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    Guinée : La retraite au Fouta Djalon : s’isoler pour s’approcher de Dieu et servir les Croyants – Sanakou, No 81, 24 juillet 2017

    Sotelgui S.A

     vendredi 28 juillet 2017   

    En poular, le verbe « ufinaade » désigne l’isolement provisoire pour des raisons religieuses ou politiques. La « retraite » (ufnagol) est au cœur de la confédération théocratique du Fouta Djalon. Elle permet son instauration, fait l’objet de « réglementation » (début du XIXe s.) et (fait original) concilie (parfois) aspirations individuelles et exigences collectives.

    Conquérir puis transmettre le pouvoir : la retraite politique

    La « retraite » précède l’instauration de l’ordre islamique (alsilamaaku) puis l’institutionnalise. Désignée sous le nom arabe de « khalwa », elle est le fait de mystiques (soufi) pratiquant l’ascétisme. L’histoire officielle attribue la naissance du Fouta Djalon au succès des retraites des Pères fondateurs. Par exemple, Thierno Diawo Pellel dit de Karamoko Alfa mo Labe (1692-1772) qu’: « Il se retira pour demander à Dieu la victoire sur | Les idolâtres et les fétichistes » (« Himo naata khalwa toraare Alla, e foolugol |rewroobhe sanamu e ndurndotoobhe» – Waajordhi jiyaabhe wonbhe rewde wurdho mo maayata / Conseils aux sujets fidèles du Vivant immortel).

    Une fois la fonction d’almami créée (fin XVIIIe s), son investiture fut suivie d’une « retraite de prise de fonction » (ufnagol laamu) qui se tenait à Fougoumba, capitale religieuse du pays. Elle se déroulait ainsi : « la nuit venue. On le raccompagne et on l’installe. Pendant les sept jours traditionnels (de retraite), on lui retire chaque matin un turban » (« Ko jemma tun taarirtee. O dhowtitee o weeroya. Si o wernaama baldhe jeedhidhi wowdhe dhen (ufnagol laamu), bimmbi kala itta meetelol. Chroniques et récits du Fouta-Djalon, Alfa Ibrahim Sow). Bien qu’élevée au statut de « rite », cette retraite ne saurait éclipser celles des autres Croyants – anonymes et célèbres.

    A l’écart des hommes ou parmi eux : exemples de retraite religieuse

    Les actes des « waliyabhe » (saints) fascinaient leurs contemporains – notamment leur tendance à se retirer du monde (« ruudhaade »). L’oraison funèbre (waynorde) de Saïkou Dalaba rédigée par un lettré de Masi en témoigne: « Il a fui ce bas-monde et ses gens | les repoussant tous au profit du Maître de Majesté (Allah) / On dit qu’ici-bas rien n’est plus sûr | que la vaillance pour accéder au Maître de Majesté / Celui qui le sait s’isole en retraite | et surmonte les obstacles pour atteindre le Maître de Majesté » (« O ruudhii yimbe dunyaa bhen e dunyaa| o hawkiri bhawo fow sabu Zuu-l-jalaali (…)/ Bhe maaki alaa ga addunyaa ko satti | wa fathu e hewrugol dhum Zuu-l-jalaali / Mo anndi wadhii riyaalu e khalwa muudhum | o feyhiti dhi o hewtoya Zuu-l-jalaali »).

    Au début du XXe siècle, Marty décrit l’i’tikaf de « pieux ascètes qui vivent de longues années et quelquefois toute leur existence, à l’ombre de certaines grandes mosquées du Fouta. (…) Quelques-uns ont fait vœu de ne jamais sortir de l’ombre de la mosquée ou même des murs intérieurs du sanctuaire. On peut citer pour ce dernier cas l’ascète de Timbo, qui en est devenu aveugle. [Ils] jouissent de la plus grande considération religieuse ». Ainsi, la retraite d’individus exceptionnels devient, paradoxalement, l’affaire de toute la société.

    Concilier aspirations individuelles et demande sociale

    Le premier quart du XIXe siècle voit la publication d’un ouvrage de droit en pular – alors langue des non-lettrés. Ogirde Malal (Le filon du bonheur éternel) énonce les règles des « actes du culte » (fiqh al-ibâdât) tout en révélant la vie des contemporains de son auteur (également adepte de khalwa-s). Tactiquement, Thierno Samba Mombéya admet que le candidat à la « retraite rituelle » est « effrayé par la ville » (Ufniidho, misiide no hulbha dhum ») et rend hommage à sa piété car « il se retire pour accomplir ses dévotions » (« Ufniidho ko lunyhitaniidho dewal »).

    Cependant, le juriste met en garde contre tout ascétisme trop sévère : « Si tu te retires, entre dans la ville | T’installer en dehors, c’est te faire souffrir/ Un reclus peut épouser et est un parti (…) Il peut demeurer dans les liens du mariage » (« Si a ufnoto, naatu misiide to nder. | Si a joodhi to yaasi, ko lorritago (…) Ufniidho no resna, no resnee dhon. (…) Ufniidho no lutta e lasli desal»).

    Une voie moyenne se dégage, combinant résidence citadine et liens du mariage et évoquant probablement au lecteur l’injonction coranique « O les croyants : ne déclarez pas illicites les bonnes choses qu’Allah vous a rendues licites » (verset 87 de la (5e) sourate al-Ma’ida).

    Une retraite vigilante : se retirer pour mieux conduire les hommes

    En 1906-7, alors qu’il visite Koula Maoundé, l’administrateur Leprince relève que ses habitants « sont obligés de faire du commerce pour acheter le grain que la terre leur refuse. Le commerce qui les nourrit, les enrichit du même coup, aussi respirent-ils la prospérité ». Le lieu était également réputé pour son doudhal, dont les shaykh-s étaient souvent en khalwa. Selon Marty, l’un d’entre eux, « Tierno Aliou refusa un jour (d’interrompre sa retraite pour) voir l’Almamy de passage » et fut remplacé (à sa mort en 1910) par son frère Thierno Abdourahimi (1855-1935) : « grand et maigre vieillard, à la longue barbe blanche, aux grands yeux enfiévrés, à l’air profondément ascétique (qui) vit enfermé dans sa case et n’en sort que le vendredi pour aller présider les prières de la mosquée ».

    Selon El Hadj Alpha Mamadou Diallo Lélouma, de « nombreux fidèles venus de tout le Fouta accouraient ce jour pour suivre son enseignement. Il a contribué efficacement à la démystification de l’Islam et a réussi à supprimer l’usure (ribâ) dans les activités commerciales » (L’installation des musulmans au Fouta-Djalon). Cet exemple révèle comment un leader d’opinion conciliait ascétisme, enseignement et finance islamique. Il illustre la conception de certaines grandes figures du Fouta Djalon pour lesquelles la quête spirituelle du soufi et la « responsabilité sociale » du savant (‘âlim) devaient coïncider pour contribuer au bien-être de leur société.

    Alfa Mamadou Lélouma
    alfamamadoulelouma@gmail.com

    ILLUSTRATION

    Lieu où se tenait la retraite des almami avant leur prise de fonction Fougoumba, vers 1996 — Cliché : Fouta Découverte

    Transmis par Mamadou Diallo, Genève
    Pour www.nlsguinee.com

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