Guinée : PRIMATURE, POURQUOI LE PREMIER MINISTRE DÉRANGE TANT ?
18 mai 2005
Nommé le 9 décembre 2004 dans les fonctions de Premier ministre, dans un contexte de crise généralisée – est-il besoin de le rappeler encore ? –, Cellou Dalein Diallo est régulièrement pris à partie à cause de la peur qu’il suscite chez certains dont il menacerait l’avenir et le mythe, mais aussi parce que, malgré lui, il gène manifestement de nombreuses ambitions.
Depuis qu’il a été appelé au gouvernement, Cellou Dalein Diallo est pris pour cible. Au début, il a souffert de son amitié avec Kassory Fofana, ancien ministre de l’Économie et des Finances. Puis, il lui a été ‘’reproché’’ de diriger un ministère réputé ‘’grand, riche ’’ et objet de certains appétits. Comble du paradoxe, son bilan jugé plutôt flatteur à tous les égards – au risque de frustrer certains qui ne veulent pas en entendre parler, n’ayant rien à y redire –, en même temps qu’il explique la sympathie de la majorité des Guinéens, justifie l’ire et l’hostilité de quelques anciens et nouveaux dignitaires et leurs proches et alliés.
En réalité, l’image et la réputation de technocrate et de ‘’bosseur’’ que les Guinéens ont de leur Premier ministre, au-delà de tous les préjugés et des critiques, constituent aux yeux de certains un potentiel politique, voire électoral, qu’il ne faut guère laisser prospérer. Qui plus est, Cellou Dalein Diallo a le ‘’malheur’’ d’appartenir à une région qui, contrairement à beaucoup de ses compétiteurs et contradicteurs, a un poids électoral certain et où il a réussi – autre source d’inquiétude – à bouleversé la donne politique en faveur du pouvoir et du général Lansana Conté. Cet ‘’acquis’’ ne lui profitera-t-il pas un jour ? semblent s’émouvoir tous ceux qui veulent être « calife à la place du calife ».
Voilà peut-être ce qui explique qu’on veuille en faire un ‘’candidat forcé‘’ à une succession à laquelle rien, a priori, ne le prédestine. Si ce n’est peut-être la grande estime de ses compatriotes dont il ne fait pas cas et ne tire aucun orgueil particulier, aucune ambition illégitime.
Il est tout à fait normal donc qu’ayant les faveurs de la majorité de ses compatriotes, politiquement fort et aujourd’hui Premier ministre, Cellou Dalein Diallo apparaisse comme un ‘’empêcheur de tourner rond’’, un homme auquel l’on cherche des ‘’défauts’’ et des griefs le plus souvent dérisoires et ridicules.
Mais à qui Cellou fait tant peur ?
Les anciens Premiers ministres
Certains hommes publics nourrissent longtemps l’illusion d’être irremplaçables. Malheureusement, cette vanité bien humaine a habité les prédécesseurs de Cellou Dalein Diallo. A tort. Car la primature a survécu à toutes les vicissitudes. Et pourtant, aussi bien Sidya Touré que François Loncény Fall se sont sentis investis d’une mission messianique.
En effet, appelé à la primature au lendemain de la mutinerie militaire des 2 et 3 février 1996, à un moment de tous les dangers pour la Guinée, Sidya Touré avait pensé qu’il était un nouveau prophète. Il a bénéficié d’un concours de circonstances extraordinaire qui lui a donné encore plus de prétentions. Aujourd’hui, il revendique d’avoir donné de l’eau et de l’électricité aux Guinéens. Seul un débat contradictoire permettra, un jour, de mettre fin à cette escroquerie intellectuelle et morale. Toutefois, il est étonnant de constater qu’il ne lui a pas fallu longtemps pour perdre ses ‘’acquis’’. Ne s’agit-il pas dans le fond d’un énorme bluff qui sert de base à une fausse propagande ? Celle-ci d’ailleurs a montré ses limites dans le temps qui a entamé le mythe d’un Sidya Touré par lequel le bonheur de la Guinée passerait inéluctablement. Et dire que l’imposture n’a toujours pas été révélée ! En tout cas, l’on sait au moins qu’il y a une alternative à… Sidya !
