lundi 19 février 2018
Aux XVIII et XIXe siècle, pays Haoussa (Niger et Nigéria) et Fouta Djalon connaissent des mutations sociales sans précédent. D’inspiration religieuse, une littérature en Fulfulde/Pular naît pour « réformer » (tajdid) la société au moyen du savoir. Conçue par Usman ɓii Foduye (m. 1817) et Cerno Samba Mombeya (m. 1856), une stratégie de communication combine théorie, pratique et poésie.
Usman ɓii Foduye – la prédication permanente
1188/1774 : un étudiant âgé de 20 ans parlant Haoussa, Fulfulde et Touareg débute une prédication itinérante. « Il expliquait à tous ceux qu’il rencontrait leurs obligations (fard ‘ayn) et devoirs religieux dans leurs langues » (narre son frère Abdulay ɓii Foduye – Tazyin al-Waraqat, 1228/1813). 1207/1793 : devenu sédentaire, doté d’un réseau de disciples et correspondants, ses nombreuses œuvres (en Arabe, Fulfulde et Haoussa) ont un fort retentissement dans l’opinion publique.
Les poèmes en Fulfulde décrivent une crise (Boneji Lesdi Hausa / Les problèmes du pays haoussa – 103 vers) dont la solution consiste à combiner droit (fiqh), foi (ʿaqida) et spiritualité (tasawuf). Moodinoore (L’instructif – 191 vers, 1204/1789) l’expose, tout comme Datal Janna (Le chemin du paradis) : “Kulol Allahu tokkugo dum O Umri / E accugo dum O harmini renu haddi » (Craindre Dieu c’est suivre Ses commandements / Et éviter Ses interdits en observant Sa Loi).
Par souci d’efficacité, l’auteur emploie sa langue maternelle : « Mi yusbira ngol fulfulde fulɓe fu yeetoye – To min njusbirii Arabiyya aalimi tan nafi, / To min njusbirii fulfulde jaahili faydoye » (J’ai l’intention d’écrire en Fulfulde pour éclairer les Peuls / Ecrire en Arabe n’est utile qu’aux intellectuels / Ecrire en Fulfulde bénéficie aux non lettrés » (Baabuwol Kire [BK] / A propos de l’oubli (en matière de prière) – 33 vers). Un constat similaire est fait au Fouta Djalon.
Cerno Samba Mombeya – une pédagogie simple et imagée
1240/1825 : « Yoga fulɓe no tunnda ko jannginiraa / Arabiyya o lutta e sikkitagol » (Nombre de Peuls ne comprennent pas ce qui leur est enseigné / en Arabe et demeurent dans l’incertain). Pour y remédier, l’auteur énonce sa méthode : “Miɗo jantora himmuɗi haala pular (…) Sabu neɗɗo ko haala mu’um newotoo / nde o fahminiraa ko wi’a to ƴi’al ». (Je citerai les Classiques en langue Pular (…) Car chacun – grâce à sa langue – peut / comprendre le sens de l’Original (le Coran)).
Quand Oogirde Malal ([OM] – Le filon du bonheur éternel – 572 vers) sollicite la raison du lettré, Juulen e Muhammadu (Prions pour Mohammed, 55 vers) aiguise l’imagination de l’écolier. « A yi’aali innde Nulaaɗo Alla Muhammadu ? (…) « Daali » mayre ko koyɗe, « miimu » ko reedu, ndar ! / « Haa » om ko balbe e « miimu » hoore Muhammadu » ! (N’as-tu pas vu le nom du Prophète Mohammed ? / Le ﺩ constitue ses jambes, le ﻤ son ventre, regarde ! / Le ﺤ ses épaules et ﻣ la tête de ﷴ Mohammed !).
Tenant compte de la culture orale de ses contemporains, Juuragol qabru Nulaaɗo (Pèlerinage au tombeau du Prophète – 26 vers) recourt au dialogue : « Nulaaɗo ? Naa ! Mi arii ! Ko henɗun addu maa? / Ko ga yiide on e ga yidde on. Bismilla maa! » (« Prophète » ? « Oui! » « Me voici ! » « Quel bon vent t’amène » ? / « L’envie de vous voir et de vous aimer ». « Bienvenu sois-tu » !). L’« enchantement » du public (par la bienveillante hospitalité de « l’Envoyé ») contribue à une communication de persuasion.
Mise en perspective
« Par la sagesse et la bonne exhortation appelle (les gens) au sentier de ton Seigneur. Et discute avec eux de la meilleure façon » (s. 16 [An-Nahl] v. 125).
Nde men fudduno Noddoigo (Quand nous commençâmes l’Appel (à la prise de conscience) évoque la patience d’Usman ɓii Foduye : « Mi tokkiti waaju (…) Jama fa mi waajoto yimbe jemmare mawnde fu » (Je continuais à prodiguer des conseils (…) Aux fidèles chaque semaine, la nuit du [jeudi au]vendredi). L’humilité de Cerno Samba transparait dans l’adresse au lecteur : « Ndaaru ko raytu-mi ko’o, / si ko goonga jaɓaa » (Considère mes divagations / Accepte-les, si elles sont vraies – OM). L’attitude servait la pédagogie.
Outil et vecteur de savoir, la langue fut transformée. Recourant à l’arabe classique (« fahm », compréhension), le fulfulde/pular créa faamugo/l, verbe qui devint le doublet de l’« entendement » (nanugo/l) : « nanee ko nufiimi yaa julɓe faamoye ” (Ecoutez mon poème – ô Croyants – comprenez le » !- BK) / « kaa no newnane fahmu, nanir jaɓugol » (pour t’en faciliter la compréhension. Ecoute et accepte (mon message) !» – OM).
« Mo no ɗaɓɓa ko laaɓi …/… yo o janngu pularji » (Qui cherche la clarté …/Qu’il lise en pular ! – OM). Doté d’une « culture intellectuelle (…) à caractère local » produisant « une foule de commentaires » (Le Châtelier, 1888), le Fouta Djalon inclut un « ouvrage de théologie par Ousman dan Fodé (sic) » au programme « en honneur dans les universités du pays » (Marty,1921). Puisque le pulaar du Fouta Toro servait à « traduire » le Coran, le fulfulde leydi Sokoto convenait également pour l’étude du tawhid.
Conclusion
Convaincus que la « création de valeur/s » reposait sur le savoir, des savants conçurent une innovation culturelle amphibie (écrit/oral). Les « cibles » de la stratégie de communication devinrent les « vecteurs » de son contenu. Déclamés par les disciples, fredonnés par les femmes, entonnés par les enfants, les poèmes nourrirent une « communication virale » dont l’écho retentit dans l’Adamawa (Cameroun/Niger) et le Fouta Djalon.
Alfa Mamadou Lélouma
alfamamadoulelouma@gmail.com
Mi yetti
Mallam Muhammad Bashir Abubakar (Yola, Adamawa – Nigeria)
En hommage à son action pour la littérature du leydi Sokoto
ILLUSTRATION

Oogirde Malal Copiste : Ibrahima Kane (issu du Fouta Toro) Lieu : village de Bantaŋi | Date : 1355/1935 Le Filon du bonheur éternel, éd. Alfa Ibrahim Sow, 1971
Tranmis par Mamadou Diallo, Genève
Pour www.nlsguinee.com
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