lundi 23 avril 2007
"Notre compatriote, l'éminent professeur Lansiné Kaba est invité à donner une conférence publique mercredi 25 avril à 17H à l'École des Affaires Publiques et Internationales (SIPA) de la très célèbre Université de Colombia à New York. La conférence portera sur la résolution des conflits politiques, principalement dans et selon la tradition africaine. Nous avons jugé utile de nous entretenir avec le Professeur et de vous communiquer ses réponses à nos questions."
• Sidibé : M. le Professeur, merci d'avoir accepté cette interview. Voudriez-vous nous dire l'importance de la conférence que vous allez faire mercredi prochain?
M. Kaba : Il m'est agréable de discuter avec vous. C'est un honneur dans le monde universitaire de recevoir une invitation à parler sur un autre campus et de surcroît de grande réputation, de partager ses pensées avec des chercheurs et des étudiants. De tels dialogues constituent le sel du savoir. Je suis content que je m'adresse à un public composé des gens du monde académique et d'autres qui s'intéressent à l'Afrique.
Je vais explorer des aspects de l'histoire et de la politique en Guinée pour faire mieux connaître ce pays qui est le nôtre et qui n'est pas aussi bien connu que nous le souhaiterions. J'aborderai des aspects de son passé, de son présent et de ses perspectives de développement dans l'unité et la démocratie.
Je me pencherai ainsi sur les mécanismes qui ont servi à la résolution des conflits. Parmi ces mécanismes, me semble-t-il, figurent la peur de la guerre, le dialogue et les pressions, qu'elles soient de nature politique, économique, diplomatique, culturelle, religieuse ou judiciaire.
• Sidibé: Vous avez mentionné la guerre?
M. Kaba : Oui, la peur de la guerre et des ravages qu'elle entraîne, y compris la faim et les souffrances, peut amener les belligérants ou les adversaires à la table de négociations.
La guerre en tant que forme extrême de la violence et du conflit invite les sages à réfléchir et à tout faire pour l'éviter. Car elle est dangereuse et destructive. En une journée de guerre ou d'insurrection, on détruit aisément les fruits des années de labeur. Par ailleurs, la guerre accouche aussi des solutions radicales qui peuvent mener au progrès.
• Sidibé: Pensez-vous que le problème guinéen est à présent résolu?
M. Kaba : Loin de moi, cette pensée. La formation du gouvernement par le Premier Ministre de consensus, M. Lansana Kouyaté, a apporté de l'accalmie un peu partout à travers le pays, excepté peut-être, et cela est regrettable, dans le secteur de l'enseignement supérieur. Cependant, le problème fondamental, c'est-à dire la dissatisfaction totale des populations et le besoin de réformes profondes du système économique et politique persiste.
Le répit que nous observons depuis l'arrivée du nouveau gouvernement se maintiendra, je pense, si cette équipe fait preuve de sérieux et de compétence dans la gestion de la chose publique. S'il n'y a pas d'interférence du président Lansana Conté et de ses acolytes dans l'administration de l'État et des ressources financières, le Premier Ministre aura la chance de faire bouger le pays dans le sens que veulent les populations. M. Kouyaté doit s'atteler à mériter la confiance et de ses compatriotes et celle des bailleurs de fonds et des institutions financières internationales pour donner des raisons objectives d'espérer que le problème se résoudra sans une autre insurrection populaire.
La relance de l'économie et des investissements pour créer de l'emploi et la fin à la "cleptocracie" sans impunité sont des conditions indispensables pour résoudre la crise qui a fait de M. Kouyaté le chef du gouvernement. Il y va de l'intérêt de tous les citoyens et citoyennes, où qu'ils demeurent, de contribuer à cet effort de résolution et de construction.
Du point de vue de l'analyse, il convient de reconnaître que le cas guinéen est différent de celui de la Côte d'Ivoire, du Zimbabwe ou du Congo.
• Sidibé: La Guinée est elle exceptionnelle?
M. Kaba : La Guinée partage des traits communs avec bien d'autres pays africains. Mais certains aspects de son histoire sont plutôt uniques. Les populations guinéennes disposent donc d'atouts et d'options uniques pour résoudre leurs différends et leurs conflits.
• Sidibé: Pourriez-vous citer quelque chose de précis?
M. Kaba : Très brièvement, je dirais que longtemps avant la colonisation française il y avait en Guinée une certaine solidarité trans-régionale et trans-ethnique que j'appellerai volontiers "le Pacte guinéen" et dont je vais expliquer en plus de détail les éléments dans la conférence.
Ce ‘’Pacte’’ était tacite, certes; mais il fonctionnait adéquatement. Il liait les communautés les unes aux autres, ainsi que les grandes familles des quatre régions naturelles. Dans une certaine mesure, cette tradition s'est manifestée, d'une manière nouvelle, le 28 septembre 1958 et vient de se concrétiser éloquemment de janvier à mars 2007 dans les rues de la capitale et de toutes les villes de l'intérieur, sans aucune distinction de langues ou de religions.
Cet esprit d'unité et de solidarité nationales est à l'origine de l'établissement du gouvernement Kouyaté, n'est-ce pas? En d'autres termes, le pouvoir du président Conté, en ignorant les fondements et les exigences de cet esprit, a soulevé le courroux de la nation et a perdu ainsi sa légitimité.
Nous parlerons de cette question et de bien d'autres le 25 avril à New York.
Je vous remercie de m'avoir accordé cette interview.
Interview transmise par :
Mohamed ’’Joe’’ Sidibé, USA
Pour www.nlsguinee.com