mardi 20 mars 2007
« Rendre effective la démocratisation de la Guinée est une impérative nécessité pour sa stabilité politique et socio-économique. C'est à ce prix que nous parviendrons à résorber l’interminable crise qui nous touche de plein fouet ... »
Lorsque nous écrivions le 17 octobre 2006 notre article intitulé "Du sang neuf pour faire face aux défis politiques et socio-économiques", nous étions loin d’imaginer la rapidité avec laquelle les choses allaient évoluer sur la scène politique nationale.
Aujourd’hui, la Guinée s’apprête à avoir un nouveau gouvernement évoluant dans une structure recentrée et renouvelée, le tout dans un contexte national et international particulier. Si la structure gouvernementale est désormais connue, il reste à mettre des noms derrière cette nouvelle ossature.
Au delà de cette préoccupation des uns et des autres, plusieurs interrogations restent en suspens.
En effet, depuis des décennies notre pays se bat et se débat dans une démocratisation tatillonne sans connaître des avancées significatives en la matière. C’est comme si le temps s’était figé autour d’une mécanique bien huilée et destinée à marcher à l’envers…
Revenir à chaque fois sur ce qui ne marche pas chez nous reste une entreprise lassante même s’il s'avère utile de rappeler quelques faits marquant le tournant décisif qui a vu les ambitions démocratiques de la Guinée s’éloigner au gré des tripatouillages constitutionnels et autres fraudes électorales à répétition.
Pourquoi donc depuis le début de la décennie 90 avec l’adoption du multipartisme, avons-nous pris pour habitude d’emprunter le même chemin tortueux au risque de faire perdurer une situation antidémocratique devenue insupportable pour nos compatriotes ?
Notre pays qui a enduré vingt six (26) longues années de parti-unique révolutionnaire de type marxiste-léniniste et vingt trois (23) années d’un régime inédit et difficilement classable, peine aujourd’hui à s’inscrire dans la voie effective de la démocratisation. Les blocages restent structurellement profonds dans la mesure où ceux et celles qui ont hérité du système collectiviste PDG-iste se sont toujours donnés pour priorité la consolidation des acquis et privilèges au détriment de la démocratisation de notre pays.
Malgré d’énormes crédits et soutiens financiers en tous genres engloutis par les innombrables courtisans du régime, la Guinée reste dans une situation de misère avec un endettement jamais égalé.
Rendre effective la démocratisation du pays est une impérative nécessité pour sa stabilité politique et socio-économique. C'est à ce prix que nous parviendrons à résorber l’interminable crise qui nous touche de plein fouet.
La cause essentielle de la crise est nul doute la mauvaise gouvernance politique caractérisée par le non respect des principes démocratiques régissant l’Etat de Droit. De fraudes électorales en fraudes électorales, la Guinée a lentement (mais sûrement) basculé dans une instabilité inquiétante avec la confiscation de la volonté populaire par une poignée de compatriotes qui n’entendent pour rien au monde respecter les choix électoraux de leurs concitoyens.
Ainsi, à chaque fois que nos compatriotes sont appelés à élire leurs représentants, leurs voix sont confisquées dans l’unique but de pérenniser un régime incapable de résoudre leurs problèmes.
Quelle option disposent nos populations pour faire face à une telle situation à part braver quelques absurdes interdits et manifester massivement dans les rues pour réclamer leurs droits ?
C’est ce qui s’est passé en Guinée à l’instar de toutes les Nations qui aspirent à la Liberté et la Démocratie, fondements de tout Etat de droit autour desquels doit nécessairement se construire notre unité nationale et notre prospérité.
Si la nomination du nouveau premier ministre guinéen suscite tant d’espoir et s’inscrit dans le cadre de la démocratisation du pays, il n’y a aucune raison que cet acte ne soit pas salué à sa juste valeur malgré la mainmise de Lansana Conté sur l’ensemble du système ainsi que le doute qui entoure ses réelles intentions…
Si par contre M Kouyaté est là pour suivre scrupuleusement la feuille de route qui lui a été prescrite par le chef de l’Etat, dans ce cas, il est fort à parier que ce premier ministre ne fera pas long feu.
