jeudi 14 décembre 2017
Introduction
« Kala winndudho deftere fow winnday | To seraaji, no fennyina innitagol » – (Tout scribe achevant la rédaction d’un livre / signera à la marge pour que son nom demeure – Modi Ibrahima Bantandji Kane). Marquant la conclusion d’un long travail, les colophons révèlent un pan de la vie des « hommes du calame et du papier » (bhe karanbhol e kaydi). Le dynamisme et la mobilité de ses artisans conférèrent au Fouta Djalon une position centrale dans l’économie régionale du savoir.
A propos du copiste
Les livres étudiés concluent trois commentaires de grammaire (nahw) et un traité de mystique (soufisme). Ils furent recopiés par « Abbas Ibn al-Fahim Muhammad Jam Ibn Dabbu Ibn Amir », un scribe du « Fouta Djalon [appartenant]à la tribu des Diallo » que nous appellerons Modi Abbas (mo Alfa Mamadou Dian). Deux colophons sont datés et mentionnent 1823 ainsi que «la nuit du jeudi (au vendredi) le 10 dhou-l-hijja, l’an 1239 de l’Hégire [5 août 1824] ». Le scribe se trouve « en exil dans un pays nommé Fouta Toro » se décrit comme celui « qui (parmi les mortels) a le plus besoin de la bienveillance de Dieu, le plus étranger des étrangers ».
Modi Abbas écrit en sa qualité de Croyant : « Ainsi s’est achevé le livre écrit par la main du serviteur [de Dieu](…) espérant le pardon de son Seigneur ». Son œuvre est certes pour lui, mais aussi « pour ceux qui (en) ont besoin parmi la communauté du prophète Muhammad ». Elle s’effectue parmi des membres de l’élite intellectuelle et politique (torobhe) issus de Diaba Déklé, localité de la province (diwal) de Hébiyabé.
La dernière page d’un manuscrit indique ses liens (indirects) avec Almami Youssouf Siré, l’un des plus grands souverains du Fouta Toro. Le professeur de grammaire de Modi Abbas (« Muhammad Ibn al-Mufassir al-Gasim ») épousa une fille de l’almami. Le frère de cette dernière (« Ibn al-imam Yusuf ibn Siré ») fit « sadaqa (don) d’(une) feuille de papier » sur laquelle fut rédigé le colophon.
Un vaste horizon intellectuel
Les ouvrages de grammaire recopiés par Modi Abbas sont Fath al-aqfal wa-darb al-amtal ala Lamiyat al-af’al du yéménite Abdallah Muhammad b. Umar al-Hadrami Bahraq (m. 1524), Sharh al-Alfiyyati nazamahu al-shaykh al-imam al-alim al-hamm Muhammad b. Malik d’Ali b. Muhammad al-Ushmuni (m. 1406/7) et Al-futuh al-qayumiyya fi sharhi al-ajurrumiyya, du savant touareg Ahmad b. Anda-Agh-Muhammad (m. 1635/6). Il s’agit de commentaires d’œuvres de référence : Lamiyat al-af’al et l’Alfiyya de l’érudit andalou Jamal al-Din Muhammad Ibn Malik (m. 1274) et Al-Muqqadima al-ajurrumiyya du marocain Abdallah b. Dawud as-Sanhaji al-Fasi (m. 1323).
Rédigé en 1593 à Tombouctou, l’un d’entre eux (Al-futuh al-qayumiyya) « comprend des propositions importantes, des questions incidentes et des compléments sur lesquels les hommes les plus érudits portent leur attention, ce qui prouve la grande compétence de l’auteur en langue arabe et sa grande connaissance de ses subtilités » [al-Bartili al-Walati (m. 1805)]. La copie de Khatima fi l-tasawwuf [du lettré maure Muhammad b. al-Mukhtar Al-Yadali (m. 1753) fut vraisemblablement une œuvre de commande. « Je l’ai copié pour notre cheikh », précise Modi Abbas, qui étudia probablement le soufisme auprès de lui.
Cet échantillon indique l’accès du copiste à une bibliothèque composée d’ouvrages provenant d’Arabie, d’Afrique du Nord et de l’espace sahélo-saharien. Une fois produits, les livres gagnèrent Labé et Ségou. Les commentaires furent probablement acquis par Thierno Boubacar Bhoyi Louggoudi (m. 1894/5) lors de ses études au Fouta Toro. Quant au traité de mystique, il devint la « propriété du calife (…) Abû-l ‘Abbâs sîdî Ahmad al-Kabîr al-Madanî » entre 1860 et 1897. Son détenteur fut « Amadou Saïkou » (m. 1897), qui fut désigné successeur par son père El Hadj Oumar Tall (m. 1864) en 1860.
Le Fouta Djalon au centre d’une économie régionale du savoir
Les « rapports fréquents [des habitants]avec les [Maures] leur ont fait faire des progrès considérables dans l’étude de l’arabe (…) aussi leurs écoles publiques sont-elles très fréquentées par les étrangers (…) venus de contrées situées au-delà du Fouta-Djalon » (Mollien, 1818). Modi Abbas était l’un d’entre eux. En effet, une fois les études coraniques terminées, l’usage voulait qu’un jeune homme cherche l’enseignement de maîtres réputés.
« Sont-ils égaux, ceux qui savent et ceux qui ne savent pas ? » (s. 39 (az-Zoumat), v 9). Pour y répondre avec assurance, des milliers de talibé partirent à l’aventure pour intégrer l’élite des Croyants doués de discernement (oul al-albab). L’esprit d’entreprise de certains convertit la maîtrise de l’écriture en activité de prestation de services. On note leur présence à Freetown (Sierra Leone) en 1819, dans un quartier que les autochtones appelèrent « Foula Town ». A Fabala, capitale du royaume dialonké du Solima, « le procès-verbal de chaque assemblée est rédigé et enregistré par des Peuls » (Laing, 1822).
Manifestement, les relations commerciales avec les britanniques et la qualité de l’éducation portaient leurs fruits. Apprenant la fin du règne d’almami Abdul Gadiri (mo almami Sori) le 7 septembre 1822, Hassane Yero, le manga du Solima s’écria « quand il dirigeait le Fouta Djalon, il était mon ennemi, mais nous avons étudié ensemble [chez un thierno de Labé], et maintenant qu’il est en détresse, je dois lui venir en aide » (Laing)
Conclusion
Les « gens du livre et de l’encrier » (bhe deftere e tinndoore-ndaha) permirent une « intégration régionale par le savoir ». Grâce à eux, l’investissement du Fouta Djalon dans l’acquisition, la production et la diffusion du savoir fut fécond. Aux XVIIIe et XIXe siècle, leur discrète « empreinte manuscrite » gagna l’Afrique de l’Ouest, l’Amérique, l’Europe et le monde arabe (Maroc et Arabie Saoudite). « Les plus heureux sont ceux qui s’instruisent par l’exemple de leurs ancêtres, pour en laisser un meilleur à leurs descendants » [Saadi (m. 1291/2)]…
Alfa Mamadou Lélouma
alfamamadoulelouma@gmail.com
Illustration

Colophon de la copie de Sharh al-Alfiyyati nazamahu al-shaykh al-imam al-alim al-hamm Muhammad b. Malik d’Ali b. Muhammad al-Ushmuni – Rédigée par Modi Abbas (mo Alfa Mamadou Dian).
Fonds El Hadj Alpha Mamadou Diallo Lélouma
Transmis par Mamadou Diallo, Genève
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