l’Afrique comptera de nombreux anciens Présidents vivants, la démocratie aura gagné !

    - Si vous étiez désigné dans une commission de restructuration des institutions de la République de Guinée, qu’allez-vous proposer pour les fonctions de Président de la République , de Président de l’Assemblée nationale, de Premier ministre et de Premier Président de la Cour Suprême ?

    - À la rigueur, je me sentirai interpellé par ce qui relève du domaine de l’éducation, de la culture, des médias… Mais, je n’accepterai pas d’être désigné dans une telle commission comme je n’ai aucune qualification pour débattre de questions aussi spécialisées. Des Guinéens ès qualités (juristes, constitutionnalistes, politologues, géopoliticiens, femmes et hommes politiques…), très nombreux, existent pour statuer dans ce domaine bien précis. Les Guinéens devraient en avoir fini avec leur sentiment que n’importe quel citoyen, en dehors de ses compétences, pourrait rendre des services efficaces. Et puis la Constitution guinéenne de 1958 était tellement bien élaborée voire avant-gardiste qu’il n’y aurait à la débarrasser que des dispositions d’exception, pseudo-révolutionnaires, et des derniers tripatouillages partisans pour l’ajuster aux « costumes » du Général qui a joué l’incruste.

    - Le Gouvernement de Consensus a engagé un audit des services publics de notre pays. Certains y sentent déjà un parfum de règlement de comptes. Croyez-vous à la réussite de cette mission quand on sait que la corruption, chez nous, commence au sommet de l’État ?

    - Auditons, auditez ! C’est le plus sûr moyen de ne jamais savoir les causes des dysfonctionnements et leurs coûts, ni comment y remédier. Les audits ne valent que ce valent les « auditeurs » et ceux qui les ont commandités. Dans des pays à démocratie éprouvée, tout le monde sait qu’on crée une commission, un rapport, un audit, parce qu’ils ne servent à rien. Sauf… à faire illusion ! Alors, auditons en Guinée, aussi ! Qu’ils auditent toujours, sait-on jamais ?

    - La Guinée a perdu plus de cent de ses enfants lors des événements des mois de janvier et février 2007. Il a été exigé à l’unanimité la mise en place d’une Commission nationale d’enquête à défaut d’une Commission d’enquête internationale. Dix mois après, c’est le black-out total. Quel commentaire vous inspire ce silence coupable pour la mémoire de nos morts ?

    - De la constitution d’une Commission d’enquête, nationale ou internationale, sur les tragiques événements dont vous parlez – grèves générales contre les misérables conditions de vie, il faut le rappeler, doublées de revendications politiques, toutes matées dans le sang –, il y va comme de la Conférence nationale, souveraine ou pas.

    La charge symbolique de la constitution d’une telle Commission est incommensurable. Le retard dans sa mise à l’œuvre est donc préjudiciable au déblocage du marasme général. Qu’à ce la ne tienne ! Personne ne mettra un quelconque empressement à la créer. La pratique de la politique de l’autruche est bel et bien l’exercice dans lequel excellent les dirigeants guinéens. Convaincus que leurs compatriotes oublient tout, ils ne prendront jamais l’initiative d’affronter une situation avant d’y être obligés par la violence. Ils laisseront toujours tout pourrir en espérant que les choses se résoudront d’elles-mêmes. Les symptômes de ce que l’on ne peut plus s’empêcher d’appeler le syndrome politique guinéen ne trouvent-ils pas, dans la circonstance, une autre occasion de se manifester ?

    Être frappé du syndrome guinéen ? C’est, pour des dirigeants politiques, présider aux destinées de populations parmi les plus pacifiques, sourdes qu’elles sont aux sirènes ethniques, capables d’abnégation et confiantes en l’avenir, dans un pays disposant de potentialités immenses, abritant de surcroît le Château d’eau de l’Afrique, et se complaire d’en faire l’un des pays les moins avancés de la planète ! ...

