Guinée : Quand la faillite de la démocratisation conduit à la désillusion !
mercredi 19 juillet 2006
Chers amis et compatriotes, bonjour !
Nous n'héritons pas la Guinée de nos parents mais nous l'empruntons à nos enfants ! Les assassiner, c'est assassiner l'avenir...
Après une longue période de pause, nous rompons le silence volontaire que nous nous sommes astreints pour réagir sur ce qui fait l’actualité politique de la Guinée. Le moment est venu pour nous de tirer les leçons des derniers développements de la situation politique de notre pays qui vit, faut-il le rappeler, une des périodes les plus incertaines de son histoire récente.
Depuis l’évacuation de Lansana Conté dans un hôpital genevois et son retour précipité à Conakry, en passant par le limogeage de l’ex premier ministre Celou Dalein Diallo sans oublier la double mobilisation de l’inter-centrale et les assassinats du lundi 12 juin, il s’est passé tant de choses surprenantes, insensées et dangereuses…
En effet, on était tous plus ou moins au courant de cette guerre fratricide qui oppose les membres et proches du clan du Général-Président Lansana Conté.
L’excès de zèle avec lequel le régime guinéen s’est rendu coupable en réprimant toute forme de contestation est devenu très préoccupant.
Pour faire face au mécontentement de sa population, le régime guinéen ne faillit pas à sa tradition. Il assassine et présente ensuite ses condoléances aux familles des victimes. C’est ce comportement condamnable et répréhensible, guidé par l’instinct et la brutalité doublée d’un acharnement à sauvegarder des privilèges usurpés qui a coûté récemment la vie à plusieurs jeunes compatriotes. Paix à leurs âmes !
Aujourd’hui force est de reconnaître que la désillusion démocratique et le désespoir qui hantent le guinéen n’ont jamais été aussi préoccupants.
Désillusion démocratique !
Le chef de l’Etat que chacun donnait pour mourant il n’y a pas si longtemps a créé par une des pirouettes dont il a la marque de fabrique, une situation de non droit avec une instabilité et une terreur qui va crescendo.
Pour illustrer cette situation, il suffit de jeter un regard sur la gestion de la crise née de la grève de l’Inter-Centrale. Les organisations syndicales ont lancé deux mots d’ordre de grève en l’espace de trois mois. La gestion de ces deux mobilisations permet entre autre d’indiquer le degré de radicalisation du régime Conté.
En effet, lors de la première grève, une négociation fut engagée par le Gouvernement et l’Assemblée Nationale avec les principaux concernés et malgré le succès qu’a connu la grève, il y a eu zéro mort. Ceci ne s’explique pas uniquement par le calendrier des examens de fin d’année. L’explication la plus plausible est que M Fodé Bangoura, Ministre plénipotentiaire chargé des Affaires Présidentielles se voit déjà Roi à la place du Roi. Il se croit désormais tout permis, comment pouvait-il d’ailleurs faire autrement puisqu’il avait réussi avec brio à mettre Cellou Dalein et amis sur la touche ?
De remaniements en remaniements ministériels l’on a fini par aboutir à un désastre humain car ce nouveau gouvernement est désormais composé de « tueurs d’enfants » et des complices. Telle est la nouvelle donne !
Aujourd’hui, des partis politiques à la Société Civile en passant par les couches juvéniles et estudiantines, la plupart de nos concitoyens sont hantés par cette espèce de désillusion démocratique du pays. Le retour des anciens dans un gouvernement sans feuille de route claire n’a fait qu’accentuer cet état de fait.
Comment peut-on espérer que MM SOLANO et GOMEZ - longtemps connus pour avoir torpillé le processus démocratique en Guinée dans le seul but de pérenniser un pouvoir caractérisé par la terreur et la malgouvernance - puissent résoudre une crise qu’ils ont eux-mêmes créée voire attisée ?
Il y a forcément un retour en arrière très dommageable à la démocratie.
Deux décennies de démocratisation pour arriver aussi bas ?
C’est de la « Non Assistance à Patrie en Danger » !
Le tout est maintenant de savoir quelles sont les possibilités de sortie de crise.
Poursuite des mobilisations et revendications démocratiques !
Les guinéens n’ont plus d’autres choix que de continuer à se mobiliser et revendiquer leur droit à une vie meilleure. La mobilisation doit être poursuivie !
Il a certainement été dit et écrit par d’autres compatriotes que le rôle des syndicats n’est pas la prise de pouvoir.
Certes, mais comment ne pas espérer de l’Inter-Centrale qui constitue apparemment la seule force capable de mobiliser autant de mondes autour de leurs revendications qui ne sont d’ailleurs pas si différentes de celles de l’opposition dans son ensemble ?
