lundi 02 avril 2007
Je viens de lire avec beaucoup d'intérêt les textes de Messieurs Amara Kaba, Jacques Kourouma et Thierno Monenembo. Même si Monsieur Kourouma ne cite pas nommément Thierno Monenembo, tandis que Monsieur Amara Kaba le fait ouvertement, dans leurs textes respectifs MM Kourouma et Kaba accusent Thierno Monénembo dont ils introduisent le procès. Le crime reproché à l'écrivain guinéen serait celui d'avoir fait référence à la question ethnique dans un texte qui traite de la crise politique en Guinée et la formation du gouvernement Kouyaté.
Ce texte, intitulé "Et maintenant" et publié Samedi le 31 mars sur la plupart des sites web guinéens, a été mal lu par Monsieur Kaba qui n’y cherchait apparemment qu’un motif d’accusation pour juger l’auteur.
A la lecture de ces trois textes, nous pouvons nous poser une question simple mais lourde qu'il ne faudrait surtout pas occulter : "quelle place occupe l'ethnicité dans le jeu politique en Guinée ?"
Il s'agit là d'une question très pertinente qui pourrait faire l'objet de plusieurs thèses de doctorat et de nombreux ouvrages en Sciences politiques. Pourquoi alors devrait-on censurer ceux qui soulèvent cette problématique en les accusant de mesquinerie et d'intention génocidaire ?
Je trouve qu'il y a quelque chose de malsain dans le débat entre intellectuels guinéens. Il est tellement facile de faire le procès d'un homme et de le condamner dès qu'il soulève une question gênante.
Pourquoi bon Dieu serait-il interdit de débattre de cette question ? Entre le texte écrit par Thierno Monenembo et la pratique politique en Guinée, où se trouve le plus grand danger pour la stabilité de ce pays ?
Je n'ai pas pris ma plume pour me porter avocat de Thierno, parce que je suis certain qu'il saura répondre à ses accusateurs en temps et lieu opportuns mais, je ne peux pas non plus accepter qu'on étouffe les questions qui doivent faire l'objet d'un vrai débat intellectuel simplement parce que cela déplairait à certaines personnes qui prétendent être plus patriotes que tout le monde.
Au nom de quoi Monsieur Kaba serait-il habilité à décerner des certificats de patriotisme et à classer les guinéens en catégories distinctes dont certains seraient de "nouveaux" et d’autres les "authentiques" patriotes. Il faut le dire très clairement pour que ce soit entendu une bonne fois pour toutes, nous n'avons pas besoin de faire partie d'un quelconque "Conseil des patriotes" pour prouver l'amour que l'on porte à notre patrie, la Guinée.
En outre, le fait de vivre hors du territoire national ne disqualifie personne pour participer au débat démocratique et traiter des questions d’enjeu national. Inutile de nous voiler la face, si la Guinée ne parvient pas à sortir de ce marasme dans lequel elle est plongée depuis 1958 c'est surtout parce qu'il est devenu impossible de débattre des questions d'enjeux politiques majeurs.
Il est trop simple et trop facile de décréter que "la Guinée est une même famille" tout en sachant que les logiques politiques ne correspondent pas à cette assertion. Oui, la Guinée est une famille, dans le sens où toute nation a vocation à refléter une certaine unité autour d'un idéal de société et d'un ensemble de valeurs partagées.
Toutefois, le sens de la politique réside dans la conquête, l'exercice et la conservation du pouvoir et l'on sait combien cette lutte autour du pouvoir peut être fratricide. Il n'est pas nécessaire de rappeler ici comment Sékou Touré a exercé le pouvoir entre 1958 et 1984. Si aujourd'hui, Lansana Conté et son régime sont présentés comme l'incarnation du mal guinéen, il ne faudrait pas non plus oublier que ce régime est aussi, que dis-je, surtout l'héritier d'une certaine tradition politique qu'il n'a fait que perpétuer sous une autre forme.
Alors, de grâce, évitons les amalgames et arrêtons de dénigrer les intellectuels honnêtes tout en nous autocensurant sur certaines questions, notamment la tyrannie de Sékou Touré.
La plus grande mesquinerie intellectuelle est celle qui consiste à refuser le débat lorsqu'il nous dérange, en nous voilant la face sur une réalité que nous ne voulons pas voir.