Chers compatriotes, le chemin est long et semé d’embûches d’autant plus que le compromis obtenu sur la nomination de monsieur Kouyaté ne repose pas sur une base institutionnelle solide et susceptible de s’inscrire dans la durée.
Au-delà de l’aspect socio-économique de la crise que nous traversons, l’actuel compromis autour du premier ministre soulève plusieurs interrogations, qui si elles ne sont pas vite réglées, risquent de déboucher sur une crise institutionnelle grave. Et cela malgré l'avis favorable qui semble se dégager de la part d’une bonne partie de nos compatriotes désespérés voire désemparés autour de la formation du nouveau gouvernement...
En effet, au fur et à mesure que les élections législatives approchent, des questions se posent.
Questions auxquelles il faudra apporter une réponse politique rapide et adéquate susceptible d'instaurer une certaine stabilité politique.
Depuis la nomination de monsieur Kouyaté au poste de premier ministre, plusieurs voix et non des moindres demandent entre autres :
- une enquête internationale sur les massacres commis par des individus bénéficiant très certainement d’un soutien appuyé de la part de certaines personnalités haut placées ;
- la constitutionnalisation du poste de premier ministre ;
- la mise en place d’un nouveau gouvernement sans inclure ceux qui ont servi l’actuel président de la République ;
- une inquiétude sur la tenue des prochaines élections législatives…
Si toutes ces inquiétudes sont bien réelles, force est de constater qu’elles ne sont que la résultante d’une situation inédite suite aux négociations entre la présidence de la République et les organisations syndicales à un moment où la contestation populaire était très forte.
Inutile de revenir sur cet épisode d’autant plus que la plupart de nos compatriotes ont salué ce compromis qui a permis de restaurer un certain calme dans les esprits. Il s’agit maintenant et avant tout d’éviter à notre pays de connaître des blocages au niveau politique en général et institutionnel en particulier.
Pour ce faire, une analyse très approfondie de la situation institutionnelle du pays doit avoir lieu. Cette analyse doit inclure toutes les implications des prochaines élections législatives pour situer les pouvoirs des uns et des autres en fonction de ce que disent nos textes de lois, quoique loin dêtre parfaits.
Quelques constats s’imposent :
1- Rappelons qu’aujourd’hui malgré l’engouement des uns et des autres la Primature guinéenne n’a toujours pas de base constitutionnelle à part celle que lui confère le décret présidentiel. Peu importe les conditions dans lesquelles le nouveau premier ministre a été nommé, d’un point de vu strictement législatif il n’en demeure pas moins qu’il a bel et bien été NOMMÉ !
2- Les députés siégeant depuis des années à l’assemblée nationale quoiqu’élus dans des circonstances peu démocratiques ont tout de même vocation à représenter le législatif guinéen.
3- Le président de la république est et reste soutenu par son parti (PUP) majoritaire à l’assemblée nationale. C'est de ce soutien qu'il tire son élection à la présidence de la république et donc sa légitimité, même s'il doit se mettre au dessus des partis pour mieux présider...
La question que chacun se pose aujourd'hui en cette période préélectorale (législatives) est la suivante :
Le parti (ou coalition de partis) qui sortira vainqueur des prochaines élections législatives doit-il oui ou non former son gouvernement ?
Rappelons que c’est la norme dans toutes les démocraties avec tout de même une légère différence dans ce cas précis de la Guinée où les échéances de la présidentielle et des législatives ne concordent pas et n'ont pas lieu au cours de la même année.
Ne sommes-nous pas en présence d'une autre absurdité née du tripatouillage constitutionnel entériné à coups de dépenses publiques par la fraude référendaire du PUP ?
Avant de participer ou non au gouvernement de M Kouyaté qui organisera vraisemblablement les prochaines élections législatives, les partis politiques de l’opposition doivent absolument tenir compte de cette donne politique.
Dans toutes les démocraties, le parti (ou coalition de partis) vainqueur des élections législatives forme un nouveau gouvernement et dispose d’une majorité parlementaire pour appuyer les politiques gouvernementales durant toute la législature…
Que fera-t-on en Guinée si l’opposition sort vainqueur des prochaines législatives ? Va-t-on lui refuser le droit de former un gouvernement de son choix qui serait légitimé par les électeurs ? Va-t-on par peur d’un tel scénario reporter les législatives ?