    - Quel regard portez-vous sur la liberté de la presse guinéenne en général et sur celle en ligne, en particulier et, plus précisément encore, sur leur façon de travailler ?

    - Je suis heureux de voir le chemin parcouru. Même l’audiovisuel aurait, enfin, été libéralisé ! De ma tentative personnelle, solitaire, de création et d’animation de La Nouvelle École en 1985 et de celle d’autres professionnels guinéens des médias (Ibrahima Kalil Diaré et Alhassane Diallo dit Diomandé pour rendre un hommage particulier à deux d’entre ceux qui nous ont quittés) à la situation actuelle, la presse s’est développée au point de devenir non pas envahissante mais abondante, de façon plutôt avantageuse. Il me semble qu’il n’y a plus un seul domaine de la vie des Guinéens qui ne soit couvert par les journaux-papier ou par ceux en ligne qui distillent en continu des informations générales et/ou des informations spécialisées. Reste à souhaiter, à tous, longévité et, donc, rentabilité. Car naître pour un journal, c’est une chose, durer sans sacrifier sa qualité et conserver un lectorat acheteur d’informations en est une autre. Des subventions du gouvernement guinéen, de chancelleries amies, d’organismes des Nations Unies et de Fondations diverses aident désormais, heureusement, les directeurs de publication à disposer d’un fond de trésorerie et de stages pour améliorer la qualité des journalistes.

    Car, se posent, il est vrai, de très graves problèmes de professionnalisme et de manquements au code déontologique. On se rend bien compte que tous ceux qui signent des articles de presse ne semblent pas avoir appris le métier ou alors ils en bafouent les principes de manière délibérée. En tous les cas, les uns et les autres doivent savoir qu’ils sont protégés par la loi quand ils font œuvre d’information, c’est-à-dire tant qu’ils donnent des nouvelles vérifiées, recoupées, mises en perspective et qu’ils sont attaquables, dans le même cadre, dès qu’ils diffament, insultent, diffusent de fausses nouvelles, incitent à la haine raciale, entre autres.

    S’agissant du Net, ce n’est sûrement pas moi qui vais me plaindre de la prolifération des journaux en ligne. Je sais tout le profit que j’en retire pour l’exposition continuelle de mes livres et l’inépuisable opportunité de publication in extenso de l’ensemble de mes articles. Toutes facilités impensables sur les journaux-papier où les contraintes – ne serait-ce que d’espace – sont nombreuses.

    Mais, il y a plus souvent le pire que le meilleur, on peut le regretter. La Toile est le refuge de l’info libre à 100% (ou presque) mais aussi de l’intox dans un pourcentage proportionnel. Il suffit de le savoir et d’en tenir compte. Sa déontologie sera longue à définir mais quand bien même elle le sera, un jour, des failles lui seront encore et toujours trouvées. Continueront d’y sévir jusqu’à ce qu’ils soient démasqués, au fur et à mesure, ou n’intéressent plus personne, porn-hackers, falsificateurs de nouvelles, pervers de tous poils, faux académiciens, racistes, fascistes, révisionnistes, négationnistes, semeurs de confusion, incitateurs à la guerre civile, annonceurs de la tectonique des civilisations et de la résurgence des guerres de religions, courageux qu’ils sont tant qu’ils ne se rendent pas compte qu’en vérité, il y a toujours moyen de les identifier et de faire cesser leurs nuisances.

    L’on pourrait aussi évoquer la pratique généralisée des blogs. Quand ils ne confinent pas à l’autisme et que d’un blog à l’autre, les bloggeurs échangent, ils sont intéressants. Plus personnellement préoccupé par la mise en commun et la confrontation des savoirs, je suis plutôt adepte des Forums et autres Courriers quand ils favorisent la vraie contradiction (arguments contre arguments) et non le seul esprit de contradiction. Mais, le tutoiement outrancier sur certains sites, l’offense à autrui plutôt que la réplique à ses thèses, les débats qui s’égarent au bout de deux ou trois échanges et qui, à la longue, n’ont plus à rien à voir avec le sujet initial (histoire chinoise, des millions de fois illustrée sur le Web, du sage qui montre le ciel et de l’imbécile qui regarde le doigt).

