mercredi 24 février 2010
Avant-propos
La période de transition en cours en Guinée depuis le 23 décembre 2008 a été marquée de désillusion et d’événements tragiques malgré l’espoir qu’avait suscité la prise du pouvoir par l’armée.
La répression sanglante d’une manifestation d’opposants le 28 septembre 2009 au stade du même nom contre une éventuelle candidature du capitaine Moussa Dadis Camara, Président du Conseil National pour la Démocratie et le Développement (CNDD), aux prochaines élections fut le comble de cette désillusion.
La tentative d’assassinat du chef de la Junte, le capitaine Moussa Dadis Camara, le 3 décembre dernier, par son aide de camp, le lieutenant Aboubacar Toumba Diakité a ouvert un nouvel épisode. Dès lors, le Général Sékouba Konaté, numéro trois du CNDD, qui assure l’intérim a tenu un discours encourageant conciliateur qui a été salué par les guinéens et la communauté internationale, dans lequel, il a affirmé sa ferme volonté d’œuvrer pour un retour rapide à l’ordre constitutionnel.
Ce discours a été concrétisé par l’accord de Ouagadougou signé le 15 janvier 2009 entre le Capitaine Dadis Camara et le Général Sékouba Konaté sous l’égide du président Blaise Compaoré, médiateur dans la Crise guinéenne. Cet accord prévoit entre autres la nomination d’un Premier ministre issu des Forces Vives, la mise en place du Conseil National de Transition (CNT) et l’organisation des élections dans un délai de 6 mois, auxquelles ne participeront ni le Premier ministre, ni les membres du gouvernement de transition et ceux du CNT, ni les membres du CNDD.
Malgré quelques interrogations, cet accord suscite auprès des Guinéens et de la communauté internationale un nouvel espoir. Il constitue une avancée considérable dans la résolution de la crise et pour le retour rapide et durable à un ordre constitutionnel. Cet accord, dans sa majorité, satisfait à la fois les aspirations des partis politiques réunis au sein des Forces vives mais aussi du peuple de Guinée dont le désespoir était à la mesure des dérapages constatés à divers niveaux depuis la prise du pouvoir par le CNDD.
En effet, dans le contexte actuel de la Guinée, au-delà de divers problèmes structurels macro-financiers, sociaux et institutionnels, le pays se trouve à un nouveau carrefour politique de son processus historique de développement.
De ce fait, la particularité de cet accord réside non seulement dans la grande perspective démocratique qu’il ouvre mais également dans le fait que pour la première fois dans l’histoire politique de la Guinée, l’opposition arrive à l’un des sommets du pouvoir exécutif. La symbolique résultant d’un tel évènement est forte, car elle envoie le signal que le processus démocratique, amorcé à l’issue d’inlassables luttes populaires fondées sur un éveil des consciences, semble irréversible. De plus, la Guinée, bien qu’elle soit entrée en marche forcée sur la scène internationale suite aux atrocités du 28 septembre 2009, peut corriger cette image en la transformant en une leçon de vie pour les autres pays, en réussissant son processus démocratique après tant de douleurs et de souffrances.
C’est dans cette perspective, que le club NIMBA CAP21, fidèle à ses engagements et dans le souci d’apporter sa contribution à cette phase cruciale de l’avenir de la nation guinéenne a jugé nécessaire de formuler dans ce document un ensemble de propositions pour la réussite de cette transition.
Ce travail s’inscrit dans la suite logique du mémorandum sur la transition publié à l’issue de la conférence de mai 2009 co-organisée par le Club à Sciences-Po Paris. Lors de cette conférence intitulée « Quelles priorités pour une transition débouchant sur une véritable démocratie », le Club Nimba Cap21 avait déjà estimé nécessaire de baliser le chemin et de fixer les priorités de la transition afin d’éviter toute dispersion.
Face à la nouvelle donne, nous renouvelons ce travail car nous sommes convaincus que cette période transitoire doit servir de base pour l’instauration d’une véritable démocratie.
Pour ce faire, il est indispensable que tous les acteurs de la transition mettent l’intérêt supérieur de la nation au-dessus de tout autre intérêt partisan. Nous estimons, en outre, que les objectifs de la transition et les actions prioritaires à mener doivent être clairement définis pour éviter tout risque d’enlisement du processus.
Le présent document donne des éléments de base analytiques à la réalisation optimale de ces différents chantiers qui attendent le peuple tout entier, en identifiant les mesures conjoncturelles dont l’agenda d’exécution est conforme à la période de six mois fixée par ledit accord.