Quant à François Lonsény Fall, il a eu le ‘’mérite’’, pour certains, d’avoir démissionné de ses fonctions de Premier ministre. Parce qu’il a été quand même jusqu’au bout ministre des Affaires étrangères d’un homme dont il a jugé subitement la collaboration impossible. Qu’est-ce qui a changé chez Lansana Conté d’un décret à un autre ? Tout de même, le système que le Premier ministre démissionnaire pourfend maintenant lui a permis de se faire connaître, d’avoir une carte de visite qui lui permet aujourd’hui d’exister. A ce propos, si les fonctions de François Loncény lui ont ouvert de nombreuses portes personnellement, quel profit la Guinée en a-t-elle tiré vraiment ? A-t-on accordé un financement à la Guinée grâce à l’ancien ministre des Affaires étrangères, y a-t-il en Guinée ‘’quelque chose’’ qu’on lui devrait ? En revanche, Cellou Dalein Diallo n’a pas été aux États-Unis ou en Europe pour négocier sa reconversion ou une sortie, il y est allé pour plaider avec succès la cause de la Guinée que Fall avait jugée perdue, comme l’attestent les comptes rendus de mission qui n’ont rien à voir avec une quelconque opération de charme pour un homme ayant conquis l’opinion par des réalisations d’intérêt public visibles et non par des ‘’bluffs’’ répétés ou des campagnes de presse douteuses. Au ministère des Transports et des Travaux publics, Cellou Dalein Diallo a réalisé cinq grands ponts qui ont complètement désenclavé le pays et facilité la circulation routière : il s’agit du pont sur le Diani, sur l’axe N’Zérékoré-Macenta, celui de Yirikiri sur la route Kouroussa-Kankan ; il y a aussi le pont le plus long de Guinée – 500 mètres – sur le Niger, à Djélibakoro, il y a un autre sur le Tinkisso et, bien sûr, il y a le pont sur la Fatala qui était attendu depuis des lustres. Dans la capitale Conakry, les citoyens suivent avec un vif intérêt les travaux de l’autoroute Tombo-Gbessia, d’une valeur de 80 millions de dollars ; la route Enco 5-Kabgelen, d’un montant de 50 millions de dollars, suit aussi son cours normal, celle de Matoto-Dapomba est également en cours d’exécution pour une enveloppe de 20 millions de dollars. La liste n’est pas exhaustive. Quel ministre ou Premier ministre du général Lansana Conté a tant fait et garde la tête sur les épaules ? Depuis l’indépendance, a-t-on connu meilleur bilan ?
Entre l’amour de soi ou celui du pays, le choix n’a jamais été difficile à faire pour l’ancien Premier ministre lorsqu’il s’agit de se déterminer entre sa carrière, ses propres ambitions et l’intérêt de la Guinée. C’est pourquoi, alors qu’on l’attendait dans son pays pour militer en faveur du changement qu’il prône urbi et orbi, Fall a choisi d’aller en Somalie y représenter le secrétaire général de l’ONU. Pour un ‘’nouveau leader’’, est-ce de cette manière que se fait la conquête du pouvoir suprême ? Pour cet ‘’idéal’’, d’autres personnalités engagées dans la lutte politique n’ont-elles pas tout abandonner – y compris les possibilités d’embauche – depuis des années ?
A la primature, François Loncény Fall a laissé les Guinéens sur leur faim. Il ne peut y revendiquer le moindre bilan. Peut-être seulement la profession de foi du tout nouveau promu. N’ayant aucune expérience de la gestion administrative et financière, Il n’a rien débloqué ni à l’intérieur ni à l’extérieur pour qu’on parle même d’une symphonie inachevée. Tous les dossiers – SOGEPAM, dialogue politique… – débloqués par la suite par Cellou Dalein, eh oui, étaient restés pendants. Ni avec l’Union européenne, ni avec la classe politique, ni avec les institutions de Bretton Woods, ni sur la libéralisation des ondes, il n’y a eu la plus petite avancée.
Plutôt donc que de laisser apparaître ses limites dans l’épreuve de la gestion, les signes de son échec ayant commencé à poindre à l’horizon, Fall a opté pour la solution de la facilité, c’est-à-dire la démission avec l’espoir et l’arrière-pensée de prendre date en frappant les esprits et les consciences : une simple parade.
Son acte a, au demeurant, accentué davantage les difficultés au point que chacun, à commencer par lui-même, avait parié sur le pire, un effondrement rapide et programmé du régime. Un an après le général Lansana Conté est là, bien là, son régime n'a toujours pas chuté. Bien au contraire, et malgré tout, il y a aujourd’hui une embellie et le ciel se dégage.
Mais justement, puisque Cellou Dalein Diallo n’est pas aussi expansif et obnubilé par le pouvoir des médias, comme certains, l’on a le sentiment que rien n’a bougé. Or, il est le seul Premier ministre à avoir conféré avec toute la classe politique, à lever la plupart des suspensions d’aide à la Guinée… En soi, sa seule désignation comme successeur de François Loncény Fall a ‘’isolé’’ celui-ci dans le débat national et réduit l’effet d’une démission qui est loin d’avoir révélé tous ses secrets. Mais en plus, les débuts sont prometteurs, la confiance, même timidement, est revenue à l’intérieur, la Guinée n’est plus isolée, ni marginalisée, bref le pays se relève de ses blessures profondes.
En revanche, que reste-t-il du bilan mitigé de Sidya Touré, que peut-on retenir du passage de François Loncény Fall aux affaires en Guinée ? Le cadeau de l’Histoire et du destin qu’est cette fameuse présidence du conseil de sécurité pendant la crise irakienne – qu’il doit d’ailleurs au chef de l’État ?
Attaché à l’instant et parti d’une scène publique dont il n’a pas pu affronter les aspérités ni faire face aux avatars, l’ex-Premier ministre François Fall, chaque fois, jusqu’à sa récente nomination en Somalie en passant par sa décision de créer un parti politique, a tenté de se rappeler au souvenir des Guinéens et de rester dans l’Histoire de la Guinée. Cellou Dalein Diallo, en cela, semble le contrarier aujourd’hui, étant ‘’mieux vu que lui’’ en Guinée comme à l’étranger.