La dynamique de crise (politique, économique, financière et sociale) n’est-elle pas en effet le catalyseur des mobilisations qui se développent et se déploient tout au long de notre tâtonnement démocratique ?
Syndicats et opposants ont tous intérêt à ce qu’il y ait une meilleure Gouvernance politique, économique et sociale en Guinée. Il n’est un secret pour personne que le régime actuel ne peut s’appliquer une telle Gouvernance au risque de s’autodétruire. Il faut dire les choses telles qu’elles sont : Syndicats et Opposition poursuivent un même but qui est celui de l’amélioration des conditions de vie du guinéen. Chacun utilisant dans sa quête du bien être les moyens dont il dispose.
Ceci dit, l’on ne peut s’empêcher de souligner le manque d’engagement effectif des partis d’oppositions aux côtés des syndicats. Nous avons lu et entendu quelques communiqués de soutien à peine audibles, c’est comme s’il y a eu abandon de l’idéal démocratique qui doit pourtant conduire à cette fameuse alternance longtemps promise aux guinéens mais toujours attendue.
Par ailleurs, au lieu d’afficher clairement un soutien sans failles aux syndicalistes, certains ont voulu torpiller le mouvement à défaut de pouvoir le contrôler… C’est ainsi que des rumeurs de corruption de certains responsables syndicaux ont commencé à circuler sur Internet bien avant la fameuse rencontre dans un hôtel parisien entre M Fofana de l’Inter-Centrale et Mamadou Sylla du patronat. Ce qui est profondément regrettable !
Nous tenons à souligner ici que malgré les explications fournies par M Fofana, cette rencontre "en aparté" avec Mamadou Sylla fut une grave erreur car n’étant pas précédée d’une consultation de la base. Ce n’est point anodin si certaines voix discordantes se mettent aujourd’hui à dénoncer à tort ou à raison le dialogue opaque qui a permis la signature de l’accord tripartite Gouvernement-Patronat-Syndicats. A partir de cet instant, il devient tout à fait légitime de s’interroger sur l’opportunité de la dernière mobilisation syndicale, surtout si c’est pour aboutir à un tel accord.
Par ailleurs, ceux qui disent qu’il y a eu des morts pour rien n’ont pas tout à fait tort.
J. Prévert ne disait-il pas : « Quand la vérité n'est pas libre, la liberté n'est pas vraie » ?
Ceci pour dire que la Société Civile et les partis politiques d’opposition doivent réfléchir sur une meilleure manière de coordonner leurs efforts respectifs. Efforts qui doivent être basés sur la vérité et la transparence sans oublier le soutien de tous et de toutes si nous voulons réellement conduire la Guinée vers une liberté vraie.
Toute autre démarche risque d’enfoncer le clou en rendant les défis de la faillite démocratique plus difficiles à surmonter.
Une démocratisation en faillite !
Il est clair que depuis l’agrément du multipartisme en Guinée il y a plus de deux décennies environs, Lansana Conté et ses amis proches et lointains ont utilisé tous les stratagèmes possibles et imaginables pour retarder l’échéance de l’alternance politique. Les barons (anciens et nouveaux) du régime de Wawa en l’occurrence : M Fodé Bangoura, M Solano, M Gomez, M Somparé et tant d’autres, malgré un exercice douteux de leurs fonctions respectives sont toujours là et aspirent tous à rester même après le départ de Lansana Conté. Ils rêvent tous de succéder un jour à l’actuel locataire de Sekoutoureya.
M Somparé, pris par quelques secondes de lucidité avait annoncé qu’il y aurait une commission d’enquête indépendante après les tueries du lundi 12 juin 2006. Vite rattrapé par ses habitudes et instincts, il a rectifié le tir en indiquant que l’enquête serait sous couvert du Ministère de la Justice (entendez sous le commandement de M Gomez). Du coup, la lueur d’espoir suscitée par l’annonce de la création d’une commission enquête indépendante s’est très vite estompée en plongeant les familles des victimes dans un désarroi total...
Malgré ce « un pas en avant deux pas en arrière de M Somparé », nous avons récemment écouté sur RFI un ex Ambassadeur de la France en Guinée (en la personne de Mr A. Lewin) plaider la cause du Président de notre Assemblée monocolore.
M Lewin se prononçait sur le respect de l’article 34 de la loi fondamentale, permettant de facto à Somparé de succéder au Général Président. Pour cet ex-Ambassadeur et ami du Président de l’Assemblée Nationale, le respect de la loi fondamentale constituerait en quelque sorte l’unique voie de recours légal…
Malgré tout le respect que nous devons à cet (ami ?) de la Guinée, nous nous permettons de lui dire que légalité ne se conjugue pas avec amitié !
Ce fut un comble pour nous d’écouter des gens nous parler d’une légalité de façade à géométrie variable au moment où le régime guinéen tire à balles réelles sur des enfants.
