jeudi 15 février 2007
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SYNTHESE ET RECOMMANDATIONS
La déclaration de l’état de siège le 12 février par le président Lansana Conté et la mise en place d’un couvre-feu permanent par l’armée après les violences des jours précédents ont mené la Guinée au bord du gouffre.
Toutes les villes de Guinée s’étaient mobilisées lorsque la grève générale illimitée déclenchée le 10 janvier 2007 s’est muée en une contestation populaire du régime sans précédent.
La répression sanglante des manifestations depuis le 10 janvier (plus d’une centaine de morts au total), puis la nomination d’Eugène Camara, un proche de Conté, au poste de Premier ministre, ont montré que le régime Conté était prêt à tout pour défendre sa pérennité. La communauté internationale, qui s’est illustrée par son incapacité à prévenir les tueries, doit aujourd’hui apporter une contribution active et éviter la plongée du pays dans un chaos généralisé, qui pourrait bien s’étendre au-delà de ses frontières.
Affaibli par la maladie mais accroché à ses privilèges présidentiels, plus intéressé par la gestion de ses immenses domaines agricoles que par l’avenir de son pays, écartelé entre les avis contradictoires de ses courtisans obsédés par sa succession et la préservation de leurs rentes, Lansana Conté a répondu à la fronde syndicale par un mélange de désinvolture, de maladresse et de violence. Sa décision, le 27 janvier 2007, d’accepter de déléguer ses pouvoirs à un Premier ministre qui dirigerait le gouvernement ne garantissait en rien son effacement effectif ni la fin du système Conté. Elle ne l’exonérait pas non plus des massacres, en janvier déjà puis en février, des manifestants non armés.
Le choix du Premier ministre porté le 9 février sur Eugène Camara, ministre d’État en charge des Affaires présidentielles du gouvernement sortant, est une décision aux conséquences tragiques accueillie comme une provocation par la population. Des émeutes suivies d’une répression meurtrière ont immédiatement repris.
Les « bérets rouges » de la garde présidentielle et les « forces anti-gang » de la police ont répondu à nouveau aux manifestants par des tirs à balles réelles. La violente répression n’a pourtant pas empêché le début des pillages, des destructions des symboles de l’état et des attaques ciblées contre les biens appartenant aux membres du gouvernement, à l’entourage présidentiel et à tous ceux qui sont associés de près ou de loin au pouvoir.
La Guinée est désormais le théâtre de deux scénarios possibles. Il reste un espoir de changement politique réel, négocié entre les acteurs guinéens et accompagné par la communauté régionale et internationale. Mais en s’enferrant dans une logique militaire sans issue, Conté et son entourage pourraient entraîner la Guinée dans un bain de sang d’une ampleur dramatique : une insurrection populaire chaotique et violente qui se terminerait par une prise de pouvoir permanente et sanglante par l’armée, préfigurant une descente aux enfers comparable à celle de ses voisins.
Le désastre ne s'arrêterait pas aux portes de la capitale. Si la Région Forestière, partie du territoire guinéen aux confins du Liberia, de la Sierra Leone et de la Côte d'Ivoire, basculait également dans le chaos, ces pays particulièrement fragiles pourraient très bien ne pas échapper à une grave déstabilisation. Ce pourrait également être le cas de la Guinée Bissau, dont le président Joao Bernardo Vieira semble vouloir soutenir directement la répression menée par son ami de longue date Lansana Conté.
La stabilité politique à laquelle tiennent à la fois les populations guinéennes, les pays voisins, les chancelleries occidentales et les firmes multinationales qui exploitent les immenses ressources naturelles de ce pays ne saurait être brandie comme argument pour justifier la sauvegarde du système Conté. Les acteurs guinéens et la communauté internationale doivent mettre en œuvre d’urgence des actions pour susciter un vrai changement tout en prévenant une escalade de violence.
RECOMMANDATIONS
Aux responsables syndicaux, aux autres organisations de la société civile, aux partis politiques :
1. Soutenir un schéma de sortie de crise négociée et non violente, et appeler notamment à l'arrêt des pillages de biens publics et privés, des destructions et des règlements de comptes individuels qui ont accompagné les manifestations de colère des populations depuis le 9 février 2007.
2. Demander aux autorités religieuses (le Conseil chrétien de Guinée et le Grand Imam de la mosquée Fayçal) de renouer le dialogue avec le pouvoir et de servir de médiateurs entre le président Conté, la hiérarchie militaire et les centrales syndicales, pour négocier une sortie de crise sur la base des cinq points suivants :
(a) la suspension immédiate de l’état de siège, de la loi martiale et du couvre-feu, l'arrêt de toutes les violences commises par les forces de sécurité et le retrait immédiat des éléments de la Garde présidentielle des artères de Conakry ;
(b) le limogeage immédiat d'Eugène Camara et la nomination d'un nouveau Premier ministre choisi sur une liste de noms qui serait approuvée par les centrales syndicales ;
(c) des garanties constitutionnelles aux pouvoirs du Premier ministre ;
(d) l'acceptation de la tenue, dans les plus brefs délais, d'un dialogue national pour décider de l'avenir de la nation ;
(e) l'annonce publique de ces engagements par un message à la nation du président.
