mercredi 12 september 2007
Les récents développements de l'actualité guinéenne consacrent
définitivement la question du changement comme la préoccupation
majeure des guinéens aussi bien à l'intérieur qu'à l'extérieur du
pays. La manifestation syndicale de la semaine dernière a signé le
dernier acte de ce débat. Il en a découlé d'inquiétants signaux quant
à la cohésion interne de cette force qui semblait jusque-là incarner
l'union nationale dans la diversité.
Quelques jours plutôt, nous assistions à l'éclosion d'une nébuleuse de
mouvements de soutiens à Monsieur Kouyaté, premier ministre. Si l'aile
guinéenne de cette nébuleuse a été comprise comme une tentative de la
part de Monsieur Kouyaté de peser dans le bras de fer qui l'oppose au
président de la République concernant la signature des décrets de
restructuration des cabinets ministériels, l'on a été particulièrement
surpris de la création de mouvements similaires à l'extérieur du pays,
ce qui a été compris comme une attitude irresponsable de la part de
compatriotes vivant à l'étranger et qui, de fait, ont le privilège de
voir au quotidien comment évoluent les peuples dans les grandes
démocraties.
Pour rappel, dans ces pays-là, l'approbation ou non de l'action des
dirigeants s'expriment au travers d'échéances électorales que les
sortants gagnent ou perdent. Entre deux échéances électorales, chacune
des actions des gouvernants sont commentées librement dans la presse
ou au travers de manifestations populaires "pacifiques". Je n'essaie
pas de soutenir ici que ces dirigeants ne
bénéficient d'aucun soutien durant leur mandat. Leur action est, en
effet, soutenue, en général, par un ou des partis politiques siégeant
au parlement. Les populations quant à elles, je me répète,
témoignent leur soutien en accordant majoritairement leur vote aux
partis dont sont issus les dirigeants.
En gros, dans ces pays-là, la démocratie semble se résumer à ce simple
contrat social: les dirigeants bénéficient d'un bon traitement
salarial et jouissent des privilèges de leur fonctions, au cours de
leur mandat, en échange d'une bonne gestion des affaires publiques.
Ce contrat ne laisse place à aucune forme de soutien démagogique. Le
maître mot est donc l'appréciation objective des actes posés. Vous
noterez que ces peuples-là se portent plutôt mieux.
Le cas du gouvernement Kouyaté, pour revenir à notre sujet, est certes
un peu plus complexe, mais le compromis ayant abouti à sa nomination
est l'expression la plus rigoureuse du contrat précité. Il s'agit, en
effet, d'un gouvernement de mission avec une feuille de route
précise et un pouvoir élargi. N'étant pas issu du sérail politique et
succédant à une équipe délogée par l'action conjuguée de la
quasi-totalité des composantes de la population guinéenne, il
jouissait, à son avènement, d'un soutien populaire sans précédant. Il
s'est précisément produit à ce moment-là un transfert de
responsabilité que semble ignorer cette nébuleuse de mouvements de
soutien à Monsieur Kouyaté: les populations ont obtenu, de très haute
lutte, le bouleversement de l'ordre établi qui ne profitait qu'aux
seuls dirigeants et ont confié à Monsieur Kouyaté la responsabilité du
rétablissement du contrat social à sa juste valeur. S'il en tire une
légitimité indubitable et mérite un soutien à la hauteur de l'enjeu,
il demeure partie du contrat et, à ce titre, l'autre partie- les
populations - a le droit d'exiger de se reconnaître dans l'exécution
dudit contrat. Il me parait, dès lors, tout à fait
naturel que l'action du gouvernement, fut-il de consensus, donne lieu
à des commentaires plus ou moins acerbes. Par ailleurs, la gestion de
la chose publique est typiquement l'art de concilier des intérêts pas
toujours convergents.
Cette mise au point étant faite, posons-nous maintenant les bonnes
questions. Il y en a deux, à mon sens:
quel changement voulons-nous?
Qui s'oppose à ce changement?
La réponse à la première question est sans équivoque et discrédite
complètement la nébuleuse de mouvements de soutien à Monsieur Kouyaté:
les populations guinéennes ont, au péril de leurs vies, bravé
l'armée guinéenne non pas pour remplacer simplement des hommes par
d'autres, mais pour que la gestion des affaires publiques se fasse
dans l'intérêt supérieur de la nation, ce, quels que soient les
hommes qui s'en chargent. Dès lors, tout soutien aveugle à l'équipe
de Monsieur Kouyaté est déplacé et est contraire au devoir de
vigilance dont chaque guinéen est redevable à la mémoire de nos
martyrs. Aucune raison subjective n'est suffisante pour verser dans
le soutien démagogique dont fait preuve cette nébuleuse. Consciemment
ou inconsciemment, ces mouvements de soutien contribue au recyclage
d'une méthode dont le président Conté a usé et abusé: au lieu de
chercher sa légitimité dans les résultats probants obtenus, gage d'un
soutien populaire sans faille, Monsieur Kouyaté est en passe de miser
sur les mouvements de soutien, ce qui nous ramènerait tout droit à
l'ère qui a mis la population guinéenne en situation de braver sa
propre armée.
