lundi 13 aout 2007
De Conakry où il se trouve depuis le début du mois de juillet, le Pr. Lansiné Kaba nous donne ses analyses objectives de la situation présente dans notre pays. Une manière de contribuer à la réconciliation et à la paix sociale et politique et surtout un appel qu'il lance aux acteurs politiques de notre pays.
M. "Joe" Sidibé
Légitimité et Légalité en Guinée
Depuis de longues années, une crise grave et profonde ronge comme un cancer les fibres de la société guinéenne. Liée à la paupérisation d’une tranche importante de la population, elle représente les méfaits de la mal-gouvernance et de la corruption. Fort heureusement, le peuple guinéen a retrouvé ses traditions de mobilisation et de lutte. En mai 2006 et en janvier et février 2007, dans un élan sans précédent dans l’histoire récente du pays, il a lancé, dans l’unité, le défi au régime en place.
Cet héroïsme a donné naissance au présent gouvernement de consensus sous la direction d’un premier ministre portant le titre de chef de gouvernement. Celui-ci est chargé, entre autres, d’assainir les finances publiques et l’administration et de conduire le pays à des élections démocratiques dans la transparence. La légitimité de ce poste et de ce mandat émane de la volonté populaire. Lansana Kouyaté est le bénéficiaire de la mobilisation pour le changement. Aussi, fut-il accueilli comme le leader prodige par les populations, bien qu’il soit loin d’être un prestidigitateur.
Le Premier Ministre a constitué un gouvernement de mission composé de membres inconnus et connus, nouveaux et anciens dans les rouages de l’administration. Sur tous les fronts, comme il fallait s’y attendre, il se bat pour faire avancer le pays sur la voie du progrès et de l’intégrité. Avec le savoir-faire de son équipe, il engage les partenaires internationaux de la Guinée à croire en la nouvelle Guinée afin de trouver les fonds indispensables pour le trésor public et pour le développement. Car les caisses de l’Etat sont vides et le taux de chômage se situe à un niveau inacceptable.
D’ores et déjà les observateurs objectifs notent des signes tangibles d’amélioration. Dans de nombreux cercles, un certain optimisme et un certain espoir renaissent à cause de la promesse par le Premier Ministre d’organiser des audits au niveau des ministères, de la Banque centrale et des grands services de l’Etat qui comptent parmi les principales institutions génératrice depuis des années de l’inflation galopante qui saigne l’économie.
Dans une grande mesure, cette volonté gouvernementale déclarée a mis en arrêt la casse des biens immobiliers des individus présumés coupables d’enrichissement illicite et d’autres malversations. Il fallait, en effet, rassurer le public et préserver l’ordre. C‘est pourquoi aussi, pour s’assurer de la continuité du soutien populaire et éviter de nouvelles réactions de la jeunesse civile et militaire, le Chef du gouvernement a intérêt à publier sans délai les résultats et les recommandations du comité chargé des audits financiers, dès qu’ils seront disponibles.
Malgré tout, les événements à Conakry se déroulent à une vitesse déroutante, semant ainsi la confusion au niveau de l’Etat. La « révolution » de février a asséné un coup au pouvoir du Président, sans pour autant l’anéantir. Le Premier Ministre jouit d’une légitimité qu’il tire de la volonté et de la confiance nationales, ainsi que nous l’avons mentionné plus haut. Mais, cette légitimité manque du cachet de légalité, y compris le droit de décréter.
De là découle la faiblesse inhérente à ce poste, faiblesse que les signataires de l’accord de février qui a mis fin aux grèves auraient pu et auraient dû prévoir. Il s’ensuit que la légalité réside totalement du côté du Président. Ce dernier dispose de la puissance que lui confèrent les lois. Il contrôle aussi les moyens de coercition (la loyauté des forces de l’ordre à son commandement plutôt qu’à la volonté nationale confirme ce point). Cette capacité fait encore du Président, malgré son manque de popularité, l’agent principal et incontournable dans tous les secteurs de l’Etat.
Par conséquent, pour l’intérêt de la nation, une cohabitation loyale et constructive s’avère indispensable. Une maison bien ordonnée procure le recueillement et invite à la concorde.
On comprend alors que le Premier Ministre essaie de son mieux d’agir en leader responsable et déterminé. Aux yeux de certains observateurs, il semblerait trop modéré et révérencieux vis à vis de la dignité présidentielle. Ce modus operandi se justifie. De plus, il est conforme au tempérament et à l’expérience du diplomate habitué à réconcilier les antagonismes. Cette attitude conviendrait également à l’impératif de gérer l’administration nationale dans le sens de la résolution pacifique des conflits et des tensions, si le chef de l’Etat savait partager certaines de ses prérogatives.
