mardi 12 juin 2007
En 2005, j’eus le privilège de rencontrer Sembène Ousmane à deux reprises lors d’un passage à Dakar. J’avais à l’égard de l’homme des sentiments ambivalents. J’admirai son œuvre mais je restais dubitatif sur les relations qu’il aurait entretenues avec Sékou Touré. Cette ambivalence était symbolisée par l’enthousiasme et la méfiance que je ressenti après avoir visionné son chef d’œuvre cinématographique, « le mandat ».
Quand j’étais adolescent, le film avait été commandité et distribué dans les salles de cinémas de la Guinée. Pour le PDG l’œuvre était une aubaine contre Senghor durant le paroxysme des campagnes contre tous les régimes africains traités de fantoches. Si j’acceptais l’idée que l’on puisse utiliser l’œuvre d’un homme indépendamment de son auteur à des fins propagandistes, je ne comprenais pas les rapports de Sembène qui avait tant lutté pour la justice, avec un régime criminel comme le PDG.
Cette question me hantera jusqu’au jour où j’eus l’occasion de rencontrer l’homme. C’était dans son bureau exigu de Dakar. Entre temps, un de ses biographes, le professeur Samba Gadjigo, avait élargi ma vision sur l’homme, sur sa complexité intellectuelle et la profondeur de son engagement. La discussion était sur l’idée d’un centre culturel régional de l’Afrique de l’ouest.
Pour Sembène Ousmane le folklore a pris la culture en otage. Les élites sont silencieuses. Les créateurs domestiqués par des besoins matériels. La culture populaire, très vivace, reste la pépinière sur laquelle bâtir. La discussion continua après cette mise au point caractéristique de la démarche de l’homme qui sut coller et exprimer les luttes et les aspirations de ses contemporains. Sur Wade. Je lui demandais quels étaient leurs rapports. Il ne répondit pas directement. Il donna des instructions à sa secrétaire et attendit quelques minutes pour indiquer qu’il a de ses nouvelles grâce à la première dame qui semble malheureusement plus intéressée à la culture Africaine.
Ensuite, contre ma propre résolution, je ne pus résister de mener la discussion sur Sékou Touré. Là aussi, Sembène ne donna pas une réponse de front. Même attitude détachée. Il se rappela à haute voix avoir passé de bons moments à Dalaba, à lire et à écrire. Très souvent ajouta-t-il je voyageais dans la région des hauts plateaux et admirait le paysage Foutanien. Puis au moment où j’allais partir, il réitéra encore les souvenirs agréables qu’il avait de la Guinée.
Puis il dit « Pour Sékou Touré, c’est bien dommage ». Lors de notre deuxième rencontre, comme s’il voulait élaborer sur sa réponse énigmatique, il déplora le fait que Sékou Touré ait dilapidé tant de potentiels dans son propre pays.
La frustration de rencontrer des personnes remarquables est due au fait qu’il y a tant de choses sur lesquelles on aurait aimé qu’ils s’étendent. Lors de ces rencontres brèves, Sembène Ousmane, changea le questionnement que j’avais sur lui. Il le déplaça avec peu de mots sur une interrogation plus essentielle. Celle des occasions manquées de l’histoire. Son « c’est dommage » sur Sékou Touré peut se prêter à plusieurs interprétations. L’une d’elle peut-être qu’il avait voulu dire que si Sékou Touré avait pris le cheminement qu’il suivit, il se serait hissé sur ce tabernacle où l’on change sa douleur en amour. Avec la disparition de Sembène, deux destins d’autodidactes africains sont ainsi offerts à la réflexion historique.
Ils étaient tous deux enfants à l’époque où le colonialisme consolida son règne en Afrique. Ils étaient ainsi engagés tout naturellement dans la lutte qui sera la leur. Celle de se libérer de ce joug.
L’un, Sékou Touré, fit de l’agitation son arme favorite, faisant feu de tout bois qu’il a sous la main pour se hisser sur le devant de la scène. Dans sa hâte de dominer il ne prit point le temps de s’éduquer et de s’amender. Ses réflexions sont des tactiques pures de survie politique. Sa création littéraire se limitera à des écrits insipides perlés d’injures, embrassant dans un amas confus le matérialisme, l’interprétation des cris des hiboux, la puérile définition de la vaseline etc. Un composé indigeste d’un imposteur et d’un poète raté rongé par la honte de son inspiration douteuse.
L’autre, Sembène, ne fréquenta aussi que sommairement l’école française. Mais il en tira le discernement de son devoir au lieu d’une frustration infantile de se venger de la vie. Il comprit que le chemin vers la liberté passe par la culture. Il se mit à lire et ouvrit son regard sur l’école de la vie avec la volonté de se perfectionner. La solidarité réelle avec son monde fut sûrement son arme. En se perfectionnant, on sait que l’on perfectionne le monde.
A l’opposé Sékou Touré s’était dissocié de son monde sur lequel il rejeta ses propres lacunes. L’incapacité qu’il eut de ne pas faire des études sera un ressort maladif pour se venger sur tout ce qu’il percevait comme « supérieur ». Il s’englua dans la démagogie fasciste en prétendant créer un homme nouveau. Une tentative diabolique de briser l’échine intellectuelle des citoyens de son pays et leur ôter tout ressort de résistance. L’instauration d’un système où la médiocrité sera récompensée. Ce n’est que 23 ans après sa mort qu’une nouvelle génération émergea de la chape de plomb de son règne pour réclamer un peu de dignité.
Dans un cheminement parallèle, Sembène milita dans les syndicats non pas pour se faire un nom mais parce il n’y a de digne que les vies de luttes pour les causes justes. Contrairement à Sékou, Sembène ne fut jamais fonctionnaire colonial. Ses talents le lui auraient permis. Mais il avait été saisi par le magnétisme de porte-parole des opprimés. Il se mit à chanter les courages des peuples et à rire de leurs tares. Il avait dompté les démons de la vengeance et de la manipulation.
Comprendre comment il le fit demeure une tâche pour nous tous qui lui survivons. Il faudra propager le questionnement essentiel de savoir qui il était. Une façon de l’appréhender est par la dissection académique de son œuvre cinématographique, ses écrits, son attitude, ses paroles et son sens honorable de liberté. Une autre, aussi utile, est de le comparer à ceux qui, furent ses camarades. En éclairant leurs cheminements, peut-être que l’on retrouvera les bifurcations qui menèrent les égarés à se brûler avec les sortilèges du pouvoir ou à se suicider avec le venin de l’abdication.
Comment Sembène s’immunisa contre ces maladies ? On peut avancer que c’est parce qu’il entreprit de se connaitre en faisant connaitre les peines de ses concitoyens. Si on peut résumer l’homme, on ne peut ne pas utiliser le mot lucidité. Elle le mènera à cette forme rare de compassion. Seuls ceux qui ont, comme lui, pris une pagaie pour naviguer les marécages des douleurs historiques et qui en sont revenus avec les splendeurs de la compréhension peuvent accéder à cette forme divinement simplifiée de la vie… et de la mort.
Par Ourouro Bah
Pour www.nlsguinee.com