Guinée : Une situation économique alarmante – En sommes-nous conscients ?
mardi 8 août 2006
En juin 2005 nous nous interrogions sur l’absence de la Guinée dans la fameuse liste des pays bénéficiant de l’annulation de la dette des pays pauvres et très endettés (PPTE). Quarante (40) milliards de dollars de dettes de 18 pays très pauvres et très endettés (dont 14 pays africains) seront remboursés par le G8 aux institutions financières internationales, comme la Banque mondiale ou le FMI.
Telle fut la décision entérinée par le G8 il y a de cela une année. La Guinée comme chacun le sait, ne figurait pas sur cette liste pour cause de mauvaise gouvernance.
Malgré les promesses et autres engagements pris auprès des bailleurs de fonds le pays n’arrive toujours pas à engager les reformes politiques, économiques et sociales permettant de sortir de sa débâcle actuelle...
Le refus du G8 de compter la Guinée parmi les pays bénéficiaires de l’annulation de la dette s’expliquait alors par une absence de rigueur dans une gestion qui a été largement dénoncée et couverte par les spécialistes et les médias.
Voir notre réaction en juin 2005 à ce sujet encore disponible : « voici l’article en entier »
Une année plus tard en effet, et après avoir lu la récente interview que M Madikaba Camara, Ministre d’Etat chargé du développement économique, Ministre de l’Economie et des Finances, a bien voulu accorder à un organe d’information de la Banque Mondiale, l’on est en droit de se demander si la Guinée peut réellement s’en sortir avec le leadership politique actuel.
M le Ministre Madikaba Camara livre ainsi une lecture peu reluisante de la situation économique de notre pays. Son intervention, loin d’être cohérente en soi, s’inscrit avant tout dans une logique de mea-culpa dont-il ne mesure peut être pas la gravité. Tout au long de son entretien, M le Ministre d’Etat a fait le choix d’occulter les causes et conséquences de la politique gouvernementale en matière économique et sociale.
Pour ceux et celles qui avaient encore un doute sur l’état de délabrement de l’économie guinéenne, la dernière sortie de M Camara vient balayer ce doute d’un revers de main. Notre Ministre de l’économie et des finances récemment propulsé par le Général Président Lansana Conté au rang de Ministre d’Etat, décrit en effet les difficultés que son département rencontre sans indiquer les causes profondes de ces énormes difficultés. Il se félicite d’avoir obtenu par ailleurs un accord de principe avec la mission du FMI qui a séjourné en Guinée en février et mars derniers. Accord qui porte sur un programme formel appuyé par la FRPC (Facilité pour la réduction de la pauvreté et de la croissance) durant la période avril 2006 – mars 2007.
Faut-il rappeler que la Guinée- à cause des multiples échecs répétitifs enregistrés dans la gestion des deniers publics et l’absence d’une véritable politique de réduction et de maitrise du déficit public sans oublier la catastrophe qui entoure sa politique inflationniste- fut recalée pas plus tard que l’année dernière pendant que M Camara occupait le même Ministère ?
Pourquoi vanter les mérites d’un accord de principe ou d’une convention obtenue avec le FMI sur un cadre macroéconomique alors que la problématique entourant la mauvaise gouvernance reste entièrement posée ?
Selon M Camara, la mise en œuvre du programme appuyé par la Facilité pour la Réduction de la Pauvreté et de la Croissance (FRPC) permettra à la Guinée de bénéficier de l’initiative d’annulation de notre dette extérieure à hauteur de 800 millions USD. C’est tout le mal que nous souhaitons à la Guinée même si, connaissant les méthodes de gouvernance du régime-Conté, nous ne pouvons nous empêcher de donner rendez-vous au Ministre de tutelle en décembre 2006 comme promis.
Non seulement l’acceptation de la Guinée au sein des pays PPTE bénéficiant de l’annulation de la dette n’est pas directementliée au FRPC mais aussi et surtout notre pays hormis la récente annonce de la libéralisation des ondes, ne s’engage pas réellement dans un véritable processus de réformes politico-économiques tel que souhaité par les partenaires étrangers.
