Guinée : Interview : M. Tibou Kamara, un homme intelligent à l’esprit vif
jeudi 05 octobre 2006
Directeur du Journal L’Observateur, Président de l’AGEPI et éphémère Ministre de l’information, en exclusivité pour les sites Kibarou.com, Guinea-Forum. D’un abord facile et doté d’un raisonnement cohérent, Tibou Kamara séduit par sa vivacité d’esprit et la sincérité de ses propos. En l’écoutant, ce n’est sûrement pas un homme loquace, mais son raisonnement est cohérent et convaincant. Il fascine aussi lorsqu’on tente de découvrir sa relative jeunesse parce qu’il dégage une plume à la fois sereine et polémique. Comme dit le dicton : « Aux âmes bien nées, la valeur n’attend point le nombre des années ».
Question : Comment se porte la presse guinéenne en général et votre journal en particulier ?
Tibou Kamara : Il faut commencer par rendre hommage à la presse guinéenne dans son ensemble parce que malgré toutes les vicissitudes et les épreuves qui jalonnent son parcours, elle reste debout et forte. Cependant, elle subit de plein fouet la crise économique et financière ambiante qui sévit dans le pays et qui constitue aujourd’hui la menace la plus sérieuse par rapport à sa survie dans la mesure où elle est plus vulnérable que par le passé exposée à toutes les tentations et les dérapages. Je pense que malgré tout, il faut continuer à croire en elle et pense sincèrement qu’elle a sa place dans le débat et peut être encore d’une grande utilité dans la transformation des mentalités et l’avènement d’une société véritablement démocratique dont elle serait à la fois le garant et le gage.
Question : Vous êtes aussi Président de l’AGEPI. Que devient cette structure pendant votre exil volontaire ?
Tibou Kamara : L’AGEPI n’est pas gérée par un homme tout seul mais une équipe au sein de laquelle les rôles et les tâches sont clairement répartis. C’est pourquoi mon absence n’a été nullement ressentie.
Question : Nous vous avions écouté sur les ondes de RFI en duplexe du Maroc. Vous aviez un langage d’un politique plus qu’un journaliste. Auriez-vous changé de costume ?
Tibou Kamara : On m’a invité au débat auquel vous faites allusion en qualité de citoyen guinéen et sans doute aussi d’observateur modeste de la scène publique guinéenne. Le journaliste que je suis a droit à exprimer ses idées, ses opinions librement. Il n’y a aucune motivation politique à cela.
Question : Que pensez-vous de la floraison des sites Internet dans le paysage d’information de notre pays ?
Tibou Kamara : Je crois en la pluralité et la diversité de l’information, en la vertu de la liberté d’expression. Ceci dit, c’est à chacun de se faire une place et une réputation en véhiculant une information juste et fiable.
Question : Quelle est votre lecture de la situation socioéconomique de la Guinée ?
Tibou Kamara : Ma lecture est celle de tous les guinéens c’est-à-dire que la Guinée est à la croisée des chemins. Je ne crois pas comme certains qu’il suffit de remplacer certains par d’autres pour combler les attentes et les espérances. Ce qu’il faut de mon point de vue, c’est un sursaut national, une volonté politique inébranlable de changer les habitudes et méthodes de gestion qui ont montré leurs limites et expliquent bon nombre de lacunes. Car le malheur de la Guinée c’est bien la difficulté à instaurer des règles et procédures que chacun et tous respecteraient, c’est de faire respecter l’autorité et la personnalité de l’Etat, .Bref c’est de faire en sorte que tous les citoyens soient égaux en droits et en devoirs.
Question : Vous aviez été nommé au poste de ministre de l’information et de la culture dans le gouvernement mort-né de l’ancien PM Cellou Dalein. Le président et ses proches ont parlé de trahison pour annuler le gouvernement et limoger le PM. Alors vous qui êtes proche de Cellou Dalein quelle est l’explication de ce dernier et que s’est-il réellement passé dans cette affaire de décret et contre décret ?
Tibou Kamara : On a essayé il est vrai d’accabler le premier ministre Cellou Dalein pour expliquer et justifier la destitution du gouvernement qu’il a proposé tout comme son limogeage. Mais je pense que tout le monde aujourd’hui sait à quoi s’en tenir. Puisque les faits ont été suffisamment expliqués notamment par les médias. Au demeurant, il est apparu que le Chef de l’Etat est l’authentique auteur du décret litigieux que certains ont considéré était une victoire du premier ministre sur eux. Alors ils se sont organisés afin de prendre leur revanche sans se soucier de l’impact néfaste de leur réaction sur la crédibilité et l’image de l’Etat guinéen voire de l’avenir de la Guinée. Je pense qu’en signant un second décret pour annuler le premier, le général Lansana Conté lève toute équivoque et a mis définitivement fin à la polémique à propos de qui est l’auteur du remaniement ministériel avorté du 04 avril 2006.
