lundi 12 mars 2007
Monsieur Kouyaté, notre nouveau Premier Ministre, garde encore ma sympathie. Non parce qu’il est un ange (les anges ne sont pas féconds !), mais parce qu’il est un produit représentatif du cru et qu’à ce titre il a le potentiel pour s’aménager une marge de manœuvre.
Dans un contexte difficile, il a, à négocier rapidement ses prérogatives avec des Institutions républicaines qui ont perdu, lors de la dernière insurrection nationale, le peu de légitimité qu’elles avaient. Il doit également trouver des solutions rapides et pratiques à des problèmes aussi complexes et urgents que ceux de renflouer le pays et de remettre l’Etat en marche.
Cependant, gardons-nous que l’acteur ne cache pas le système. Au moment où nous peinons à nous débarrasser de notre deuxième «homme providentiel», ne construisons pas un nouveau despote, mais exigeons un nouveau contrat social.
Ne nous leurrons pas, M. Kouyaté a une mission, les guinéens ne devraient pas attendre de lui qu’il soit le Messie. Son ordre de mission, il l’a bien compris, n’est pas d’apporter la solution miracle, qui n’existe d’ailleurs pas, il est d’assurer une transition entre un système que la majorité des guinéens ne veut plus et un autre qui n’existe pas encore et reste donc à construire.
A mon avis, l’enjeu majeur aujourd’hui, même s’il les intègre, n’est ni tactique, ni stratégique. Il est éminemment politique et le nouveau gouvernement pour être imprégné de cette priorité se devra d’être politique et non pas seulement technocratique. On cède facilement à la croyance que de bons administrateurs intègres et dévoués suffisent pour sortir le pays du marasme.
Non, les technocrates ne sont efficaces que lorsque les objectifs sont clairs et le cadre bien dressé. Même avertis, ils n’excellent pas sous un régime corrompu (par l’argent ou par le pouvoir), se font le plus souvent dévoyés (Kerfalla Bangoura, Lamine Sidimé , Ousmane Sylla, tous passés à la trappe malgré leur brio et tout le respect que nous leurs devons), ou finissent en proies faciles, comme le plus illustres disparus d’entre eux , Telli Diallo. Non gardons notre élite pour un meilleur usage et mettons au préalable de l’ordre dans notre arène politique.
Revenons donc à la construction collective de cet Eden que nous ambitionnons pour notre pays.
Se limiter à un simple toilettage de la Loi fondamentale en vue de légaliser le Premier Ministre serait un travail bâclé, même si nous saisissons cette occasion pour gommer les aberrations introduites par le PUP pour reconduire Conté lors de la dernière mascarade d’élection présidentielle.
Il faut légaliser le Premier Ministre sur la base d’une disposition de loi d’exception votée par l’Assemblée Nationale actuelle (on est obligé de faire avec ce que l’on a en attendant des jours meilleurs) et entreprendre, au sein d’une instance à créer, une réflexion et une concertation citoyennes en vue du changement souhaité. Cette instance pourrait être du type « Conférence nationale » déjà expérimentée dans d’autres pays africains, tout en se gardant de céder à une «chasse aux sorcières», néfaste en période d’instabilité
En effet, l’état des lieux ne laisse pas de doute. Le régime présidentiel fort n’a pas produit de bons effets dans notre pays lors de toutes les républiques que nous avons connues depuis l’indépendance. Il a chaque fois conduit à une appropriation individuelle et népotique du pouvoir : main basse sur l’Etat, prise en otage du Législatif et marginalisation du Judiciaire.
Pour que le changement que nous souhaitons en Guinée ait lieu, il me semble donc que nous ne ferons pas l’économie d’un nouveau contrat social à travers l’adoption d’une nouvelle Constitution qui, osons les gros mots, dépersonnaliserait et déconcentrerait le pouvoir.
Par dépersonnalisation du pouvoir, j’entends, le ramener à sa dimension de mandat, faire que plus personne ne puisse se l’accaparer comme un don du ciel, le ramener à sa juste dimension d’une confiance qui se mérite. Considérer l’alternance aux commandes du pays comme une hygiène, un impératif de renouvellement collectif et mettre en place des mécanismes institutionnels pour l’assurer. Il est remarquable que même dans la situation d’insurrection nationale que nous avons vécue cette année, l’alternance politique ne se soit pas réalisée.