Il est évident qu’en six (6) mois, tous les problèmes guinéens ne pourront être résolus, d’où la nécessité de fixer le cap et les priorités.
De ce fait, notre objectif à travers cette publication n’est pas de faire des propositions exhaustives sur la situation en cours dans notre pays tant cette dernière reste encore fragile et soumise à évolution dont le sens est difficilement prévisible à ce jour, mais celui de fournir des éléments de base d’une réflexion sujette au changement et surtout à l’amélioration par d’autres apports.
Dans un premier temps, nous présenterons les organes de la transition et leurs attributions et dans un second temps, les actions que nous estimons prioritaires pour cette phase de transition. Pour télécharger et lire l’ensemble document, rendez-vous sur le lien suivant :
http://www.nimbacap21.org/UI/AfficheNews.php?idNews=20100222185323
I. LES OBJECTIFS DE LA TRANSITION
Les objectifs de la transition peuvent s’articuler en termes de priorités autour de trois principaux axes :
• La révision de la constitution guinéenne et des lois organiques relatives aux élections
• L’organisation d’élections libres et transparentes pour doter la Guinée de dirigeants légitimes et d’institutions démocratiques, solides et crédibles.
• La restructuration des forces de défense et de sécurité avec l’assistance de la communauté internationale.
En plus de ces trois grands axes, plusieurs mesures, de priorités moindres (par rapport aux précédentes), peuvent être engagées par les organes de transition. A cet effet, nous citerons :
• Le rétablissement de la cohésion nationale, mise à mal par les replis identitaires, conséquences de l’ethno-stratégie
• Des mesures économiques d’urgence
• Le renforcement de l’éducation citoyenne car la période des élections est propice aux tensions et aux replis ethniques, régionalistes ou partisans (politiques) pouvant générer des troubles et accrochages
• Le rétablissement des rapports avec nos partenaires bi et multilatéraux.
Durant cette période, il est fondamental de faire la part entre les mesures conjoncturelles et celles structurelles. Le gouvernement de transition doit concentrer ses efforts sur les mesures appropriées à cette période, pour éviter toute dispersion. Les Guinéens attendent des organes actuels de transition d’assurer le passage de la deuxième à la troisième République dans la paix et la quiétude en lui dotant d’institutions fortes et solides et de dirigeants légitimes. Il reviendra à ces dirigeants légitimes d’entamer la phase de développement du pays.
II. LES ORGANES DE LA TRANSITION
Le Club tient à s’exprimer sur les institutions mises en place pour la conduite de la transition.
2.1 Le Conseil National de la Transition (CNT)
Le CNT sera l’organe législatif de la transition, il sera le garant du bon déroulement de la transition en supervisant notamment les actions du gouvernement de transition et de la Commission Electorale Nationale Indépendante (CENI). Il devra être complètement indépendant du gouvernement dirigé par Jean-Marie Doré.
Le CNT devra être constitué de membres choisis pour leurs compétences, représentatifs de l’espace politique et sociétal mais surtout pour leurs capacités à effectuer les tâches dévolues au CNT.
• Quelles attributions pour le CNT ?
Le CNT aura pour tâche principale la révision de la constitution guinéenne, des lois organiques relatives aux élections et sera chargé de toutes les questions habituellement dévolues au parlement.
Les décaissements des montants à partir d’un certain seuil (à fixer) devront être soumis à l’approbation du CNT. Les fonds qui seront notamment décaissés pour la réforme de l’armée ainsi que leurs utilisations devront faire l’objet d’un contrôle du CNT. L’utilisation des fonds pour l’organisation des élections, gérés par la CENI doit aussi pouvoir faire l’objet d’une enquête par le CNT.
La candidature aux élections présidentielles prochaines du Président du CNT ainsi que ses membres est exclue.
2.2 Le Gouvernement de Transition
Le gouvernement de transition est l’organe exécutif de la transition.
Dirigé par le premier ministre Jean Marie Doré sous l’autorité du président intérimaire Sékouba Konaté, il aurait été souhaitable que le nombre de ministères soit moins important que ce qui a été décidé. Car dans un contexte de crise nationale et internationale, cela aurait permis de réduire les dépenses et d’améliorer l’efficacité et le fonctionnement desdits ministères.
• Quels rôles pour le gouvernement de transition ?
Le principal rôle du gouvernement de transition est la gestion courante des affaires de l’Etat.