La situation guinéenne présente plusieurs autres aspects :
1- Le mandat du chef de l’Etat finit officiellement en 2010. En cas de victoire de l’opposition aux prochaines législatives, une cohabitation serait donc inévitable pour le président de la République !
2- Pour éviter la cohabitation entre une présidence issue du PUP (Lansana Conté) et un prochain gouvernement qui émergerait probablement des rangs des partis de l’opposition, le parti au pouvoir a deux options :
- gagner à tout prix les élections législatives de juin 2007 quitte à employer les habituelles méthodes frauduleuses et rester majoritaire à l’assemblée tout en continuant de soutenir les actions du Président de la République ;
- repousser les législatives et permettre ainsi au premier ministre M Kouyaté de s’occuper uniquement de l’aspect économique de la crise en attendant une date ultérieure beaucoup plus propice aux magouilles électorales.
Cette dernière option peut s’avérer utile pour le parti au pouvoir (PUP) même si elle est inacceptable pour le commun des guinéens qui aspirent à un ardent changement de régime.
Il faudrait dès à présent trancher une fois pour toute : aucune disposition légale n’empêchera les vainqueurs des prochaines législatives de former un gouvernement avec ou sans approbation du PUP. Les règles démocratiques imposent la formation d’un gouvernement post-législatif légitime c’est-à-dire issu du vote des guinéens !
Quoiqu’il en soit, le gouvernement Kouyaté est condamné à faire face un énorme défi :
- reporter les législatives et gagner en temps pour pouvoir effectuer quelques réformes ;
- organiser les législatives tout en cherchant le soutien d’un parti (ou coalition) susceptible de soutenir la politique gouvernementale jusqu’à la fin du mandat présidentiel en 2010 ;
- organiser les législatives à la date prévue avec le risque de voir l’assemblée nationale changer de couleur politique avec toutes les conséquences politiques que cela suppose (y compris la nomination d'un autre premier ministre et la formation d'un gouvernement démocratique).
Le gouvernement Kouyaté reflétera l’un des deux aspects suivants :
1- Un visage de large consensus politique incluant les partis politiques de l’opposition pour parer au plus pressé et tenter de colmater les brèches avec l’aide d’une communauté internationale qui désire avant tout un retour au calme.
2- Un visage technocrate dans l’esprit de la feuille de route avec pour seule mission la mise en place des réformes socio-économiques nécessaires pour sortir de la crise. Cette option si elle est flatteuse reste peu prometteuse dans la mesure où l’échéance des législatives approche à grands pas. Les partis politiques et la société civile ne faisant pas partie de ce gouvernement technocrate accepteront difficilement le report de cette importante échéance surtout si la décision est prise de manière unilatérale.
Que peut donc faire le gouvernement Kouyaté pour résoudre la crise politique alors que sa mission telle que décrite sur la feuille de route reste essentiellement socio-économique ?
Le compromis trouvé entre syndicats et présidence de la République est loin de régler les problèmes !
Quelques soient les mesures qui seront prises par M Kouyaté et sa nouvelle équipe gouvernementale, la problématique des élections législatives (révision des listes électorales avec une réelle identification de tous les électeurs, la transparence du scrutin, le financement des partis politiques, la question de l’instauration d’une commission électorale indépendante, etc.) reste entièrement posée. Il ne pourra pas s’occuper des cette problématique sans une implication effective du chef de l’Etat, du PUP ainsi que tous les acteurs de la scène politique nationale.
Nous continuons de penser que le premier ministre guinéen reste constitutionnellement tributaire du bon vouloir du président de la République. Son pouvoir (issu d’un décret ne l’oublions pas) est bel et bien délimité dans le temps car il suffit d’un simple décret annulant le premier pour mettre fin à ce pouvoir.