En effet, où était notre expert quand le PUP de Lansana Conté, de M Somparé et autres barons du clan de Wawa ont piétiné la légalité constitutionnelle en vidant la loi fondamentale de toute sa substance consensuelle ?
Où était M Lewin quand le régime de Lansana Conté tirait le 12 juin dernier sur des enfants désarmés ?
La multiplication des débats autours de la succession probable de Lansana Conté n’est là que pour nous divertir car même en cas de disparition soudaine du chef de l’Etat guinéen, le combat contre le système qu’il a instauré doit absolument continuer. Ce n’est pas un problème de personne, il s’agit plutôt de faire barrage à cette machine infernale qui broie tout (y compris ses propres enfants) sur son passage.
Nous avons de plus en plus le sentiment que certains conseillers ont intérêt à ce que le système Conté perdure !
Des décennies après le discours de François Mitterrand au sommet de La Baule liant l'aide de la France aux progrès de la démocratie, et au terme d'une période marquée par la fin des partis uniques, la floraison d'élections truquées et la multiplication des expériences parlementaires sans résultats probants, force est de constater que la démocratisation de la Guinée connaît un échec cuisant.
On aurait aimé que certains conseillers et ex-Ambassadeurs tiennent compte de ce fait irréfutable. Les tripatouillages constitutionnels, les magouilles électorales, les intimidations et autres assassinats ciblés sans oublier les promotions ethniques et la corruption, n’ont jamais disparu du paysage politique guinéen.
Voilà autant de choses qui reflètent la profonde désillusion largement répandue au sein de la population qui n’en peut plus.
On peut donc parler de rendez-vous manqué avec l’histoire car les deux dernières décennies ne sont rien d’autres que des années démocratiquement perdues.
Des années perdues pour le Peuple de Guinée qui aspire pourtant à un idéal politique, économique et social !
Un Constat s’impose !
Qui aurait pu prévoir au lendemain de l’indépendance de notre pays en 1958 que les années 2000 seraient aussi mal vécues par nos compatriotes ? Qui ne reconnaît pas les énormes potentialités dont dispose notre pays plus que d’autres pour s’en sortir ? Est-ce nécessaire de revenir sur ce contraste bien réel ? Pourquoi pas !
Notre pays est doté de ressources humaines et minières très importantes (un tiers des réserves mondiales connues de bauxite, mais également d'importants gisements d'or, de diamants, des perspectives intéressantes de pétrole off shore...)
La Guinée bénéficie également d'un potentiel agricole élevé, qu’en est-il de sa valorisation ?
Malgré les volontés affichées du régime révolutionnaire de feu A. S. Touré avec certains choix économiques discutables,
Malgré la libéralisation sauvage prônée par les nouvelles autorités issues du putsch d’avril 1984, l'agriculture guinéenne reste à un niveau médiéval sans oublier que les cultures d'exportations florissantes au départ sont aujourd’hui presque inexistantes. Pourtant le secteur agricole a reçu des milliards sous forme d’aide sans qu’on ne sache où est partie cette manne financière.
Quel étrange destin pour un pays qu'on annonçait, à la veille des indépendances, bien plus prometteur que d’autres pays de la sous région en matière de développement !
Le contraste guinéen est saisissant entre l’état de délabrement actuel du pays et toutes les opportunités existantes, sans compter que ces opportunités sont bradées de manière tout à fait contestable car aucune transparence n’entoure le processus d’octroi des licences d’exploitations miniéres, forestières, halieutiques,...
Pendant que nos travailleurs se voient obligés d’aller chaque fois en grève pour obtenir des miettes vite happées par l’inflation galopante, les contrats d’exploitations minières n’ont jamais été aussi florissants. On nous annonce tous les jours des signatures de gros contrats portant sur l’exploitation des richesses de notre pays.
Pourquoi donc cette éternelle crise politico-économique et sociale ?
Les guinéens veulent jouir pleinement du fruit de l’exploitation de leurs sous-sol, forêts et ressources halieutiques.
Preuve est faite il y a longtemps que le régime de Lansana Conté, rongé par la corruption et le népotisme sans oublier la barbarie répressive, ne peut relever ce défi.
La dictature et la barbarie ne pouvant pas engendrer la démocratie, d’où l’urgente nécessité de penser à la substitution du leadership actuel par un autre leadership plus efficace et plus orienté vers les aspirations de tout un peuple.
L’heure est venue de dégager de nouvelles pistes de réflexion et d’action permettant à notre pays de voir enfin le bout du tunnel.
Nous y reviendrons !
Par M Ly Elhadji Baila
Directeur Exécutif de wmw.nlsguinee.com
Membre fondateur de l’ANDD et de www.guinea-forum.org
Zurich, Suisse
|