Nous rappelons que ce gouvernement n’a pas pour objectif d’initier un quelconque projet de développement pour la Guinée, il devra en revanche prendre des mesures économiques d’urgences afin d’alléger les difficultés et les souffrances de la population.
Ce gouvernement se doit de consacrer une grande partie de ses missions autour des questions liées à la sécurité des personnes et au respect des libertés fondamentales.
En relation avec la CENI et le CNT, il mettra en place les mesures nécessaires permettant d’accélérer le processus de transition.
Il devra également, sous l’autorité du Général Sékouba Konaté, superviser la réforme de l’armée.
Le rôle primordial de chaque ministre doit, principalement, être l’établissement d’un diagnostic de son département et des directions affiliées pour être en mesure de corriger les tares de fonctionnement et de mettre en place de nouvelles méthodes de gouvernance et de gestion.
Le gouvernement de transition doit mettre à la disposition de la CENI la logistique nécessaire aux activités de celle-ci à sa demande.
Dans le but de préserver la neutralité de l’administration et, par conséquent, mettre sur le même pied d’égalité tous les candidats à la présidentielle, le Premier ministre ainsi que les membres du gouvernement de transition ne seront pas candidats aux élections présidentielles.
2.3 La Commission Electorale Nationale indépendante (CENI)
La CENI est un des organes centraux pendant cette phase de transition et son rôle est fondamental.
Pour rappel, cet organe a été mis en place en 2007 sous le gouvernement du Premier ministre Lansana Kouyaté. Cela fait aujourd’hui deux ans que la CENI travaille pour l’organisation des élections.
Sous l’exercice du pouvoir de Moussa Dadis Camara, la CENI avait été soumise à l’autorité du CNDD et de la présidence de la république, cette décision doit être annulée pour s’assurer de l’indépendance et de l’autonomie de la CENI.
La CENI est l’organe qui pilote l’organisation des élections. C’est aussi l’organe qui fournit aux différents acteurs et organes de la transition (CNT, gouvernement de transitions, acteurs politiques, CNDD, acteurs sociaux, acteurs de la société civile…) les éléments (issus d’audits factuels et d’analyses réalistes) …) pour décider d’un réajustement éventuel du chronogramme des élections.
Par ailleurs, nous estimons que la restructuration de la CENI, réclamée par un certain nombre d’acteurs politiques, pourrait remettre en cause la possibilité d’organiser les élections dans six mois. Par conséquent nous proposons de reporter cette restructuration à la fin de la transition ou tout au moins à la fin des élections présidentielles.
Nous suggérons le contrôle, par le CNT, de l’utilisation des fonds alloués à la CENI pour lever l’opacité sur la gestion des dits fonds; cette opacité étant dénoncée, à tort ou à raison, par plusieurs acteurs politiques et sociaux. Le droit de regard et de contrôle du CNT sur la gestion des fonds alloués à la CENI doit être effectif.
Nous estimons aussi que les moyens humains et matériels de la CENI doivent être renforcés. Dans ce cadre, des experts internationaux ayant fait leurs preuves sur les questions électorales doivent être sollicitées pour intégrer et accompagner la CENI.
2.4 Le Comité de Suivi de la Transition
L’organe de Suivi est une instance composée :
• Du représentant du médiateur
• Des représentants du GIC-G (CEDEAO, UA, ONU, OIF…)
• D’un représentant du gouvernement et du CNDD
• D’un représentant pour chaque obédience politique (Forces vives, Bloc patriotique, ANR…)
Cet organe aura pour principale mission le suivi au quotidien de l’avancée de la transition, de lever des alertes, faire des préconisations et gérer les éventuels contentieux entre les acteurs de la transition et les représentants des différents organes.
Cette instance sera par ailleurs, chargée de vérifier le respect scrupuleux des accords de Ouagadougou et de la feuille de route assignée au gouvernement de transition. Elle aura les compétences pour convoquer les responsables de toute instance qui s’écarteraient des accords de Ouagadougou et de la feuille de route.
Elle évalue mensuellement les avancées, les difficultés et les déséquilibres dans le but de faire des recommandations.
III. LES ACTIONS À MENER POUR UNE TRANSITION RÉUSSIE
Sans être exhaustif, nous dressons une liste d’actions à mener dans le cadre de la transition :
3.1 La Réforme des forces de défense et de sécurité
La réforme des forces de défense et de sécurité étant une nécessité pour une démocratie durable en Guinée, nous nous réjouissons que la communauté internationale nous accompagne dans ce projet si important. En attendant les premières conclusions des experts internationaux et guinéens, nous pensons, toutefois, que les mesures qui suivent sont indispensables.