    Par bonheur, ils ne sont pas encore majoritaires, ces… internautes, qui croient devoir donner leur avis sur tout, politologues qu’ils sont à certaines heures, psychanalystes à d’autres, discourtois à toutes les heures, au point de retirer leur confiance – c’est à se demander, d’ailleurs, comment ils ont pu savoir qu’elle valait quelque chose – à ceux qui ayant fait des fautes reviennent les corriger, de crainte d’induire en erreur ceux qui ont moins de facilité avec la langue française. Ils ignorent tout simplement que dans l’édition et la presse en papier, l’usage est d’essayer de faire le moins de fautes possible (omissions ou entorses aux règles) et de les corriger par « addenda » et « errata » si jamais elles advenaient, malgré tout, en les faisant précéder ou suivre d’une formule consacrée : « les lecteurs auront corrigé d’eux-mêmes et pardonné la faute ! »

    Ceci dit – et c’est bien l’occasion qui fait le larron ! – la presse en ligne sauvera toute la presse. Les nombreux manquements à sa déontologie, inexistante encore, n’y feront pas obstacle. Et, combien serais-je malheureux si tous les soirs, autour de minuit, je ne pouvais plus surfer d’un site favori à un autre (parmi lesquels la plupart sinon tous les journaux en ligne guinéens) pour m’assurer que mes compatriotes tiennent bon et ne désespèrent pas trop.

    - Si le journal-papier évolue sous le contrôle du Conseil National de la Communication , CNC, en Guinée, tel n’est pas le cas pour les titres de la presse électronique qui poussent comme des champignons ?

    - J’ose croire que le CNC protège et encadre la presse plus qu’il ne la contrôle et qu’il décide, non pas sous injonction du gouvernement ou du Parti au pouvoir, mais en fonction du Code de la Presse et en référence à l’article 19 de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme qui dispose : « tout individu a droit à la liberté d’opinion et d’expression, ce qui implique le droit de ne pas être inquiété pour ses opinions et celui de chercher, de recevoir et de répandre sans considérations de frontières, les informations et les idées par quelque moyen d’expression que ce soit. »

    S’agissant de la presse électronique, incontrôlable, on avait si longtemps rêvé de ces autoroutes de l’Information et de cette Toile sur le Village Global ! Et, sauf « accident », toujours vite réparé, on n’y trouve bien que ce qu’on va y chercher. Soyons plutôt heureux que ni le CNC, ni le Ministère de la Communication , ni le Ministère de l’Intérieur ne soient, chez nous, assez équipés pour la brider.

    L’effet buzz (c’est-à-dire en langage moins snob : quand une nouvelle – un article, en l’occurrence –, défraye la chronique et s’étale sur toute la presse en ligne par tags interposés) pourrait faire penser que des internautes seraient assez puissants pour manipuler le monde entier et commanditer la traduction de leurs désirs dans les faits. Erreur ! L’effet démultiplicateur de l’Internet n’a pas encore bonifié une pensée qui ne se distinguerait que par sa vacuité. Et, d’avoir fait annoncer la mort d’Un tel n’a pas encore tué le quidam en question. En toutes circonstances, le Réel demeure donc plus têtu que le Virtuel.

    - L’homme ne vit pas seulement de pain, dit-on souvent. En votre qualité d’homme de culture, quel regard portez-vous sur ce secteur en République de Guinée ?