Par ailleurs, je connais l’ancien premier ministre Cellou Dalein que je pratique depuis des années, je peux vous dire que ce n’est pas un homme qui est prêt à tout pour assouvir ses ambitions et triompher de l’adversité.
Question : D’aucuns accusent M. Mamadou Sylla, actuellement en conflit financier avec le pouvoir d’avoir orchestré la chute du gouvernement mort-né de Dalein, gouvernement dans lequel vous avez été nommé Ministre de l’information et de la culture. Quelle lecture faites-vous de ce feuilleton juridico-financier ?
Tibou Kamara : El hadj Mamadou Sylla est un personnage étonnant dont la logique est de liquider l’Etat, les institutions, de piétiner toutes les valeurs pour assurer sa survie et la pérennité de ses affaires. Ce qui explique ses conflits fréquents avec tous ceux qui dans l’Etat s’avisent de lui rappeler fort opportunément que l’Etat ce n’est pas lui, qu’il y a d’abord la Guinée et les guinéens, l’intérêt général puis lui et non le contraire. Voilà un homme qui aveuglé par le pouvoir de l’argent ou animé d’une naïveté extraordinaire ou encore desservi par des ambitions démesurées croit qu’il peut modifier le cours de l’histoire politique, économique et social de la Guinée. A l’en croire, il fait et défait les hommes, moi, personnellement, respectueux de l’orthodoxie républicaine et profondément attaché à un bon fonctionnement des institutions, je ne peux croire qu’un homme puisse faire la loi dans un pays. La preuve, el hadj Mamadou Sylla rattrapé par les faits qu’il a toujours nié depuis quelques jours est dans la tourmente et subit toutes sortes d’humiliations qui montrent combien de fois il est vulnérable et à mes yeux l’orage qui annonce la tempête.
Pour ma part, il n’y a pas le moindre doute à propos de sa culpabilité dans l’affaire qui l’oppose à l’Etat tout comme je suis choqué par ses velléités répétées et obstinées de réduire l’Etat guinéen à une coquille vide. Question : Depuis le limogeage de Dalein et son gouvernement, vous êtes à l’extérieur du pays. Vous sentez-vous menacé ? Si oui par qui ?
Tibou Kamara : Je dois avant tout préciser que j’ai quitté la Guinée le samedi 1 avril avant donc le remaniement ministériel à la faveur duquel j’ai été nommé ministre, avant aussi donc la destitution du gouvernement suivie du limogeage du premier ministre. Depuis, il est vrai je suis à l’étranger. C’est un choix délibéré qui s’explique par un concours de circonstances que je n’ai pas besoin d’expliquer car je n’ai pas à raconter ma vie ou à expliquer mes choix et décisions n’étant lié par aucun engagement particulier. Je précise qu’il n’y a aucune menace qui m’empêcherait de regagner la Guinée quand je le voudrais. En ma connaissance, je n’ai commis aucun délit, je ne suis visé par aucune poursuite. Disons que je suis un citoyen libre jouissant de tous ses droits : Je n’ai pas demandé l’autorisation de sortir, je n’ai pas à demander une permission de rentrer. Ceux qui s’imaginent que je suis en exil et pensent me neutraliser en brandissant des menaces ne perdent rien à attendre.
Question : Que comptez-vous faire, rester en France ou rentrer en Guinée ?
Tibou Kamara : Je compte rentrer en Guinée avec toute ma famille et en toute confiance et très bientôt car il n’est pas question pour moi de vivre ailleurs qu’en Guinée où j’ai l’intention de travailler et d’exercer pleinement ma citoyenneté.
Question : Quelles sont vos relations avec le régime de Lansana Conté ?
Tibou Kamara : Je suis citoyen guinéen. Je n’ai pas de responsabilité administrative ni politique. Je dois rappeler cependant que dans le passé j’ai entretenu des relations suivies avec le président qui m’a inspiré un essai ‘’ Lansana Conté Ma Politique’’.
Question : Comment expliquez-vous la longévité du Général Lansana Conté, voire l’incapacité de l’opposition à le « déboulonner », pourtant annoncé incapable d’assumer sa fonction depuis des années ?
Je serai tenté de répondre par une boutade de l’un de mes amis qui m’a confié la réflexion d’un diplomate sur la question ‘’ Si le général Lansana Conté continue à gouverner la Guinée c’est parce qu’il faut croire qu’il est encore et toujours majoritaire. Si tel n’était pas le cas, il y aurait eu contestation et l’alternance depuis’’. Pour le reste chacun peut avoir son idée et son analyse sur la longévité de l’homme au pouvoir, l’échec ou les nombreux rendez-vous manqués de l’opposition avec le changement, la difficulté à obtenir un changement de régime etc.…
Question : Comment conciliez-vous les relations que vous entretenez avec des personnalités si différentes comme Alpha Condé, d’une part, Cellou Dalein Diallo, ancien Premier Ministre et Ibrahima Kassory Fofana ancien Ministre des finances, deux des symboles du régime Conté, d’autre part ?