Cette réforme passera, entre autres, par les mesures suivantes :
• Recensement de l’effectif exact de l’armée guinéenne
Un recensement des forces de défense et de sécurité doit être effectué pour déterminer leurs nombres, corps par corps. Cette donnée est importante pour évaluer les besoins financiers et matériels nécessaires pour la réforme. Elle sera déterminante dans le cadre de la réforme de déploiement des forces de défense et de sécurité.
• Redéfinition de la mission exacte des militaires
Tout d’abord la mission exacte du militaire est ambiguë et floue dans l’esprit de beaucoup de militaires guinéens. Chaque militaire doit comprendre que l’armée est un outil, un moyen, à la disposition du pouvoir politique, elle n’a pas vocation à exercer le pouvoir. L'armée se doit d'être un lieu d'intégration nationale, ouverte à tout citoyen guinéen physiquement, mentalement et psychologiquement apte à assumer les missions dévolues aux soldats guinéens.
Par une formation civique et républicaine, il doit être rappelé à tous les militaires que la mission principale est la défense de l’intégrité du territoire nationale, la garantie de la sécurité de la population vis-à-vis de l’extérieur. La mission secondaire portera sur la participation au développement social et économique du pays (cela devra être encadré).
• Redéploiement territorial des régions militaires
Le grand constat au sein de l’armée guinéenne est la disproportionnalité dans le déploiement des forces armées guinéennes.
La capitale Conakry à elle seule dispose d’une bonne partie des effectifs alors que dans toutes les grandes démocraties du monde, il est constaté le schéma inverse. La présence d’un nombre aussi important de l’armée à Conakry, fragilise le pouvoir politique.
Les grands camps militaires doivent être plutôt positionnés le long des frontières, à des endroits stratégiques.
Un nouveau redéploiement doit être mis en place. Celui-ci doit non seulement se baser sur le ratio entre nombre de militaires/population, le nombre de militaires au km², mais aussi tout le long des frontières guinéennes. Des camps de commandements et de logistiques peuvent être maintenus dans le chef lieu de chaque province.
• Reconstruction des casernes
Pour mieux contrôler et encadrer les actions des soldats, il convient de construire des casernes où ils seront maintenus durant leurs services. Leurs sorties doivent être réglementées et dirigées par des officiers expérimentés et rigoureux. Seul un nombre limité d’officiers doivent être autorisés à résider hors des garnisons militaires pendant les périodes de services.
La caserne est également un lieu qui permet l’initiation aux progrès techniques et technologiques.
• Définition d’une procédure de recrutement
Les recrutements doivent être assortis de conditions rigoureuses. Il ne doit pas être donné à n’importe qui de posséder une arme. Les conditions de recrutement et de cooptation actuelles doivent être revues et redéfinies.
Le recrutement doit également viser à scinder le corps des officiers de celui des sous-officiers, de sorte qu'il soit garanti un socle cohérent et clair entre les officiers de carrière et les sous-officiers de carrière, engagés comme tels pour une période de 15 ans reconductible une fois, et limités en grade à celui d'adjudant-chef.
• Formation académique adaptée
Le renforcement de l’instruction chez les soldats actuellement doit être une préoccupation majeure.
A ce titre, l’armée se doit de rester une ultime chance pour ceux qui auraient la volonté de servir la nation par les armes. A cet effet, il serait opportun de créer un département dédié à la création et à la gestion de prytanées couvrant l'ensemble du cycle scolaire normal, mais incluant un important tronc commun consacrant l'éducation physique et sportive, morale et civique, sur la base de la discipline et de l'esprit de solidarité et d'entraide.
Ces prytanées doivent aussi former des troupes paramilitaires destinées à des corps tels que la garde forestière, la douane, la garde civile (pompiers).
Ils doivent comporter une mission de conservatoire des arts et traditions populaire notamment par l'intégration des savoirs artisanaux ainsi que des connaissances médicinales véhiculées par ces traditions.
L'armée sera ainsi le fer de lance de l'exploration maîtrisée de nos forêts, du contrôle et de la régulation de leur exploitation, ainsi que de la valorisation et la préservation de la biodiversité.
• Réorganisation des différents corps de l’armée
La Brigade d'Intervention Rapide devrait plutôt être un Régiment, conduit par un colonel, et composée des bataillons proposés. Cette approche permettrait d'en faire une unité d'appui, injectant ses bataillons, selon les besoins, dans le commandement des différents corps, dans l'infanterie, la marine, l'armée de l'air et la gendarmerie (en cas de plan ORSEC, c'est-à-dire catastrophe naturelle).