3. Négocier avec le régime un amendement constitutionnel pour :
(a) garantir les pouvoirs et les attributions du Premier ministre ; et
(b) faire de lui le dauphin constitutionnel du président en cas de vacance du pouvoir, en précisant qu'il sera inéligible dans ce cas à toute élection organisée pendant sa présidence intérimaire.
4. Appeler à la convocation dans les plus brefs délais d'un dialogue national pour définir les priorités économiques et politiques du nouveau gouvernement. Ce dialogue pourra notamment se prononcer sur :
(a) les mesures économiques immédiates à prendre pour garantir une trêve sociale ;
(b) le report des élections législatives de quelques mois pour permettre une meilleure organisation avec le soutien actif de l'Union européenne (UE) et des Nations unies, puis le lancement d'une procédure de révision constitutionnelle approfondie par la future Assemblée nationale suivie de l'organisation d'élections présidentielles anticipées ;
(c) la création d'un groupe de travail sur la réforme du secteur de la sécurité (armée, police, gendarmerie) composé de civils et de militaires, chargé notamment de redéfinir le rôle des forces de sécurité en Guinée et de mettre en place des mécanismes efficaces de contrôle civil sur les forces de sécurité.
5. Exiger que le mandat de la commission d'enquête sur les crimes et les exactions commis par les forces de sécurité au cours des manifestations du mois de janvier prévue par l’accord du 27 janvier comprenne également les tueries du mois de février et que ses conclusions soient publiées avant la fin mars.
Au président Lansana Conté :
6. Accepter l'engagement politique en cinq points décrit plus haut et, notamment, nommer rapidement un nouveau Premier ministre acceptable par toutes les parties.
À la Communauté économique des États d'Afrique de l'Ouest (CEDEAO), à l'Union africaine et au Secrétaire général des Nations unies :
7. Condamner publiquement les nouvelles tueries commises par les forces de sécurité du régime et interpeller nommément le président Lansana Conté, le chef d'état-major des armées, le général Kerfalla Camara, son adjoint, le général Arafan Camara, le chef d'état-major de la gendarmerie, le général Jacques Touré, le directeur général de la police nationale, Mohamed Sékouba Bangoura, et le fils du président, le capitaine Ousmane Conté, sur leur responsabilité individuelle pour les crimes commis par les forces placées sous leur autorité.
8. Inviter le président du Ghana, John Agyekum Kufuor, président en exercice de l'Union africaine (UA), membre de la CEDEAO, à s'impliquer personnellement dans une médiation auprès du président Lansana Conté pour le convaincre de respecter l'esprit et la lettre de l'accord du 27 janvier 2007 et de souscrire aux nouveaux engagements prescrits ci-dessus.
9. Créer un groupe international de contact sur la Guinée, composé de représentants de l'UA, de la CEDEAO et du Secrétariat général des Nations unies, qui sera chargé :
(a) du suivi de la mise en œuvre de l’accord du 27 janvier et des accords politiques ultérieurs ainsi que d'informer le Conseil de paix et de sécurité de l’UA et le Conseil de sécurité des Nations unies de l'évolution de la situation dans le pays ; et
(b) de la coordination de l’appui international à un éventuel groupe de travail guinéen sur la réforme du secteur de la sécurité.
10. Insister sur la participation d'experts internationaux mandatés par la CEDEAO et le Haut Commissariat des Nations unies pour les droits de l'Homme aux travaux de la commission d'enquête sur les violences commises depuis le début de la grève générale le 10 janvier 2007.
Au président du Conseil de sécurité des Nations unies :
11. Inscrire en urgence l'examen de la situation en Guinée à l'ordre du jour du Conseil en vue de produire une déclaration soutenant la médiation du président Kufuor.
À l'Union européenne et aux bailleurs de fonds bilatéraux et multilatéraux :
12. Prendre l'initiative d'organiser une table ronde des donateurs, réunissant autour d'un nouveau gouvernement guinéen, tous les partenaires extérieurs intéressés, notamment la France, le Royaume-Uni, l’Allemagne, les États-Unis, le Japon, la Banque africaine de développement, la Banque mondiale, le Fonds monétaire international, le Programme des Nations unies pour le développement afin de définir les modalités d'une assistance financière et technique d'urgence dans les domaines de la gouvernance économique et de la réforme des institutions.
À la France et aux États-Unis :
13. Utiliser les canaux privilégiés de communication qu'ils entretiennent avec les forces de sécurité guinéennes grâce à leur coopération militaire respective pour faire passer aux officiers guinéens un message ferme réaffirmant :
(a) le rejet de tout coup de force au prétexte d’instaurer une transition politique monopolisée par l'armée ;
(b) la responsabilité individuelle pour les violences commises sur les civils depuis le début de la grève générale en janvier ; et
(c) la nécessité d’adhérer à un programme de réforme du secteur de la sécurité avec une assistance extérieure.
Dakar/Bruxelles, 14 février 2007