samedi 28 juillet 2007
En janvier et février 2007, le peuple de Guinée s’est levé pour faire face au système politique en place et assumer, comme en septembre 1958, son histoire. Les conséquences sont connues. Le pouvoir a plié et négocié avec les représentants de toutes les composantes légales de la nation : Syndicats, Société Civile, autorités religieuses, Assemblée Nationale, Patronat et dans une moindre mesure partis politiques.
Le résultat fut la désignation de quatre personnalités par les institutions républicaines. Le Chef de l’Etat a choisi l’un d’entre- eux comme Premier Ministre dit de Consensus et Chef du Gouvernement.
Après une période relativement longue, l’heureux élu a nommé son gouvernement. Des supputations de toutes natures, des impatiences, des critiques fondées ou non ont marqué le temps écoulé entre le 26 février et le 25 mars : dates respectives de nomination du PM et du gouvernement.
Le Premier Ministre a fait naître, dans son discours d’investiture, l’espoir dans les cœurs des guinéens. Il présente un programme précis et ambitieux qui s’appuie sur 8 priorités. Son message transmis dans un vocabulaire mesuré et un style limpide séduit plus d’un. Bref, tout semblait être conçu pour apaiser et séduire. Des mois ce sont écoulés et le désespoir commence à pointer. La désillusion se fait de plus en plus sentir. Quelles en sont les raisons ?
Je vais essayer d’indiquer certaines d’entre- elles qui ont conduit à une sorte de stagnation et ont poussé beaucoup de guinéens à parler d’espoir déçu ou d’échec. Je le ferai en énumérant une trilogie d’erreurs (parmi tant d’autres) commises et tenterai de les analyser.
La rupture du dialogue d’avec les institutions : Syndicats, Société Civile, Assemblée Nationale et partis politiques
Le Premier Ministre dont la désignation, semble- t- il, a fortement été appuyée par les syndicats et l’Assemblée Nationale, s’est empressé de vouloir couper le cordon ombilical. Il a, en tant que fils, ou enfant, c’est selon, voulu tuer le père pour s’affirmer. Complexe d’Oedipe diront les psychanalystes freudiens. A moins que, l’hypothèse a été émise avec instance par d’autres, qu’il n’ait affiché des préférences personnelles ou subjectives pour certains au détriment d’autres.
D’ans l’un comme dans l’autre cas, il s’agit d’une erreur difficilement relevable. Jusqu’à preuve de contraire, les guinéens ont la ferme conviction que tout changement doit s’appuyer, notamment, sur l’Inter- Syndicale et la Société Civile. Que des membres de ces organisations soient taxés d’avoir changé de cap n’affecte en rien l’image des deux institutions. Il revient aux seules personnes concernées de prouver le contraire.
La majorité des guinéens, syndiqués ou non, attache encore un immense espoir à l’action de l’Inter- Syndicale. Les guinéens vouent une admiration, si ce n’est un respect, aux leaders qui ont tout bravé pour défendre la cause nationale. Rien ne dit que le peuple ne se tournera pas, à nouveau, vers eux pour parfaire le changement réclamé en début d’année.
Quant à l’Assemblée Nationale, quelles que soient les réserves qu’on puisse formuler à son encontre, elle reste encore la seule institution habilitée à légiférer. C’est au gouvernement de trouver les moyens et la manière de composer avec elle. Cela, jusqu’à la fin de sa législature. Le Premier Ministre semble avoir minimiser cet aspect. Le blocage du dossier d’Hyper Dynamics et les invitations manquées à l’hémicycle en sont la preuve.
Dans les deux cas, il y a eu, soit une absence de dialogue, soit une volonté délibérée de marginaliser des interlocuteurs incontournables dans le contexte actuel du pays.
Les partis politiques ont, quoi qu’on en pense, une place non négligeable dans les institutions républicaines. En tant qu’acteurs de la vie politique, ils ont un rôle qui n’est pas à minimiser. A défaut de prendre part à la décision, il devrait être consultés dans les dossiers importants de la vie nationale. Cela est d’autant plus nécessaire que, le Premier Ministre n’est d’aucun parti politique.
