Guinée : La Guinée en 2006. Les causes de la désintégration !
mardi 06 juin 2006
La crise économico-financière de la Guinée, aiguë et récurrente, plonge les pieds dans «l’incapacité coupable» de nos dirigeants. Ses effets sur l’appareil administratif et financier du pays sont très néfastes Cela a conduit à l’anéantissement des services du Ministère de l’Economie et des Finances. Illustrations.
Première remarque. Il existe, au sein du Ministère de l’Economie et des Finances, une direction dite Direction Nationale du Contrôle Financier dont la mission «théorique» principale est de veiller sur la régularité des dépenses de l’Etat. Dans le contexte d’un pays sous ajustement budgétaire, le rôle fondamental de cette direction est la régulation budgétaire des dépenses. En d’autres termes, c’est cette direction qui actionne les «freins»» en matière de risque des dépenses inconsidérées et susceptibles de provoquer ce qu’on appelle, dans le jargon des macroéconomistes, «les dérapages budgétaires». Comme on le voit aisément, cette Direction devrait avoir un rôle de plus en plus accru dans l’exécution des dépenses publiques. L’Etat guinéen rémunère bon an, mal an, plus de 100 cadres et agents, pour assurer les missions importantes que nous venons de dire. Si cette Direction faisait convenablement ses tâches, autrement, si l’Etat laissait cette Direction assurer ses missions dans les règles de neutralité administrative requise, la maîtrise des dépenses publiques ne serait pas ce casse-tête que l’on constate d’année en année.
Mais voyons ce que cette direction a fait en 2005. Les dépenses exécutées et connues du ministère de l’Economie et Finances, quasi toutes, (99,4%) n’ont pas suivi la procédure normale d’exécution. Environ 40% selon la procédure dite simplifiée, 33% par les procédures dérogatoires sans ordonnancement préalables. Voilà qui montre la non utilité, voire l’inutilité de la Direction nationale du Contrôle financier. Cela prouve aussi et surtout que nos dirigeants méprisent les règles classiques de gestion des finances publiques. Pourquoi, dès lors, s’étonner de la médiocrité des dépenses exécutées ? Pourquoi accuser nos partenaires, qui ne font qu’observer nos turpitudes, d’être à l’origine de la non conclusion d’un programme formel ?
Seconde remarque. Conséquence logique de ce que nous venons de voir. Il existe une autre Direction Nationale des Marchés Publics chargée d’appliquer les dispositions pertinentes et légales du code des marchés publics. Pour dire les choses plus simplement, cette direction veille à la bonne observation des règles d’attribution des marchés de l’Etat, par la mise en concurrence des entreprises, en toute transparence. Il s’agit, principalement, pour cette direction de faire en sorte que l’Etat puisse bénéficier du meilleur rapport qualité / prix auprès des entreprises mises en compétition. Or, on a constaté en 2005 que 33% des marchés passés l’ont été sur procédure dérogatoire, c’est à dire en recourent au gré à gré pour 148,76 milliards de GNF sur un volume total des marchés de 300,67 milliards de GNF. C’est dire que nous sommes loin de respecter la loi contenue dans notre code des marchés publics. On voit aussi que notre Etat a horreur d’être en conformité avec les principes de la transparence et de l’ouverture à la concurrence complète. Ce n’est pourtant pas faute d’ignorer les avantages en termes d’économie budgétaire et de qualité des travaux et prestations. Ce n’est pas non plus méconnaître le rôle néfaste du monopole qui finit toujours par créer des déséquilibres dans les entreprises du pays concerné. Pourquoi, dès lors, s’étonner de nous voir traités de mauvais gestionnaires par nos partenaires ? Ces derniers sont-ils responsables de nos inconséquences Qui, dans ces conditions-là, serait assez fou et irresponsable pour risquer d’investir chez nous ? Nous croyons-nous les plus forts dans l’art de maquiller la vérité en mensonge Le mensonge institutionnalisé peut-il servir d’alternative à la politique de développement ? Ayons au moins un peu de respect pour les autres et tâchons de nous regarder bien en face!
La lente agonie ?
Dans sa lente et pénible agonie, l’économie guinéenne présente tous les symptômes du grand malade admis en soins palliatifs intensifs et dont le sort est déjà scellé par les médecins accourus à son chevet. Parmi les symptômes visibles, celui qui balaie tout sur son passage, l’hyperinflation. Celle-ci affecte le pouvoir d’achat des individus, détruit l’épargne des ménages et des entreprises, lamine la capacité de production de la nation, accroit la pauvreté et la misère des citoyens. Bref, elle diffuse tous les ingrédients du malheur national. Le processus qui a mené la Guinée à ce stade de déconfiture avancée a été décrit avec minutie, longuement, par maints articles publiés, il n’y a pas longtemps. Dans le dépotoir des causes multiples et variées, la mauvaise gestion des finances publiques a été pointée. C’est bien elle la responsable de l’état lamentable du cadre macroéconomique. Or, on ne saurait assainir le cadre macroéconomique si on n’améliorait pas les recettes de l’Etat, en maîtrisant dans le même temps, les dépenses de l’Etat. Il n’y a là rien de sorcier et d’irrationnel. Les gesticulations, les mensonges et les faux fuyants des équipes techniques gouvernementales successives n’ont servi qu’à prolonger la survie des prédateurs.
A ce jour; le roi est nu, le mensonge pue à grande échelle. Chacun, sans effort intellectuel particulier, voit ces échecs qui éclatent au grand jour. Nos prestidigitateurs sont en panne d’inspiration. Après l’usage abusif de l’argument fané des agressions rebelles de septembre 2001, après l’alibi du poids des réfugiés sierra léonais et libériens, après les multiples annonces de réalisation des objectifs quantitatifs et structurels, la caisse à outils du mensonge d’Etat semble vidée. Les arguments divers et variés n’arrivent même plus à faire sourire leurs auteurs. Les spectateurs que sont les populations guinéennes et la communauté des bailleurs de fonds ont perdu leurs capacités à avaler les couleuvres et leurs aptitudes à la résignation. D’après l’éminent psychanalyste, Boris Cynulinik, la résilience est l’aptitude qu’a l’être humain de développer les forces internes susceptibles de l’aider à supporter des tragédies. Le peuple de Guinée serait-il exceptionnellement doté d’une capacité de résilience au dessus de la normale? Déjà en 1986, le professeur Ibrahima Baba Kaké s’était étonné de l’immense capacité de résignation du Peuple de Guinée. Nos gouvernants devraient avoir à l’esprit ce mot de Jean -François Revel «A certains postes, incapables et coupables sont synonymes» Et puis l’histoire réserve parfois des surprises dont, seule, elle a les secrets. Le peuple de Guinée aura-t-il seulement les moyens d’infléchir, de manière bénéfique, le cours de son histoire? Les effets néfastes et conjugués des gouvernants successifs ne risquent-ils pas d’accélérer le processus d’inhibition collective? On est en droit de se demander, encore avec Jean- François Revel «pourquoi les hommes éprouvent-ils le besoin de construire des régimes qui les détruisent»? Il ne nous reste qu’à espérer, toujours avec JFR «l’histoire ne donne pas de rendez-vous. Elle ne pose que des lapins.»
A bon entendeur… chahut !
Source : Le Lynx du 29.05.2006
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