La déconcentration du pouvoir, c’est le sacro-saint respect de la séparation des pouvoirs, mais aussi et surtout de leur équilibre, en moyens, en capacités et en légitimité. Sans castrer l’Etat, il faudra à la fois le désincarner et le ramener à sa juste valeur d’instrument au service de la volonté populaire exprimée à travers les élus. Il faut également changer de style de leadership dans l’Exécutif et par exemple opter pour le collège de sages à la place du leader charismatique. Un président botté de plusieurs vice-présidents pourrait être un garde-fou au despotisme que nous avons collectivement tendance à générer.
Un déplacement d’une part de pouvoir et des ressources de Conakry, siège de l’Etat centralisateur vers les citoyens vivant dans les régions profondes du pays redonnerait de la vie à nos préfectures qui, disons-le sans gants, sont à l’état d’abandon au profit de la seule capitale.
Je pense que construire des institutions est une chose fort complexe qui nécessite non pas seulement des brillants constitutionnalistes, mais aussi des visionnaires audacieux capables de mettre en place un processus participatif qui ne fait l’impasse sur aucune des questions fondamentales qui plombent notre pays depuis l’indépendance : la corruption et l’impunité, l’exode rural et celui hors du pays, l’éducation et l’emploi des nouvelles générations, l’environnement, les questions économiques et d’intégration régionales, l’instrumentalisation de la question ethnique, l’alternance aux commandes du pays, nos rigidités culturelles et notre incivisme, l’influence des solidarités claniques au détriment d’une solidarité nationale et j’en passe.
La complexité et l’immensité de tous ces dossiers ne sont à la portée d’aucun homme seul, d’aucun parti seul, d’aucune composante socio-professionnelle seule. La solution se construira collectivement par l’écoute, la prise en compte et la mise en valeur des femmes et des hommes de notre pays, de leur imagination, de leurs compétences et de leurs volontés. Je crois que c’est, là, et seulement là que se trouve le salut de notre pays.
Ni sa bauxite, ni son diamant, ni d’autres richesses matérielles fantasmatiques, ne remplaceront le génie des enfants de notre pays. Il n’y a de richesse que d’hommes et l’oubli de cette sagesse est la raison profonde du désarroi dans lequel notre pays se débat aujourd’hui.
Un agenda comportant les étapes suivantes devrait, me semble-t-il, concilier, les urgences et l’avenir :
1. Constitution d’un gouvernement de transition, audacieux, qui marque la rupture et rétablit la confiance dans l’avenir du pays.
Objectifs : arrêter la saignée de l’Etat, soulager la pauvreté extrême et restaurer l’autorité sur le pays.
Résultat : un gouvernement, force de proposition et non inféodé aux institutions actuelles, qui, ne l’oublions pas, ont perdu leur légitimité.
2. Large concertation des acteurs politiques pour penser la Guinée que nous souhaitons.
Objectif : Mettre en place des Institutions originales, audacieuses et équilibrées, sur la base des attentes du pays et surtout de sa jeunesse.
Résultat attendus : soumettre une constitution aux votes des citoyens avant les prochaines élections législatives.
3. Organiser des élections démocratiques et transparentes qui seules, nous doteront d’institutions légitimes et assureront la pérennité du pays.
Objectif : redonner le pouvoir aux acteurs politiques représentatifs de la volonté des populations.
Résultat : un gouvernement débarrassé du culte de la personnalité du chef et capable d’utiliser ses élites à la résolutions des défis du pays.
Des propositions comme la mienne foisonnent dans les communications de nos compatriotes. Elles font toujours sourire ceux qui sont aux commandes et qui les lisent comme des envolées lyriques d’étudiants en quête du Graal. Si ce sourire ne se limite pas à de la condescendance et inspire tant soit peu un début de réflexion, alors le génie guinéen se sera réveillé.
Oumar Baldet, Genève, Suisse
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