La non satisfaction de deux axes prioritaires : l’eau, l’électricité et l’emploi
Le Premier Ministre avait fermement promis aux populations de Conakry l’eau et l’électricité. C’est l’obscurité qui est au rendez- vous. L’électricité suit encore, et peut- être pour longtemps, l’emploi du temps du mari polygame de notre pas. Aujourd’hui, c’est ton tour. Demain, c’est celui de l’autre. Conséquence, si la belle ne voit pas monsieur, elle se contente de dire : c’est comme d’habitue. Ainsi, les communes de la capitale continuent- elles à jouer aux rivales. La favorite étant, pour le moment, les endroits où ronflent les groupes électrogènes. Pire, les quartiers qui voient la lumière nocturne en sont dépourvus depuis les dites promesses.
Quant à l’eau, c’est encore à celui qui est le plus matinal d’avoir quelques gouttes, non plus bleues, mais bien rouges de cette denrée rare que le peu de pompes ou de puits veulent bien cracher.
Ce bien commun n’est encore accessible qu’à ceux qui, pour une bonne part, à force de détournement de fonds public ou de corruption, ont pu faire des forages ou possèdent des véhicules 4 x 4 (ou autres) capables de transporter le liquide vital. Ils sont encore les seuls à ouvrir, selon que leur cœur leur en dit, les portails bien gardés de leur cour pour donner à quelques voisins chanceux ou turbulents quelques litres.
Pourtant, Dieu sait que les populations de Conakry sont sensibles à celui qui leur donne eau et courant ! A force de résignation, elles ont réduit leur besoin de cette matière vitale. Dommage pour ces habitants du Château d’eau de l’Afrique Occidentale ! Quel cœur dur ne les prendraient pas en pitié ? A moins de reconnaître que c’est honteux pour la nation que l’eau manque en Guinée !
Les jeunes qui ont revendiqué le changement et ont rêvé plus que tout à un avenir meilleur triment aujourd’hui plus qu’hier. Avant, ils accusaient le système en place. Du moment qu’ils se sont battus et obtenu gain de cause, ils s’en remettent au nouveau gouvernement. Pour le moment, le présent ne leur a pas offert plus d’emplois que le passé.
La flamme de l’ethnocentrisme
Depuis des mois, les démons de la division ont resurgi et rallumé une étincelle qu’on croyait éteinte : l’ethnocentrisme. En jouant sur la corde la plus sensible, les signataires des tracts, n’ont pas rendu service au Premier Ministre. C’est du moins ce qu’on puisse dire ! Il est incontestable que ce ne sont ni des Koly, Niankoy, Togba, Bangoura, Soumah, Boumbaly ou Bah , que sais- je, qui les ont paraphé. Nous connaissons tous le nom ( ou pseudonyme) utilisé.
Le Premier Ministre aurait saisi cette triste occasion de montrer qu’il est bel et bien l’homme de Consensus que les guinéens ont choisi. Le mutisme du gouvernement, du moins sa réaction laconique, ont laissé libre cour aux nostalgiques du passé. Une condamnation ferme, par voie de presse et un engagement personnel dans le combat contre l’ethnocentrisme auraient redoré son blason.
A la place de tout cela, il conforta, inconsciemment, du moins j’ose le croire, les adeptes de l’opposition ethnique par les nominations des gouverneurs, préfets et hauts cadres. Ce fut, qu’on le dise ou non, et la démocratie impose « la vérité républicaine » une lourde erreur.
Que le Premier Ministre veuille faire croire que c’est le ministre de l’Intérieur qui ait fait le choix des nominés rend l’acte encore plus grave. Qui sait le fonctionnement des institutions guinéennes ou d’ailleurs ne peut le croire. Pire, au cas où ce serait réellement le ministre désigné qui est l’auteur des nominations, cela reviendrait à dire que le Premier Ministre n’assume, tout simplement pas, sa fonction.
