Guinée : L'inquiétude monte en Guinée
vendredi 09 juin 2006
Les Guinéens ont peur : peur que la grève annoncée pour le 8 juin dégénère en soulèvement populaire, peur des décisions incohérentes de leur président malade, peur des rivalités entre clans, peur d'une reprise en mains du pays par l'armée… À Conakry, la tension monte.
Les habitants de Conakry, la capitale guinéenne, ont peur. Ils font des provisions avant la grève générale illimitée annoncée à partir de jeudi par les deux plus puissants syndicats de travailleurs de Guinée. Ceux-ci veulent obtenir du gouvernement la baisse du prix de l'essence et des denrées de base comme le riz. En mars dernier, ils avaient paralysé la capitale guinéenne durant cinq jours et obtenu une augmentation de 30 % des salaires des fonctionnaires et la création d'un salaire minimum. Cette fois, les Guinéens craignent un possible soulèvement populaire. Le nouvel homme fort du pays, le "tout puissant" Fodé Bangoura, a, en effet, ouvertement menacé, il y a quelques jours, de "broyer" les meneurs et, le 26 mai, le leader de l’Intersyndicale, Ibrahima Fofana, a échappé à une tentative d’assassinat par un agent de la Direction de la surveillance du territoire.
Ces dernières semaines, les décisions de Lansana Conté, le président rongé par un diabète aigu et une leucémie mais qui ne veut pas lâcher les rênes du pouvoir, donnent le sentiment aux Guinéens que leur pays est en danger. Alors que l'opposition et la communauté internationale lui demandaient des concessions, il a nommé le 29 mai dernier un nouveau gouvernement sans poste de Premier ministre et où figurent de vieux amis dont il s'était débarrassé il y 10 ans. Les pouvoirs de Fodé Bangoura, un de ses proches, nommé ministre d'État chargé des Affaires présidentielles, sont renforcés. C'est sous la pression de son entourage et de ce dernier qu'un mois et demi plus tôt, il avait renvoyé son Premier ministre, Cellou Dalein Diallo, quelques heures après l'avoir nommé
Insécurité et misère croissantes
"Depuis que le président de la République a déclaré, fin 2002, qu’il est malade, l’on assiste à une dérive totale du pays. Les clans tapis au sommet de l’État se déchirent entre eux. On ne sait plus qui décide de quoi, ni de ce que demain sera fait. L’incertitude est à son paroxysme. La misère s’est généralisée dans ce pays où désormais chacun fait ce que bon lui semble. Nous ne sommes plus dirigés", résumait récemment Ba Mamadou, président de l’Union des Forces Démocratiques de Guinée, un important parti d’opposition.
Les Guinéens sont unanimes : ils vivent en ce moment la période la plus difficile de leur histoire depuis l’indépendance du pays en 1958. L’insécurité a atteint un seuil intolérable. Il ne se passe plus un seul jour sans que l’on retrouve un corps mutilé à un carrefour. L’eau et le courant sont devenus des denrées rares. En un an, le prix du fuel est passé de 3 800 à 5 500 francs guinéens (Fg – 0,65 à 0,95 €), celui du sac de riz dépasse largement les 100 000 Fg (17 €), soit la moitié du salaire d'un fonctionnaire moyen. "Dans un tel contexte, on craint un soulèvement populaire qui pourrait s’aggraver par l’incursion d’une armée, elle aussi divisée", redoute un enseignant. Ismaël Condé, sociologue, va plus loin : "On n’est pas loin d’une guerre civile : le mensonge, l’injustice, l’insécurité, les frustrations sont des ingrédients qui ont conduit à l’explosion dans certains pays africains. Et cela pourrait conduire au pire."
Les militaires derniers recours
Dans cette situation confuse où la succession du chef de l'État est le principal sujet de discussion, les rumeurs vont bon train. M. Somparé, le président du Parlement, appelé à remplacer le président de la République en cas de vacance du pouvoir, a été accusé d’avoir tenu des réunions secrètes avec des officiers de l’armée lors du voyage du président en Suisse. On parle aussi d’une rencontre au cours de laquelle Lansana Conté aurait demandé à des officiers d’aider son fils aîné, Ousmane Conté, à lui succéder. Seul le colonel Donzo lui aurait rétorqué qu’il demandait l’impossible. Depuis cet épisode, il y a un mois, les moindres déplacements de l’officier seraient surveillés. Libéré il y a un mois, après dix ans de prison, le capitaine Yaya Sow, accusé d’être l’un des ténors de la mutinerie de février 1996, fait lui aussi l'objet d’une attention particulière.
De nombreux Guinéens estiment qu'en cas de trouble, c'est le général Kerfala Camara, chef d’état-major général de l’armée qui pourrait s'emparer du pouvoir. Dans ses discours, il laisse d'ailleurs transparaître que le pays ne pourra être en sécurité qu’avec… les militaires.
par Alpha Camara
Source : Syfia Guinée
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