jeudi 01 février 2007
La Renaissance (avec un R majuscule) a correspondu, à partir du 15ème siècle en Italie puis dans toute l’Europe, à l’essor intellectuel, au retour des idées, au début des « temps modernes », en somme à une période faste, glorieuse pour le continent européen.
La Restauration (avec toujours un R majuscule) a, quant à elle, correspondu au rétablissement au pouvoir d’une dynastie qui en fut écartée ; à l’instar des Stuarts au 17ème siècle si je ne m’abuse.
En Guinée, Lansana Conté verrait bien, paraît-il, que son fils Ousmane entérine la « dynastie Conté » à l’instar de la famille Eyadéma au Togo.
La Guinée oscille, aujourd’hui, entre la Renaissance et la Restauration, entre :
• Le changement, l’alternance démocratique, une véritable « révolution culturelle », le début d’une nouvelle ère empreinte d’espoir et de prospérité, d’une part ;
• et le replâtrage, le maintien d’une caste administrative, militaire, commerçante et affairiste qui s’est octroyée de juteuses rentes de situations et qui a intérêt à ce que rien ne change, d’autre part.
Les mouvements sociaux, entamés dès février 2006 avec un accord non respecté, ont connu en juin 2006 un prolongement sanglant où la jeunesse, en première ligne face à la mitraille, a payé un lourd tribut avec plus d’une trentaine de morts.
Dés le 10 janvier 2007, les syndicats guinéens sous la houlette de l’intercentrale CNTG-USTG élargie à l’ONSCG et l’UDTG, d’une part, et la société civile émancipée, déterminée, résolue, d’autre part, ont démontré pendant 18 jours une leçon de courage, de sacrifice (plus de 80 morts, des centaines de blessés et des milliers d’arrestations) et de patriotisme.
Ce mouvement social a connu son épilogue le 27 janvier dernier avec la signature d’un accord tripartite (patronat, syndicats et gouvernement) :
• Le volet social caractérisé par de véritables avancées (emploi des jeunes, carburants, riz, retraite, préservation des denrées de première nécessité et des richesses naturelles, minières,…) serait d’un coût budgétaire, par rapport au manque à gagner au niveau des taxes, d’un montant de 407 milliards de francs guinéens (environs 52 million d’euros) selon Madikaba Camara, le ministre de l’économie et des finances.
• Quant au volet politique, il suscite beaucoup d’interrogation, voire des craintes, avec des contours imprécis pour les attributions d’un premier ministre de consensus aux « pouvoirs élargis » et ce qui reste des prérogatives constitutionnelles du président de la République. Ce qui ne manquerait pas de poser d’inextricables conflits de compétences entre les deux têtes d’un exécutif bicéphale non prévu par la Loi Fondamentale de décembre 1990, dans une cohabitation « tropicale » à la guinéenne.
Toutes ces mesures augurent-elles d’un changement profond, d’une rupture, d’une césure avec un système qui gangrène la société guinéenne, une société qui subit une véritable descente aux enfers depuis le lendemain de l’indépendance (répression de la grève des enseignants en 1960, dictature civil du PDG parti-Etat et dictature militaire sous Lansana Conté) ?
Le vaillant peuple guinéen avait émerveillé le monde en 1958 en accédant, dans l’unité et le refus du colonialisme, à sa souveraineté et à sa dignité. Il l’avait également étonné en entamant pacifiquement un processus de démocratisation politique avant la fameuse prime à la démocratie préconisée par François Mitterrand dans les années 90 et promise aux « bons élèves » du pré carré africain de la France. Il vient de prouver, à travers ces trois mouvements sociaux que personne ne peut lui faire courber l’échine et qu’il est le digne fils, l’héritier des grands Hommes qui ont fait le prestige et la grandeur de l’Afrique à l’instar de Soundiata Kéita, Samory Touré, entres autres.
Conté n’est pas prêt, quant à lui, d’entrer dans le Panthéon de ces grands Hommes. Avec lui, la Guinée est devenu un pays de cour, de réseaux parallèles. Courtisanerie et relations président bien davantage que la compétence ; l’indépendance, la probité sont une faiblesse alors que la sujétion, le « larbinisme » deviennent un avantage, un atout quand il s’agit d’accéder aux postes de pouvoir. Il y a urgence à rompre avec ce népotisme et ce système de gouvernement mortifères.
La cause préjudicielle à la crise profonde que connaît la Guinée n’est donc que la mauvaise gouvernance, une dictature militaire et « népotiste » et non une crise identitaire comme aujourd’hui en Côte d’Ivoire avec l’ « ivoirité » et, hier, au Rwanda. Le spectre de la guerre civile interethnique s’est pour le moment éloigné au grand dam de tous ces apprentis sorciers et extrémistes « tribalistes » atteints de cécité intellectuelle et morale, animés d’un esprit de revanche qui se sont manifestés en marge de ces mouvements sociaux historiques. Ils en sont pour leurs frais.
La question centrale, intégrante que se posent les Guinéens et tous les observateurs internationaux est de savoir si ces luttes et cette victoire provisoire contre Conté et ses sbires, ses mafieux sont le prélude d’une ère nouvelle pour l’unité, la concorde, la prospérité de nos population meurtries ?
En somme une véritable Renaissance ?
Tous ces sacrifices seront-ils vains ou utiles?
Conté, habitué aux manœuvres dilatoires, ne cherche-t-il pas à gagner du temps pour rebondir et perpétuer un système qui a entraîné la Guinée, après 23 ans de règne, dans une crise morale, sociale et politique sans précédent dans notre histoire?
L’accord tripartite du 27 janvier sera-t-il appliqué, respecté par le pouvoir ?
Ne consacre-t-il pas un replâtrage ou un changement profond des mœurs politiques en Guinée ?
L’inflation et la dépréciation du franc guinéen ne le rendront-ils pas caduc, inopérant de facto ?
Renaissance ou Restauration en Guinée ? L’avenir proche nous le dira. Mais à mon humble avis plus rien ne sera comme avant le 10 janvier 2007. Cependant vigilance, car le sphinx peut renaître de ses cendres!
Que Dieu préserve la Guinée !
Prochain article : Vers un conflit de compétences entre le Président et le Premier ministre ?
Nabbie Ibrahim « Baby » SOUMAH
Juriste et anthropologue guinéen
Membre du Club DLG
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