Le Premier Ministre devrait revoir sa copie. Il devrait soumettre au Président de la République une nouvelle liste, de nouvelles propositions. Pour cela, il devrait associer les institutions républicaines : syndicats, Assemblée Nationale, Société Civile et partis politiques. En tout état de cause, une meilleure redistribution des cartes s’impose. Personne ne peut voir un consensus en parcourant la liste des gouverneurs, préfets et hauts cadres récemment nommés. Personne ne peut, non plus accuser, cette fois- ci, le Président de la République ! On serait, peut- être tenté de se demander pourquoi a- t- il accepter de signer ? En tout cas, on ne dira pas c’est parce qu’il y a plus d’originaires de la Basse- Guinée dans la liste.
Le blocage sur la passation de service entre le préfet de Dubréka sortant, M. Brada Dramé et le nouveau n’est que l’une des conséquences des nominations à base ethnocentrique opérées par le Premier Ministre. En effet, que pourra- t- il dire au Général Conté ? J’ai mis les miens, tu ne défendras pas les tiens ?
Nul n’ignore que cinq (5) préfets au moins sont des parents directs du Premier Ministre, sans compter ses autres proches parents qui détiennent les ministères stratégiques. Quand tu creuse le trou de la trahison, ne l’approfondie pas, car tu ne sais pas qui peut s’y précipiter, dit un proverbe africain !
Le Premier Ministre guinéen, ne semble qu’au début de la récolte de l’ethnocentrisme administratif et politique qu’il a lui- même initié au moment où le peuple lui demandait le consensus ! Qui sème le vent, récolte la tempête !
Quelle issue ?
Je proposerai une piste de réflexion en 10 points devant conduire, à mon avis, à une issue et une relance de l’action. Du moins, pour éviter à notre pays une nouvelle crise sociale et politique.
Le Premier Ministre doit impérativement :
1- redonner aux institutions républicaines leur rôle d’arbitre, d’observateur comme cela avait été mentionné dans les accords tripartites en renforçant le dialogue et renouant la confiance ;
2- revoir les nominations que les guinéens ont jugé comme étant non consensuelles ;
3- s’adresser à la nation pour expliquer les raisons du retard ou de la non réalisation des promesses et lever le doute sur certains reproches qui lui sont faits ;
4- éclairer ses relations avec les institutions républicaines, y compris les partis politiques ;
5- dire s’il a des ambitions politiques au- delà du mandat que lui ont fixé les accords tripartites et éclairer l’opinion sur les comités de soutien se réclamant de lui;
6- prendre un engagement vis- à- .vis du peuple sur sa neutralité face aux partis politiques ;
7- réunir les organisations de jeunesse et faire « un état des lieux » de l’emploi des jeunes ;
8- faire de la journée du 24 janvier une journée des martyrs ;
9- doser les promesses en les adaptant aux moyens financiers qui sont à la portée du gouvernement ;
10- aller le plus souvent au contact du pays profond comme ce fut, tout récemment, le cas en Guinée- Forestière.
Au cas contraire, c’est- à- dire si les promesses faites aux guinéens ne se concrétisaient pas rapidement :
1- le risque est grand (pour le PM) que certains membres éminents et consciencieux (il y en a !) de son équipe ne fassent un choix crucial : prendre distance ou se compromettre à jamais
2- Il n’est pas exclu, non plus, que les guinéens réclament un nouveau changement. Cette fois- ci, de manière pacifique. Le contraire serait étonnant, dans la mesure où l’absence de réalisation gouvernementale tend à faire l’unanimité sur un problème d’efficacité ou de leadership.
La tendance commence même à se dessiner, notamment après les nominations évoquées plus haut, que le Président guinéen est sur la voie de redevenir le rempart face aux tendances que cacheraient certains choix opérés et aux menaces de retour d’un certain pouvoir. Je mesure, à sa juste valeur, le tollé que provoquerait cette dernière affirmation. Mais là encore « vérité républicaine » oblige !
Enfin, beaucoup de guinéens commencent à penser à la nécessité d’une seconde alternance gouvernementale et croient qu’elle n’est pas prématurée. Cela, avant les élections législatives que le gouvernement actuel veut organiser après s’être positionné par les nominations qu’il a faites. Il reste que, pour reprendre cette expression devenue un adage de chez nous : « en Guinée, rien ne sera plus comme avant. »
Par M. Kemoko Keita, France
E-mail : Kémokokeita75@yahoo.fr
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