Guinée : Dieu, ce comploteur permanent !
02 septembre 2005
Intérieur d’un taxi. Quatre âmes se partagent le creux et l’usure des fauteuils. Au travers des vitres montées, sous des trombes de déluge renouvelé, défilent les images d’une ville décrépie par des silhouettes en quête de la pitance journalière. Carrefour. Une ombre noire, masquée de la tête aux pieds, traverse avec imprudence et manque d’être renversée par le véhicule qui fonçait à vive allure. (Première partie)
Première âme : Nom d’un chien, elle ne peut pas regarder où elle va ?
Deuxième âme : Bien sûr qu’elle regarde, mon coco ! Mais elle ne voit pas, c’est tout ! Comment veux-tu qu’elle distingue quoi que ce soit, avec cet accoutrement de deuil qui lui bouffe tout le corps ?
Troisième âme : Tu aurais préféré qu’elle exhibe sa poitrine et son nombril au vent ? Ou que ses courbes se pavanent sous le regard pervers des hommes et que Cheytane soit le complice des tentations qu’elle nourrit et des perversions qu’elle déclenche ? Voilà pourquoi ce pays est en train de sombrer dans le chaos. Le Tout-Puissant, lui, nous punit à cause de notre entêtement à nous détourner de son œuvre et de l’appel de son prophète. Il avait menacé que lorsque nos âmes auront abandonné les chemins de son adoration, lorsqu’on ne verra plus nulle part les cendres ou qu’on ne devinera plus la fumée d’une école coranique, il nous infligerait des châtiments à la hauteur de nos forfaitures. Notre pays est en train de connaître son courroux. Voyez ces prix qui grimpent : la mangue, l’orange, la banane, tous fruits cultivés chez nous, ou encore le citron qui, dans le passé, poussait tout seul sur nos terres jadis fertiles, tous ces fruits, dis-je, que le bon Dieu nous avait accordés, sont devenus aujourd’hui des denrées accessibles aux uniques poches remplies de billets de banque. On accuse la monnaie d’être faible et aussi glissante qu’une boulette de tô dans le gosier d’un jeûneur, au soir du premier jour de ramadan. Ce n’est pas vrai ! Ce n’est pas une question de faiblesse d’une quelconque monnaie. C’est Dieu qui déverse le trop-plein de sa colère sur nos âmes damnées et sur nos cœurs englués dans la concupiscence. Nous sommes les suppôts d’un Satan vainqueur. Si vous voulez une preuve de notre décadence, promenez-vous du côté de Hamdallaye et Taouyah : désormais, lorsque le manteau ténébreux et complice de la nuit vous trouve sur ces tronçons rocailleux, les lucioles frétillantes d’EDG vous fraieront un sentier d’étincelles, afin que vous découvriez ces jeunes filles se tortillant le popotin, pour vous proposer une partie de frotti-frotta, moyennant espèces sonnantes et trébuchantes. Elles se dandinent là, toute la soirée, de la veillée crépusculaire au baiser doucereux de l’aurore. Mais Dieu n’attend plus l’au-delà pour flageller ces corps en perdition. Nous sommes en train de faire actuellement l’expérience de son impatience.
Vous avez entendu parler de cette histoire ? Histoire d’une désobéissance corrigée. Histoire d’une audace réprimée. Histoire d’une limite franchie et qui servira de leçon à toute âme imbue d’incrédulité, qui veut traverser la frontière que Dieu nous a tracée. C’est l’histoire de ce jeune garçon qui poussa l’outrecuidance au point de jeter un Coran par terre, comme un vulgaire papier. Sur le champ, il a eu sa tête transformée en tête de chien. Hier encore, sa photo circulait du côté de la mosquée de Gbèlèya.
Un homme à tête de chien. Wallahi, a fatara !
De l’autre côté de la ville, dans le bas-fond du quartier Tampèrè-bobhi, sur les falaises où les fesses s’usent et s’encroûtent dans l’indifférence des gouvernants, vous avez sûrement aussi entendu parler de l’aventure de cette jeune fille fringuée comme une bimbo, comme une pin-up : minijupe aguicheuse, décolleté titillant les virilités masculines, des formes à réveiller les plus basses pulsions mâles. Elle monta dans un taxi comme celui-ci. Un homme s’adressa à elle : «Ma fille, pourquoi t’habilles-tu de la sorte ? Ces habits sont des lambeaux qui dénudent tout ce que le Ciel a décidé de couvrir. Le respect qu’on te doit en tant que femme se consume et fond comme une bougie devant l’impitoyable flamme de la Géhenne. Je te parle comme je m’adresserais à ma propre fille, si elle était à ta place…» Le conseiller n’eût pas le temps de conclure son sermon que la débridée tonna que justement elle n’était pas sa fille et que s’il avait des élans de sauveur, voici le téléphone qu’elle lui tendait pour que le samaritain cause directement à son propre rejeton, pour lui servir sa soupe de taliban coincé. Elle était arrivée à sa destination et elle descendit en marmonnant son agacement et sa furie. Au moment de traverser, une voiture déboula avec une vitesse des enfers oubliés et la fit voltiger dans les airs pour aller bouffer les nuages de sa bouche rageuse… Elle mourut sur le champ, sans aucune autre forme de procès…
(Toute l’assistance exulta de bonheur, comme pour assurer que c’était bien fait pour cette irrespectueuse…)
(A suivre !)
Soulay Thiâ’nguel
Source : Le Lynx
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