Nos dirigeants ont malheureusement pris la fâcheuse habitude d’annoncer du tout et du n’importe quoi en matière de politique économique. Il est temps que ces vœux pieux se transforment en actes concrets pour le grand bien de tous nos compatriotes. Les objectifs affichés par le Ministre d’Etat à travers ce nouveau et n-ième cadre macroéconomique sont tout simplement irréalistes vue la situation politico-économique actuelle du pays.
Des taux de croissance du PIB en termes réels de 5,0% en 2006, 5,4% en 2007, 5,9% en 2008 et 5,1% en 2009 sont tout simplement fantaisistes car sans une maitrise réelle du taux d’inflation et un accroissement soutenu des ressources pendant cette période prévisionnelle, une telle croissance relèverait de l’exploit. La croissance ne se décrète pas a-t-on l’habitude de dire.
Aussi prévoit-on de limiter le taux d’inflation à 24,3% en 2006, 9,4% en 2007, 6,0% en 2008 et 5,0% en 2009 et de reconstituer les réserves de change de la Banque centrale (BCRG) à hauteur de 1,6 mois d'importations en 2006, à 2 mois en 2007, à 2,5 mois en 2008 et 2,7 mois en 2009. Ces objectifs resteront des vœux pieux aussi longtemps que la gouvernance-Conté restera la règle dominante. Tout observateur averti, sait pertinemment que ces dits objectifs ont des coûts que le Ministre a délibérément choisi d’occulter pour des raisons inavouables. M Madikaba Camara à travers son interview, étale au grand jour ce qui n’était qu’un secret de polichinelle à savoir que la situation économique de la Guinée est catastrophique et que sans une assistance immédiate des bailleurs de fonds, l’Etat serait déclaré en faillite.
A travers cette intervention de M Camara, plusieurs observations s’imposent :
L’Etat de nos réserves de change
On remarque que la Guinée ne dispose pas aujourd’hui de réserves de change importantes pour subvenir à ses énormes besoins d’importation… Le Ministre Madikaba Camara le reconnait explicitement d'autant plus que son département prévoit de constituer d’ici 2009 de réserves de changes à la BCRG permettant d’assurer deux mois et demi (2,7 plus exactement) d’importations… Chacun se demande aujourd’hui de combien s’élève nos réserves de change disponibles à la BCRG !
Même si les prévisions indiquent la constitution de réserves de change à hauteur de 1,6 mois d’importation d’ici la fin de l’année 2006, tout porte à croire que l’Etat guinéen ne dispose actuellement d’aucune réserve à la BCRG...
Chacun peut aisément imaginer où vont nos maigres ressources. Pour s’en convaincre, il suffit de demander à Mamadou Sylla du patronat guinéen comment lui et ses amis ont pu mettre la main sur les ressources financières de l'Etat...
Après plus de deux décennies de Gouvernance-Lansana Conté, notre pays est réduit à fixer de tels objectifs minimalistes. Comment un pays comme le nôtre, doté d’immenses ressources en tous genres n’arrive pas à disposer de réserves de changes permettant d’assurer deux mois d’importations ? C’est une question à laquelle ceux qui ont mis la main à la patte doivent répondre ! De toute évidence, le constat d’échec des deux décennies de gouvernance-Conté s’impose.
Le pillage organisé de notre économie était prévisible dans la mesure où les scandales de détournements de fonds sont monnaies courantes. La BCRG est devenue le lieu de passage de tous les oiseaux rapaces du régime. L'on se sert comme on veut dans une impunité sans précédent. C’est dire combien de fois le pays est politiquement et économiquement à genoux.
Considérer que les prévisions du Ministre Madikaba Camara- même atteintes- seraient un succès est une grave insulte adressée à tout un pays aux opportunités de développement multiples.
Les conditions fixées par les bailleurs de fonds n’ont toujours pas été remplies
Il existe par ailleurs quelques préalables pour conclure les récents arrangements effectués avec le FMI. Rien n’est encore acquis et les membres du Gouvernement n’ont certainement pas fini de courber l’échine face aux bailleurs de fonds. C’est dire aussi combien de fois l’humiliation a atteint son paroxysme !