Son entourage restreint de proches et de conseillers s’attèle à lui peindre les dangers d’une primature que la volonté nationale souveraine lui a imposée. Le besoin de donner une image ferme de premier magistrat au pouvoir absolu est à la source de la tension et du dysfonctionnement des deux pôles de l’exécutif.
Cet état de fait entraîne des spéculations et des rumeurs malsaines de toutes sortes à travers le pays, et ce faisant exacerbe le climat politique. Il engendre aussi des incongruités et de l’irrationnel dans les actes du gouvernement. La répétition de ces actes troublants et malavisés sape la confiance générale, jette le ridicule sur le chef de l’Etat et laisse des doutes sur les chances de succès de la mission du Premier Ministre. Ainsi s’expliquent le désarroi de certains observateurs, le mécontentement et les critiques acerbes de certains journalistes et politiciens passés maîtres dans l’art d’alarmer l’opinion. Le contexte national s’empire.
Pourtant, le Premier Ministre et son gouvernement disposent encore d’un grand capital politique au sein de la nation ainsi que dans les milieux extérieurs influents. Il n’est pas exagéré de dire que Lansana Kouyaté se distingue à présent comme l’homme politique guinéen le mieux connu à l’extérieur. Son style et sa prestance rassurent les populations dans l’ensemble, ainsi que l’atteste sa récente tournée dans la région forestière où, malgré certains commentateurs mal informés de l’histoire guinéenne, les populations de toutes ethnies cohabitent et coexistent depuis les siècles dans l’harmonie, l’interdépendance et le respect mutuel. Les populations démontrent leur patience et expriment leur soutien au gouvernement.
A l’extérieur, dans les institutions internationales, y compris de financement et de développement, l’image de Kouyaté, jusqu’à nouvelle preuve, donne confiance.
Pour exploiter ce capital précieux, le Premier Ministre a besoin d’organiser méthodiquement et rigoureusement son cabinet. La gestion nationale par la primature requiert également un bureau de réflexion, de planning et d’exécution pour renforcer sa productivité et pour présenter sans ambages et sans délai les actions et les points de vue du chef de gouvernement.
Les collaborateurs immédiats doivent prendre l’initiative de communiquer avec la presse et le public, limitant ainsi les interventions directes du Premier Ministre dans toutes les affaires. Car le contrôle du verbe représente un atout pour le leader. En réduisant la propension du Chef de gouvernement à être son propre porte-parole, cela accroîtra son prestige.
En effet, Lansana Kouyaté ne peut pas se permettre d’échouer. La logique d’une confrontation avec le Président de la République était à rejeter d’avance, d’autant plus qu’il a donné au régime la chance de survivre. Il a eu sans doute raison de vouloir « gérer » un chef d’Etat de tempérament « ingérable ».
En Lansana Kouyaté Premier Ministre, le Président Conté devrait normalement trouver un allié naturel et sûr, malgré les conseils de ceux qui lui disent le contraire. Kouyaté, par ses nombreux contacts et le respect qu’on lui accorde à l’extérieur, a beaucoup à offrir à son pays. Il faut exploiter cet avantage. Son départ serait dommageable en ce moment extraordinaire de l’évolution de notre pays doté de grandes ressources humaines et naturelles et qui doit attirer des investissements importants pour accélérer son développement.
Les Guinéens et les Guinéennes aspirent à la résolution de la tension entre la présidence et la primature. Il y va de l’intérêt des détenteurs des deux offices politiques clés de s’entendre, de coopérer et de conduire l’Etat guinéen sur la voie de la rationalité et de la bonne gouvernance nécessaires à la réalisation des rêves des populations.
Le développement économique réduira les tensions ethniques parce qu’il contribuera à la réduction de la pauvreté et du chômage.
Ainsi, la diversité ethnique que d’aucuns considèrent comme une source da mal se transformera, comme un bel arc-en-ciel dans le firmament guinéen, en une richesse et en une force pour l’établissement de la démocratie et de la prospérité. Il est temps que le premier magistrat de la nation réalise que le bon acheminement de son mandat et donc le succès de sa propre fin de règne dépend de celui du chef de gouvernement mis en place sur l’impulsion des masses populaires et des organisations socio-professionnels
Professeur Lansiné Kaba (de Chicago)
Ancien doyen de Faculté
En visite à Conakry.
Pour www.nlsguinee.com