Evidemment il est beaucoup plus facile de faire un tel constat législatif que de l’appliquer. Etant donné que le président de la République cherche à consolider un pouvoir qu’il a failli perdre lors des récentes manifestations, il n’a donc aucun intérêt à jouer à l’affrontement dans l'immédiat !
M. Kouyaté aura une marge de manœuvre tant que Lansana Conté ne se sent pas menacé dans l’exercice de son pouvoir. Des deux côtés il y aura donc des sacrifices pour faire taire les divergences dans un premier temps même si celles-ci ne tarderont pas à apparaître au grand jour sur les dossiers éminemment politiques.
D’où l’importance pour l’actuel premier ministre de régulariser sa situation. Monsieur Kouyaté peut le faire de deux manières avec la bénédiction soit du parlement dominé par le PUP, soit lors des prochaines législatives :
1- Monsieur Kouyaté sollicite le soutien d’un parti (ou coalition) politique lors des prochaines législatives. En cas de victoire de son nouveau camp, il en tirera une légitimité nullement contestable. On peut très bien imaginer un parti (ou coalition) politique de l’opposition et même avec l'appui des organisations syndicales soutenir une liste conduite par le nouveau premier ministre lors des prochaines législatives. Et d’ailleurs pourquoi pas un PUP qui apporterait son soutien à M Kouyaté histoire de se maintenir quelques temps encore au pouvoir en cas de victoire aux législatives… Tout dépend des arrangements politiques !
2- Ou bien M. Kouyaté demande au PUP majoritaire à l’assemblée nationale de procéder dans l’urgence à une révision constitutionnelle pour régulariser sa situation en échange d’une étroite collaboration avec le parlement et la présidence. Chose peu probable d'autant plus qu'il se mettrait à dos tous ceux qui s'opposent au régime de Lansana Conté.
Par ailleurs, aux yeux de la présidence de la République le premier ministre guinéen a une mission bien définie telle que stipulée dans sa feuille de route. Il ne se pose donc aucun problème de délimitation de sa mission dans le temps d’autant plus que cette mission s’arrête dès lors que la présidence estime que celle-ci est remplie !
Nous devons absolument éviter de jouer avec les mots. Le général Lansana Conté a confié une partie de son pouvoir à M Kouyaté sous la pression populaire ; mais ce procédé s’inscrit tout à fait dans la légalité constitutionnelle. Et ce geste ne saurait en aucun cas être interprété par un transfert définitif du pouvoir. Si tel était d’ailleurs l’exigence des syndicats, la présidence de la république, celle de l’assemblée nationale et l’armée se seraient opposée à ce transfert avec vigueur…
Le président Conté à défaut d’obtenir la validation de son choix porté sur M. Eugène Camara, s’est finalement rabattu sur M. Kouyaté qui est un moindre mal par rapport à d’autres. Mais cela ne signifie nullement qu’il a abandonné le pouvoir à son premier ministre.
Le gouvernement Kouyaté doit essentiellement s’occuper de la mise en place d’une équipe pouvant garantir la transparence des prochaines législatives. Le peuple soutiendrait le gouvernement dans cette voie avec la vigilance et l’appui nécessaire.
Lors des prochaines législatives plusieurs scénarios sont prévisibles:
- Les électeurs pourront porter leur choix sur les partis de l'opposition à condition que ceux-ci démontrent leur volonté de porter un projet alternatif et de gouvernement !
- Le premier ministre peut solliciter le soutien appuyé d'un parti (ou coalition) politique, des organisations syndicales et la Société civile pour remporter les législatives et renvoyer dos à dos le PUP et son opposition !
- Les guinéens peuvent aussi reconduire l'actuelle majorité PUP malgré son incapacité à résoudre leurs problèmes !
Alors monsieur le premier ministre que comptez-vous faire pour obtenir une majorité susceptible de soutenir les actions de votre gouvernement après les législatives de juin 2007 ?
Mr Ly Elhadji Baila, Zurich, Suisse
Directeur Exécutif de www.nlsguinee.com
Membre fondateur de l’ANDD et de www.guinea-forum.org
Membre de l'Equipe d’Analyse et de Réflexion « Neoleadership »
Contacts: elhadji@nlsguinee.com (ou bien) neoleadership@gmail.com