- L’adoption d’un budget qui réponde au cadrage économique proposé reste un casse-tête pour les principaux concernés. Adopter un budget est une chose mais respecter ses prérogatives en est une autre.
- Un autre préalable non des moindres reste l’adoption d'un mécanisme d'ajustement automatique des prix intérieurs des produits pétroliers assortie d'un remboursement des créances des compagnies pétrolières sur l'État sur une période de trois ans. Ce qui implique que l’Etat doit se serrer la ceinture et dégager des ressources supplémentaires dans les trois années à venir… Comment faire face à ce défi quand-on sait que l’Etat doit des sommes astronomiques aux importateurs de produits pétroliers et sans oublier que le prix du pétrole augmente sans cesse avec les crises à répétition qui touchent le Moyen Orient ?
- Quant à l’audit des avoirs extérieurs de la Banque Centrale ainsi que la mise en place des comités de trésorerie et de liquidité, ces initiatives restent certes louables mais nous doutons sérieusement de leur mise en œuvre dans la mesure où les rapports d’audit s’ils existent ne sont jamais pris en considération surtout lorsque ceux-là incriminent des dignitaires haut placés. Qu’a-t-on fait déjà du dernier rapport de M Kerfalla Yansané ?
De toute façon avec Lansana Conté, Impunité, Corruption et Irresponsabilité dans la gestion des biens publics ont de beaux jours devant elles. Le « Serpent Guinée » n’a donc pas fini de se mordre la queue, et cela même si notre Ministre d’Etat chargé du développement économique, Ministre de l’économie et des finances pense qu’il y a matière à satisfaction dans sa politique économique longtemps exigée par les bailleurs de fonds et très mal appliquée par les Gouvernements successifs auxquels il a appartenu.
La politique de rigueur budgétaire et la politique monétaire restrictive (si elles existent) n’ont produit aucun effet permettant de sortir notre pays de la crise. La monnaie nationale glisse à un rythme vertigineux, le déficit budgétaire se creuse et la banqueroute pointe son nez. Si pour payer nos fonctionnaires l’Etat doit éternellement tendre la main aux partenaires étrangers et autres spéculateurs sans scrupules, il n’y a vraiment pas de quoi pavoiser…
Une communication gouvernementale inaudible et sans effets positifs
Monsieur le Ministre d’Etat chargé du développement économique, Ministre de l’économie et des finances M Madikaba Camara parle de, je cite : « renforcement de la bonne gouvernance et de la lutte contre la corruption par la mise en œuvre de mesures structurelles touchant la gestion des dépenses publiques, l’administration de la justice, la moralisation des activités économiques et financières qui de toute évidence, doivent passer par le développement des capacités institutionnelles et humaines des structures chargées du contrôle et de l’audit… » fin de citation. Est bien intelligent/e celui ou celle qui pourrait nous traduire ce discours ministériel inaudible !
Quelles sont les mesures concrètes mises en œuvre et qui touchent la gestion des dépenses publiques, auxquelles M le Ministre fait allusion ? L’émergence d’un secteur privé et dynamique ?
Nous attendons toujours les infrastructures économiques et sociales permettant cela car les crises qui ont été couronnées par les deux dernières grèves de l’Inter-Centrale (CNTG-USTG) ont démontré le contraire...
L’Ex-Premier Ministre M Cellou Dalein Diallo que Lansana Conté (pour ne pas dire Fodé Bangoura) a limogé récemment pour « faute lourde » avait pourtant sillonné toutes les capitales occidentales à la recherche d’hypothétiques soutiens financiers à un régime connu pourtant pour son incapacité à gérer ce qui lui tombe sous la main. Malgré les multiples tentatives de ramener la confiance et présenter une image acceptable de (son) Gouvernement, Cellou Dalein s’est heurté à plus fort que lui. Les clans qui gravitent autour du Général-Président et qui sucent la sève de la Guinée ont fini par avoir raison de l’ancien Premier Ministre. M Cellou Dalein Diallo est parti mais la crise demeure !