    - Je voudrais d’abord être sûr que les Guinéens vivent, tous, de bon pain et qu’ils ont par conséquent l’électricité aussi sans laquelle, de toute façon, beaucoup de plaisirs de l’esprit resteront pour eux des mirages. Quant au potentiel culturel guinéen, il est immense. Il n’a d’égal que la richesse de son sol et de son sous-sol. Mais, tout comme la Guinée a ouvert la voie à l’autonomie et à l’indépendance en Afrique sub-saharienne francophone, avant de sombrer elle-même dans la misère généralisée sous une dictature à nulle autre équivalente, elle pourrait bien avoir, la première, popularisé la culture africaine sur tous les continents avec les célèbres Ballets Africains de Fodéba Keïta avant d’occuper une place tout à fait secondaire à la naissance des Ballets du Congo, du Burkina et d’autres troupes aux audaces plus performantes dans différents pays d’Afrique.

    La culture sous la Révolution a entretenu une grande illusion de dynamisme et de créativité : Ballets Nationaux, Ensembles instrumentaux, Grands Orchestres Nationaux, Théâtre populaire du Quartier de base à la Fédération... Mais , avec le football, elle avait plus pour mission de propager les thèses de la Révolution et de seriner les louanges de son Chef Suprême que de participer à l’épanouissement individuel et collectif des Guinéens. Sont, à cet égard, rassurantes les créations musicales post-révolutionnaires d’un Momo Wandel, par exemple. Si, seulement, il avait pu vivre encore plus longtemps !…

    Mais la culture c’est surtout un réseau de bibliothèques, de médiathèques, de centres culturels disposant de salles polyvalentes, de vraies salles de concert, de studios d’enregistrement modernes, de théâtres de verdures, de salles de cinéma, de musées vivants, un ensemble d’infrastructures qui ne versent pas, pour autant, dans la constitution d’industries pseudo-culturelles.

    La culture, c’est aussi un ensemble d’événements thématiques réguliers. Des rencontres, des Salons à dates fixes pour les livres, pour les objets d’art et pour ceux de l’artisanat... Une éducation à la culture, donc, par une implication de l’ensemble des scolaires (de la Maternelle à l’Université).

    Ouagadougou a son célèbre FESPACO, Bamako ses prestigieuses Rencontres Photographiques... Pour Conakry, il serait question d’un Festival International de Percussions. Ce serait une bonne initiative mais, ne pourrait-on pas faire preuve d’un peu plus d’imagination en soufflant sur les braises encore tièdes sous la cendre de la fausse Révolution culturelle ?

    La culture, c’est enfin, si j’ose dire, de nombreux bénévoles qui ne sont pas dupés par quelques margoulins pseudo-professionnels ponctionnant, pour leur enrichissement personnel, les fonds alloués à l’organisation d’événements dont ils sont les promoteurs. En d’autres termes, intégrité, audace et générosité devraient caractériser tous les préposés à ce secteur si important. Et, peut-être même, vaudrait-il mieux parler des Cultures et non de la Culture comme des Livres et non du Livre !

    - Votre dernier mot ?

    - Un grand Merci à vous et à l’Observateur de Guinée ! Elle est belle, l’occasion que vous m’avez offerte de m’exprimer sur les sujets les plus sensibles de notre pays. Vous êtes les premiers à me le permettre de façon aussi longue et complète. Et, c’est bien l’un des autres avantages du Net – et pas des moindres – que de pouvoir donner du temps, de l’espace et du recul.

    Que vos internautes et/ou lecteurs-papier sachent, en tout cas, que dans mes livres, plusieurs des questions autour desquelles a tourné notre entretien sont envisagées sur plusieurs pages avec davantage de développement et de profondeur ! Plus particulièrement dans trois d’entre eux : « Pourquoi, diable, ai-je voulu devenir journaliste ? » - Menaibuc – Paris, 2004 (édition augmentée en 2007 comportant en Annexes une de mes conférences, celle de Villeurbanne sur les Médias et l’Afrique, « Orphelins de la Révolution » - Menaibuc - 2004 et « Pourquoi, diable, n’ai-je pas été un griot ? » - Ganndal-Conakry, 2006.

    Interview réalisée par Aboubacar SAKHO
    Directeur de la rédaction et de la publication du site de l’hebdomadaire Guinéen L’Observateur ‘’
    Pays-Bas
    Pour www.nlsguinee.com


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