Monsieur Kouyaté a essuyé de vives critiques concernant la composition
de son équipe gouvernementale et la nomination des préfets et
gouverneurs de région. Il lui est notamment reproché de n'avoir pas
respecté certains équilibres régionaux. Si certains griefs sont
parfaitement compréhensibles, il n'en demeure pas moins que chacune de
ces personnes est individuellement légitime à son poste pour la
bonne et simple raison qu'il s'agit de citoyens guinéens et, en tant
que tels, ils ont vocation à occuper tout poste dans l'administration
guinéenne pour autant qu'ils en aient la compétence. Cependant, le
gouvernement, pour s'appuyer sur un large soutien populaire, se doit
de refléter, autant que faire se peut, l'ensemble des sensibilités du
pays. Cette responsabilité est indéniablement du ressort du chef du
gouvernement. Monsieur Kouyaté ne semble pas avoir convaincu quant au
respect de cet impératif.
Qui s'oppose au changement ainsi défini? La réponse à la première
question définit clairement les opposants aux changements. Il s'agit
en effet, de toute personne ou groupe de personnes qui, par son
action, remet en cause la primauté de l'intérêt supérieur de la
collectivité nationale à ses intérêts égoïstes. Le nœud de la
question est donc d'identifier ces personnes.
Les gesticulations démagogiques des dirigeants du PUP inscrivent
clairement ce parti dans cette catégorie. Ses manifestations récentes
montrent, en effet, qu'il n'a absolument pas compris le sens de
l'éveil du peuple, rappelons-le, sous l'impulsion de l'Inter-Centrale
Syndicale.
Monsieur Kouyaté et une partie de son équipe sont également perçus par
certains comme des obstacles au "vrai" changement, celui que nous
avons défini plus haut et pour lequel des centaines de nos
compatriotes sont morts. S'il est encore tôt pour juger sereinement de
son bilan, il est indéniable que son action ne s'inscrit en rien dans
l'exécution de la feuille de route qui lui assignait, rappelons-le,
trois missions essentiellement: la traduction en justice des
responsables des tueries de janvier et février, la lutte contre la
corruption et l'organisation d'élections libres et transparentes. Il
semble plutôt consacrer ses efforts à une stérile lutte de
positionnement par rapport à d'obscurs "ennemis du changement". Il
n'est, dès lors, pas étonnant que des opposants farouches au retour du
système Conté ne se reconnaissent pas non plus dans sa conduite des
affaires publiques et le font savoir. D'où son sentiment de solitude
et sa tentation à verser dans la démagogie des mouvements de soutien.
Par ailleurs, il est l'unique artisan du conflit d'autorité qui semble
l'opposer au Président de la République en accueillant sa nomination à
son poste comme une volonté unilatérale de ce dernier alors même
qu'elle a été imposée au prix de centaines de morts. Volonté
d'apaisement ou manque de clairvoyance, il a fait le mauvais choix et
le paie aujourd'hui chèrement au risque de compromettre la victoire du
peuple acquis de haute lutte.
A ce niveau du raisonnement, les questions fondamentales et qui
détermineront l'avenir proche de notre pays auxquelles doivent
répondre les syndicalistes et les responsables des mouvements de
soutien à Monsieur Kouyaté, dont nous ne doutons pas de la sincérité
quant à l'attachement à un réel changement, et plus généralement
chaque guinéen, sont les suivantes: quel changement voulons-nous pour
notre pays?
Notre désapprobation légitime des actions de sape des
cadres du PUP justifie-t-elle un soutien aveugle à Monsieur Kouyaté
alors même qu'il est avéré que ce dernier s'écarte clairement de la
feuille de route qui lui a été assignée? N'est-t-il pas possible de
s'opposer aux manifestations démagogiques du PUP tout en étant
intransigeant à l'égard de l'équipe gouvernementale quant au respect
de la feuille de route?
Il est inutile de souligner ici l'importance de la réponse à ces
questions que chaque guinéen, au-delà des seuls leaders d'opinion,
donnera au travers de ses actes. Il s'agit ni plus ni moins d'un choix
clair entre le retour au passé, l'illusion du changement et la défense
d'un idéal de changement pour lequel des centaines de nos compatriotes
sont morts. L'avenir de notre pays nous appartient et le choix que
nous ferons le déterminera.
Alhousseny Diallo, Genève
Pour www.nlsguinee.com