La gendarmerie devrait relever de l'armée, en étant conceptuellement un corps militaire doté des fonctions de police civile et militaire, ainsi que des fonctions d'endiguement de l'usage non-constitutionnel de la force armée. Ce corps aguerri, formé aux meilleures normes physiques, morales et psychotechniques doit notamment exercer les fonctions de police militaire, être déployé en contre-point du casernement militaire, de façon à constituer une ligne de front dédiée à la protection des agglomérations urbaines abritant les institutions républicaines.
Il ne faut jamais perdre de vue un impératif : celui de tenir l'armée en respect par la coercition d'une force militaire équipée, motivée et suffisamment entraînée. Les normes d'entraînement et de manœuvre qui régissent la police risqueraient, autrement, d'hypothéquer cette mission, non-dite, d'instrument de coercition dévolue à l'Armée.
Il faut éviter de créer un bataillon autonome pour la sécurité présidentielle, car c'est trop souvent une garde prétorienne, source d'abus et d'autoritarisme, dont la mission est facilement fourvoyée en force d'oppression et de répression.
• L’allègement des dépenses militaries
Il n’est un secret pour personne que l’armée est le premier poste de dépense de l’Etat. Pendant cette période de vache maigre, nous pensons utile de remédier à cette situation en adoptant notamment les mesures suivantes :
- L’arrêt des recrutements dans l’armée pendant une période de trois ans.
- Proposer des plans de reconversions aux militaires : accompagner des militaires souhaitant quitter l’armée à trouver une nouvelle activité ou rejoindre un autre secteur de la fonction publique.
- Réduire les achats d’équipements militaires
• La reconversion de militaires dans la police
Si le ratio [nombre de militaires/population] est très élevé par rapport à la normale, celui du [nombre de policiers/population] est anormalement bas. Une des solutions pourrait donc être la reconversion d’un certain nombre de militaires en policiers. Cette reconversion doit répondre à des critères bien spécifiques et surtout, les militaires choisis doivent être correctement formés aux métiers de la police avec leur intégration dans la police.
Ces différentes mesures pourront être amorcées pour qu’enfin, la Guinée se dote d’une armée républicaine au service du pays et de ses citoyens.
3.2 La Réforme de la Constitution
La loi fondamentale guinéenne de 1990 doit être révisée et non simplement toilettée. Si les principes de bases à savoir la séparation des pouvoirs, le respect des droits fondamentaux des citoyens et étrangers résidant sur le territoire sont non négociables, le choix du régime doit faire l’objet d’un débat.
Depuis le décret de nomination de Rabiatou Sérah DIALLO au poste de Président du CNT, on sait que la révision de la loi fondamentale est de la compétence de l’organe qu’elle dirige. Le Club met en garde contre les dangers d’une adoption précipitée et non mûrement réfléchie. Ce travail peut être fait en 6 mois mais il doit être fait avec sérieux vu l’enjeu. Il est souhaitable qu’il soit confié à une équipe de professionnels ayant connaissance des besoins de la population. En pleine réflexion sur cette question, le Club entend participer au débat et publiera prochainement les résultats de son travail.
3.3 Les Chantiers Economiques de la Transition
Dans le contexte socio-économique de la Guinée, les sujets ne manquent pas. Des actions conjoncturelles essentielles doivent être menées, tant au plan économique que monétaire, pour répondre à l’urgence économique. Elles ont l’avantage, dans leur cadre temporel, d’être compatibles avec la période de transition amorcée dans notre pays. Parmi ces mesures, figurant :
• La redéfinition du rôle de la Banque Centrale
- Renforcer son rôle de stabilisateur des prix en reposant sa politique monétaire sur le suivi d’un agrégat monétaire pour éviter le gonflement excessif de la masse monétaire en circulation.
- Sa politique doit également prendre en compte un certain nombre d’indicateurs macro-économiques (PIB, emploi, épargne, réserves de changes…) pour anticiper les tensions inflationnistes.
- Son indépendance vis-à-vis de l’exécutif doit être garantie. Autrement dit, l’exécutif ne doit disposer d’aucun moyen d’influencer sur la politique monétaire. Cette mesure peut être renforcée par la mise sous condition, voire la limitation, d’achats de titres de créance émis par le Trésor.