Le système Conté, héritier du système Touré est un système politique patrimonial fondé sur le partage du pouvoir par des cercles concentriques qui partent du plus proche des parents au plus éloigné des alliés mais dont la vocation est la maîtrise de tous les leviers d'actions permettant de garantir sa pérennité. Il existe bel et bien une stratégie de cooptation de certains cadres qui n'appartiennent pas à la même «tribu» mais dans le simple but d'en faire des serviteurs plus gelés. Voila la réalité politique guinéenne.
Alors, moi, je m'en fous de savoir si Monsieur Saïdou Diallo, d'abord pressenti comme probable Premier Ministre, va se retrouver au 7eme rang de l'ordre protocolaire du gouvernement. C'est son affaire, à lui, car il avait bien la possibilité de négocier les conditions de son entrée dans l'équipe.
Par contre, je m'interroge sur la supposée unité guinéenne retrouvée. Il est vrai qu'en Janvier ce sont les guinéens, tous les guinéens, sans distinction d’ethnie ou de tribu qui sont sortis manifester leur ras le bol face au régime en place. Cela est lié au fait qu’aujourd’hui la souffrance et la misère frappe tout le monde en Guinée. Les peuls ou les Malinkés ne souffrent pas davantage que les Soussous, Bagas, Nalous et autres. Personne n’est à l'abri. ..
Toutefois, il suffit de jeter un coup d’œil sur la composition des bureaux des partis politiques guinéens de l'opposition même pour se rendre compte combien ce pays est paralysé par des divisions sur des bases ethniques, tribales et régionales. Incapables de s'organiser ensemble autour d'un idéal politique et d'un projet de société, les hommes politiques guinéens ont tous le réflexe de s'entourer de membres de leur famille biologique et de leur communauté.
A l'exception de l'Union des Forces de Républicaines, aucun parti politique ne reflète la diversité ethnique du pays. Le RPG du Professeur Alpha Condé est un club de Malinkés qui peine à s'ouvrir aux Peuls tandis que l'UPR et l'UFDG ont les mêmes difficultés à asseoir une légitimité ailleurs qu'au Fouta. Il est tout de même surprenant de remarquer que malgré tous ses défauts et en dépit de sa déficience intellectuelle, Lansana Conté est parvenu, avec son PUP, à instituer un semblant d'équilibre qui lui a permis de conserver son pouvoir autoritaire depuis 1984.
Le discours haineux de Sékou Touré dans lequel il déclarait "la guerre aux Peuls" et le "Wofatara" de Lansana Conté ont fait suffisamment de mal à la Guinée pour que nous souhaitions revivre ces moments. Cela Thierno Monenembo, Amara Kaba et Jacques Kourouma le savent très bien, tous les trois et ils le disent très clairement.
Heureusement que ces discours n'ont pas été prononcés par un peul car notre ami Kaba n'aurait pas manqué d'en faire porter la responsabilité à Thierno. Il est donc important de savoir raison garder. Nous ne sommes pas obligés d'avoir les mêmes points de vue mais, nous devons être en mesure de discuter sereinement dans la courtoisie et le respect mutuel de la liberté d'expression de chacun et de tout le monde. C’est la condition sine qua non de toute démocratie et de tout pluralisme politique. Ce n’est pas en faisant l’impasse sur le débat autour des questions importantes, donc en cautionnant les pratiques injustifiables du pouvoir patrimonial, que l’on pourra avancer dans la conquête démocratique.
Pour terminer, nous voudrions simplement ajouter qu’il est trop tôt pour applaudir le gouvernement Kouyaté. Les Guinéens, tous les Guinéens doivent rester mobilisés, vigilants et veiller à ce que ce gouvernement respecte le cahier de charges qui lui est confié : sortir le pays de la crise.
Le satisfecit de bonne conduite sera décerné lorsqu’il aura réussi à accomplir cette tâche lorsqu’il aura réussi à organiser des élections régulières et transparentes qui permettront à la Guinée de tourner la page de 50 ans de tyrannie et d’autoritarisme pour un engagement résolu dans la démocratie et le progrès économique et social.
Ben - Ousmane DIALLO, citoyen guinéen
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