samedi 11 novembre 2017
L’élégance des élites politiques illustre une facette de leur projet de société. En stimulant la demande, la confédération théocratique a attiré des artisans et formé le goût du consommateur foutanké. Ainsi naquit une industrie textile originale et prospère – dont le savoir-faire demeure.
Les fondamentaux d’une économie textile
L’instauration de l’alsilamakou modifia les codes de la décence et du savoir-vivre. Le costume national masculin consiste en « un coussabe (chemise sans col ni manches) qui, le plus souvent, est de toile blanche, et une culotte de même étoffe. J’ai remarqué que leurs vêtements étaient toujours très- propres (…). Les Foulahs de cette partie de l’Afrique ne laissent pas leurs enfants nus ; ils ont tous un coussabe » (Caillié, 1827).
La demande croissante attira des artisans (maabubhe sanyoobhe – tisserands) du Fouta Toro et du Boundou (firsinobhe – dont les étoffes teintes à l’indigo étaient réputées de la Sénégambie au Sahara). Les autorités politiques les accueillirent avec enthousiasme : en 1776, Modi Mamadou Dian (mo Karamoko Alfa mo Labé) [m. 1791] permit l’installation de teinturiers sarakollé à Manda – contre le versement d’une redevance annuelle.
Leydi kaayhe, kooyhe, koldhe – pays de cailloux stériles, de crève-la-faim et de mal vêtus. Laconique, le dicton décrit une contrée où la vie rude fut (partiellement) atténuée par le travail. Culture, égrenage, cardage et filage du coton trouvèrent leur place dans le gallé – converti en unité de production et de transformation.
Une anecdote insolite dans la concession d’almami Oumar (mo almami Abdoul Gadiri) atteste de sa volonté politique : « Voyant que (…) depuis longtemps, l’on négligeait la culture du coton, il en avait fait semer beaucoup, et promit [une récompense] à celle de ses femmes qui en filerait la plus grande quantité. Aussitôt toutes se mirent à filer (…). Les autres femmes, voyant travailler les épouses de l’almami, se mirent à les imiter, et depuis lors le Fouta-Dialon commence à trouver chez lui des pagnes qu’il était obligé de tirer des pays voisins ». (Hecquard, 1852).
En transformant les bobines des fileuses en bandes de coton (leppi), les tisserands concluaient un processus de production dont les unités de valeurs avaient la coudée (sogonal) pour étalon – il en fallait 48 pour un pagne et 160 pour le grand boubou (dolokal) d’un notable.
Une esthétique de la simplicité
Les témoignages sont formels : un « vêtement large, en étoffe de coton bleue ou blanche, est le costume du riche Africain, à Timbo comme dans toutes les contrées que j’ai traversées » (Mollien, 1818). Alfa Amadou Bobo Bambaya est « fort proprement vêtu de deux boubous, l’un blanc et l’autre bleu ». Thierno Madhiou Timbi (Tunni) est « vêtu simplement d’un boubou bleu en étoffe du pays, mais l’aspect du personnage indique un homme peu ordinaire ».
Enfin, « vêtu de deux boubous, la tête ceinte du turban royal », almami Ibrahima Sori Donghol Fella est un « vieillard, qui (…) ne se distingue que par sa grande simplicité et le respect qu’on lui porte ». Ce spectacle déçoit : la « toilette des grands de la nation (…) est des plus modestes, on dirait (…) qu’ils affectent une simplicité exagérée dans leur mise. Des belles écharpes brodées, des burnous, des vêtements que nous leur avons offerts, personne ne s’est revêtu; on les réserve pour les donner en récompense aux sujets méritants » (Noirot, 1880).
Cette élégance s’expliquait par les valeurs de l’alsilamakou. « L’habitant du Fouta Diallon est (…) extrêmement sobre. L’armée mépriserait le roi s’il mangeait du beurre et du riz avec du lait, cette nourriture passant pour trop succulente. Le prince qui règne actuellement ne vit que de fruits sauvages et de bouillie de mil » (Mollien, 1818).
Un siècle plus tard, la description d’un homme de Dieu (Thierno Malal Séléyanké) est éloquente : « Ndar koltu makko e seena makko o ebbhanii / Ko no suhfiyanke wonirta koltu, o junnataa » (Vois ses vêtements et ses œuvres ! Tout est mesuré. Il vit comme un Soufi et n’allonge pas ses habits) – Thierno Diawo Pellel, m. 1984). Cependant, cet état d’esprit n’excluait pas un dynamisme commercial où valeurs et enjeux économiques entraient en concurrence.
Le choix d’un consommateur averti
Parce que les missions européennes visaient notamment la conquête de marchés, les présents faits aux dignitaires étaient une sorte de « placement de produit ». Alors que les élites conservaient leur simplicité vestimentaire, les comptoirs du littoral atlantique livraient une « guerre économique » au moyen de « produits manufacturés (…) plus clinquants que les articles fabriqués par les artisans du pays. Les étoffes solides mais grossières du tisserand (furent) bientôt abandonnées (au profit du) comptoir riche en pagnes soyeux et brillamment colorés » (Durand, 1932).
Cependant, consommateurs exigeants et Croyants soucieux de discrétion (sutura) conservèrent leur préférence pour les étoffes du Fouta Djalon. De fait, « les tissus anglais et français présentés avec des couleurs chatoyantes étaient peu résistants au lavage. Ce qui (les) amena (…) à préférer pendant très longtemps, même après l’occupation coloniale, à ces tissus étrangers, leur cotonnade chaude et résistante, capable de durer presque une vie humaine. Et leurs couleurs sombres et sobres étaient mieux adaptées à leur goût : modestes et peu expansifs (ils) s’habillaient pour être décents, et non pour se faire voir et admirer ». (Thierno Diallo, 1972]
Conclusion
« O enfants d’Adam ! Oui, nous avons fait descendre sur vous le vêtement pour cacher vos nudités. (…) Quant au vêtement de la piété, c’est le meilleur » (s. 7 [al-A’raf], v. 26). Inspiré par le Kaamilu, le Fouta Djalon fit du textile un secteur économique stratégique. Travail, volonté politique et sens esthétique créèrent une « identité visuelle » et permirent l’éclosion d’un savoir-faire original dont la pérennité nous incombe.
En Guinée comme ailleurs, agriculteurs, tisserands, teinturiers et consommateurs sont les acteurs d’une précieuse chaîne de valeur s’inscrivant dans le temps, l’espace et l’économie.

Aliou (mo almami Oumar) : prince soriya (à gauche) vêtu de cotonnades Cliché publié par Sanderval (Paris, 1899)
Par Alfa Mamadou Lélouma
alfamamadoulelouma@gmail.com
Pour www.nlsguinee.com
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