M Fodé Bangoura des Affaires présidentielles, M Solano de l’Administration du Territoire et M Madikaba Camara de l’Economie et des Finances peuvent s’agiter autant de fois qu’ils le veulent, le constat reste le même : une crise née de plus de deux décennies de mauvaise gouvernance ne peut être résolue en si peu de temps. Et ce n’est certainement pas ceux qui sont à la base de la crise qui pourront nous aider à nous en sortir…
Les multiples rencontres avec le FMI ne sauraient constituer par ailleurs une véritable politique économique pour la Guinée.
Absence d’une véritable politique économique pour la Guinée
La Guinée peine à mettre en place une véritable politique de croissance économique à long terme capable de résoudre les problèmes de nos concitoyens. Depuis que le vent des programmes d’ajustements structurels (P.A.S) ont soufflé chez nous, nos autorités parent au plus pressé. D’une économie collectiviste et communisante on est passé à ce que certains appellent vaguement une économie libérale, avec de milliers de laissés pour comptes…
La dérégulation du système est telle que l’Etat ne maitrise plus rien car après avoir bradé les entreprises nationales à leurs proches parents, les hautes autorités se sont transformées en véritables hommes et femmes d’affaires accélérant la mise à mort de ce qui restait de rentable pour l’Etat. Les fonctionnaires peinent à recevoir leurs misérables salaires, le secteur informel a pris le pas sur celui formel, la corruption généralisée fait que l’Etat ne perçoit plus de redevances fiscales. Toutes tombent dans les poches de véreux fonctionnaires nullement inquiétés… Les infrastructures de base sont soit inexistantes, soit délabrées. La fonction publique est pleine de fonctionnaires fictifs qui perçoivent un salaire mensuel pendant que de milliers de déflatés peinent à joindre les deux bouts.
C'est toujours les mêmes histoires :
- Des plans triennaux, quinquennaux et autres projets de développement ont été élaborés ;
- Des dettes ont été contractées ;
- Des dons ont été faits à la Guinée ;
- De juteux contrats miniers et forestiers sont opérationnels ;
- Des ressources halieutiques sont exploitées ;
Mais bizarrement, le pays ne cesse de s’enfoncer politiquement et économiquement au point de voir notre Ministre d’Etat chargé du développement économique, Ministre de l’économie et des finances se fixer des objectifs économiques aussi minimalistes que ridicules. N’est-ce pas ridicule de tabler sur des réserves de change à la BCRG avoisinant 2,7 mois d’importations d’ici 2009 ?
- Malgré tous les plans et autres projets de développement existants ;
- Malgré l’expertise internationale mise à la disposition des autorités guinéennes ;
- Malgré toutes les bonnes volontés qui ont conduit certains pays à offrir à la Guinée des millions de leurs contribuables pour nous permettre de nous en sortir ;
- Malgré les opportunités multiples que le Régime-Conté a connues ;
- Malgré X mesures d’assistance et X possibilités non saisies,… la Guinée et les guinéens végètent, ils se meurent à petit feu !
On a touché le fond avec le régime actuel. Pour s’en sortir, nous devons absolument revoir nos copies en matière de Gouvernance Politique, Economique et Sociale. Pour ce faire, nos concitoyens n’ont pas de miracles à accomplir ; il leur suffit de rejeter la gouvernance Conté qu’on leur sert depuis plus deux décennies maintenant. Ce rejet passe nécessairement par l’adoption d’un leadership politique, économique et social capable de répondre enfin à nos besoins respectifs !
Le moment est venu de rappeler aux uns et aux autres que sans une vraie démocratisation de la Guinée, rien ne nous permettra de sortir de la crise économique que nous traversons. La crise politique que nous connaissons est étroitement liée à la crise économique que nous subissons. Il est illusoire de vouloir résoudre le second volet sans s’attaquer au premier.
Telle est la Conclusion qui s’impose !
Par M. LY Elhadji Baila
Directeur Exécutif de www.nlsguinee.com
Membre Fondateur de l’ANDD et de www.guinea-forum.org
Zürich / Suisse
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