Tibou Kamara : Lorsque certains m’interpellent sur mes alliances et mes conflits avec les uns et les autres, je rétorque invariablement que : ‘’ Je suis d’abord ami à la Guinée ensuite aux hommes’’. C’est un principe constant, immuable dans mes prises de position publiques et mes rapports personnels. Toutes les personnalités que vous avez citées peuvent paraître, a priori, très différentes voire opposées mais en réalité elles ont en commun le sens de l’amitié, le souci du bien-être des guinéens, du rayonnement de la Guinée, chacun il est vrai avec ses idées, convictions propres, sa sensibilité, ses choix politiques et idéologiques. Ils acceptent aussi la différence, c’est pourquoi je n’ai aucun mal à concilier ces différentes fréquentations. De toutes les façons, mes amis respectent tous mes choix et mes penchants. Ceux qui ont voulu des rapports exclusifs ou m’ont suggéré de me consacrer corps et âme dans un esprit d’allégeance de soumission, à leur cause personnelle et égoïste, je n’ai pas hésité, un seul instant, à rompre avec eux parce que je ne suis l’esclave de personne. Je suis et demeure un homme libre qui croit plus au compagnonnage qu’aux alliances de circonstances fondées sur un intérêt ponctuel et un profit immédiat.
Question : Vous avez eu des relations tendues avec le Président de l’UFR, où en sont vos relations avec M. Sidya Touré actuellement ?
Le président de l’UFR et moi n’avons pas toujours été de grands amis et complices parce que l’homme public qu’il est a essuyé en de maintes occasions des critiques de la part du journaliste que je suis. Ce qui ne m’a pas empêché lorsque l’ancien ministre de la sécurité Moussa Sampil a voulu l’inquiéter avec certains des responsables et militants de son parti de le soutenir. Depuis, on peut dire que c’est l’apaisement. Nous communiquons et chacun de nous fait un effort de privilégier aux contradictions et querelles habituelles l’intérêt de la Guinée et des guinéens. De toutes les façons, un jour viendra où tous les guinéens qui partagent l’ambition sincère de bâtir un grand pays se retrouveront dans un irrésistible élan national.
Question : Vous avez très proche de M. Aboubacar Somparé. Pourtant vous ne semblez pas favorable à une transition qui serait assurée par le Président de l’Assemblée Nationale !
La faiblesse voire le handicap majeur de notre démocratie, c’est que le débat tourne autour des personnes, de leurs différends et non des valeurs et idées. Je n’ai rien contre la personne d’Aboubacar Somparé. Lui et moi avons entretenu de très bons rapports. Mon histoire avec lui est celle d’un dépit personnel. Il n’est pas là où je l’attends, il n’est pas à sa place dans le débat en cours sur l’avenir du pays c’est-à-dire qu’il du mal à assumer la charge politique et historique de sa fonction, de sa position d’avant-garde dans l’Etat. En termes clairs, il ne se comporte en homme d’Etat c’est-à-dire celui qui ne confond pas ses sentiments et ses devoirs, privilégie l’intérêt de la communauté à celui de tiers. Sa dernière prise de position en faveur d’el hadj Mamadou Sylla mêlé à d’innombrables scandales financiers a achevé de convaincre les plus sceptiques qu’il n’est pas un homme impartial, rassembleur qu’une certaine philosophie de l’Etat guide et éclaire dans ses choix. En ce qui concerne l’alternative Somparé pour le cas de la transition , un certain nombre de facteurs font qu’il n’est pas le mieux indiqué pour rallier toutes les positions : de l’Assemblée sont absents des acteurs essentiels, la disposition qui fait de lui un dauphin constitutionnel fait partie d’une constitution qui depuis qu’elle a subi des modifications divise la classe politique , ensuite en tant qu’éventuel artisan d’une probable transition il n’inspire pas confiance aux différentes parties prenantes car il a fait savoir qu’il est candidat à une élection qu’il est censé organiser donc il serait juge et partie…
Question : Avez-vous un message pour nos compatriotes qui vivent l’agonie du régime avec les difficultés qu’on connaît ?
Tibou Kamara : Je n’ai pas la prétention car je n’ai pas qualité pour le faire de livrer un message aux guinéens ou de les mobiliser pour une cause. Je voudrais seulement partager avec chacun et tous l’espoir et la foi que j’ai en l’avenir du pays, d’un destin flatteur possible pour la Guinée. S’il est vrai comme le disent les existentialistes que l’homme est ce qu’il veut qu’il soit, alors les guinéens ne seront que ce qu’ils veulent qu’ils soient. Il nous appartient donc, nous guinéens, plus que jamais de choisir notre voie, de déterminer notre destin, d’exister ou non.
Entretien réalisé par :I2C, Sékhou Chérif Fadiga et Alfa ousmane Diangolo Bari
Source : Guinea-forum.org
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