A la vérité , aucun des anciens Premiers ministres du général Lansana Conté, en particulier Sidya Touré et François Loncény Fall, ne survivraient à une éventuelle réussite de Cellou Dalein Diallo, qui n’a pas abdiqué face aux pesanteurs sociales et politiques, comme Fall, et qui n’en est pas encore réduit à subir dans le silence et la résignation son impuissance, comme l’a fait Sidya Touré. Il ne semble pas non plus résolu à jouer les figurants à l’image de Lamine Sidimé. Le nouveau locataire de la primature, d’un avis général, a le talent de chacun de ses prédécesseurs sans avoir hérité des tares d’aucun d’entre eux.
En clair, Cellou Dalein Diallo a le soutien et l’estime des bailleurs des fonds, celle-ci a été réitérée lors de sa visite aux États-Unis et en Europe en des termes si flatteurs que sa modestie a dû en souffrir. Qui de Fall ou de Sidya, aussi loin qu’on remonte dans le temps et les souvenirs, a eu droit à autant d’honneurs et d’éloges ? Cellou Dalein est l’homme de la situation, d’abord pour la majorité des Guinéens, ensuite pour les bailleurs de fonds – statut que l’on croyait le seul apanage de Sidya Touré –, il a ouvert les portes des ‘’grands’’ quand on croyait que seul Fall en avait le secret, il réussit à maintenir des relations apaisées avec le chef de l’État, comme Lamine Sidimé s’y était efforcé les cinq longues années qu’il a passées à la primature.
Les anciens Premiers ministres du général Lansana Conté n’ont-ils pas alors chacun un intime intérêt à ce que Cellou Dalein Diallo échoue là où il n’ont, eux, rien pu faire ? Sa réussite, dès lors, est le cauchemar commun dans la mesure où l’on est plus soucieux à démontrer l’incapacité du régime à se réformer que du bonheur et de la prospérité des Guinéens dont certains voudraient bien se croire les seuls artisans possibles.
Un jour, comme Michel Debré lorsqu’il s’était présenté à l’élection présidentielle française de 1981 face à François Mitterrand, François Loncény Fall et Sidya Touré, à travers, eux aussi, le score médiocre qu’ils réaliseront, comprendront qu’en politique il ne faut pas confondre applaudissements – voire sympathie – et poids électoral.
Les candidats à la succession
Malgré lui, et peut-être contre sa volonté, l’on voudrait faire entrer le Premier ministre dans la bataille pour la succession – loin d’être ouverte – du général Lansana Conté. Aussi pareille perspective mobilise-t-elle contre le Premier ministre et l’expose aux pires rivalités. C’est que Cellou Dalein Diallo pèche par certains faits : le chef de l’État lui réitère sans cesse sa confiance, lui a délégué des pouvoirs très étendus, il bénéficie de la sympathie de la majorité des acteurs guinéens et étrangers et, d’une manière générale, des faveurs d’une large frange de l’opinion. Par ailleurs, il occuperait une position déterminante au sein du pouvoir exécutif. Il a donc forcément des ambitions ou s’opposerait à tout le tout moins aux ambitions déclarées de certains. Dans les deux cas, il est à combattre, voire à abattre. C’est ainsi que beaucoup de personnes qui rêvent de succéder au général Lansana Conté perçoivent et traitent Cellou Dalein Diallo.
Les ‘’perdants’’ de la réforme
Le ‘’ feuilleton’’ des bons de caisse a révélé la difficulté à remettre de l'ordre dans l’économie, un défi majeur pour le Premier ministre. L’action a suscité des réactions et des interprétations mettant en péril les valeurs citoyennes et républicaines. Au point que l’affaire semble aujourd’hui classée.
Par ailleurs, le relèvement du niveau des taxes et d’autres mesures provoquent également une levée de boucliers. En clair, il y a de fortes résistances au changement ! Or, la mise en œuvre du programme de réformes déterminera en grande partie les chances de succès de Cellou Dalein Diallo dont la marge est limitée par le pouvoir relatif – voire par procuration – plutôt qu’absolu qu’il a. Beaucoup de ‘’seigneurs’’ seront fatalement touchés par les grandes réformes. Aussi faut-il s’attendre à une hostilité plus grande et à une campagne plus farouche contre le coordinateur de l’action gouvernementale de la part d’une élite menacée dans ses intérêts et ses ambitions. Peut-on à cause de cela manquer le rendez-vous avec l’Histoire ?
En tout état de cause, le débat aujourd’hui devrait porter sur les solutions aux nombreux problèmes du pays, les contraintes à lever pour opérer une reconversion des mentalités dans la gestion ; l’on devrait se demander comment mettre fin à la prévarication, au vol des deniers publics, mais aussi comment tuer dans l’œuf la préférence ethnique devenue pour beaucoup de Guinéens un alibi et un refuge, pour ne pas dire un cheval de bataille. Parce que la Guinée est au bord de la guerre froide.
Tibou Kamara
Directeur de la publication de ' L'observateur'
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