- Associer la Banque Centrale aux efforts de performance économique nationale (croissance et emploi). Ce rôle ne doit être activé qu’une fois la maitrise de l’inflation acquise pour ne pas brouiller la doctrine d’indépendance.
• La restructuration du marché des changes
Il convient d’amorcer la restructuration de ce marché afin de supprimer le différentiel de plus de 30% entre le marché noir et le marché officiel de change. Cela permettra d’améliorer le niveau des réserves de change en limitant la forte dépréciation du Franc Guinéen vis-à-vis des principales devises internationales telles que l’Euro et le Dollar. Cette restructuration ne pourra probablement pas être finalisée pendant la période de transition, mais elle doit être entamée dès maintenant.
Afin d’accroître les réserves en devises de la BCRG, il serait judicieux de revoir la mesure autorisant les sociétés minières à domicilier dans des banques étrangères le revenu des ventes des produits miniers. Supprimer cette autorisation permettrait d’augmenter les encours en devises et financer les importations.
• La Reforme et le règlement de la subvention des produits pétroliers
Le poids de cette subvention pèse lourd dans le budget national. Pour réguler le prix à la pompe, l’Etat guinéen utilise les taux de change en supportant le risque de change lié aux fluctuations du franc guinéen par rapport aux devises étrangères. Dans le contexte monétaire actuel, il renonce ainsi de façon délibérée à des recettes fiscales.
Pour atténuer les conséquences négatives de cette stratégie sur les recettes de l’Etat, nous proposons les mesures suivantes :
- Militer pour l’institution d’une fourchette autour d’une valeur négociée de la marge revenant aux entreprises du secteur pétrolier (Total, Shell, intermédiaires,…) en lieu et place d’une marge fixe de gnf 350 afin d’éviter que ces entreprises ne fassent des profits au détriment du budget national.
- Instaurer une taxe flottante sur le volume d’hydrocarbures vendus. Une taxe qui serait mécaniquement réduite en cas de hausse des cours internationaux et augmentée dans les périodes de baisse. De plus, elle aura pour avantage de neutraliser l’impact financier de l’exportation frauduleuse des hydrocarbures sur le budget national. Puisqu’elle s’applique sur les volumes sortis des dépôts et non sur le prix de vente.
- Renforcer la surveillance de nos frontières pour lutter contre la contrebande du carburant, qui, selon le ministère du commerce concerne 30% de la quantité importée par le pays.
- Limiter l’ampleur de la dépréciation de la monnaie locale par rapport au dollar américain. Si le cours de change USD/GNF baisse, puisque le pétrole est acheté en dollar, il y a une baisse du prix des produits pétroliers de consommation en francs guinéens.
- Intégrer les partenaires sociaux (syndicats, organisations patronales) dans le Comité paritaire fixant les prix des produits pétroliers. Cela permettrait de mieux appréhender les enjeux liés au prix du carburant et d’éviter d’éventuels remous sociaux en cas d’augmentation des prix.
• La réforme du marché du riz
Le cadrage et la redéfinition d’une politique efficace de gestion du marché du riz font partie des chantiers essentiels pour la période de transition. Le poids du riz dans le total des importations est colossal avec pour conséquence une aggravation du déficit de la balance commerciale
Outre une politique à plus long terme qui doit être axée sur des efforts intensifs pour mettre en place un système viable de production locale, il est urgent de redéfinir et d’organiser ce marché.
L’importation de cette denrée essentielle est protégée et organisée en oligopole formé de quelques opérateurs proches des différents pouvoirs : les prix y sont fixés non pas sur des principes de l’offre et de la demande, mais sur la base d’une entente au sein du petit groupe d’importateurs. Cette situation d'oligopole doit être cassée et la subvention de l’Etat soumise aux conditions de vente aux consommateurs.
Il est donc primordial, pour soulager les populations dans ce contexte difficile, de clarifier la réglementation et de permettre à un plus grand nombre d’importer le riz. L’objectif affiché étant la baisse des prix pratiqués au détail.
• La réalisation d’économie budgétaire de la Fonction Publique
Il faut continuer l’assainissement du fichier de la Fonction publique, l’objectif étant à terme une meilleure prise en charge financière des jeunes ayant réussi des concours d’accès à la Fonction publique.
Aussi, la transition doit être mise à profit pour rappeler aux cadres de l’administration les vertus d’une gestion rigoureuse des budgets de fonctionnement. Ainsi, l’utilisation des avantages liés à la fonction, les véhicules administratifs, la consommation de carburant, les frais de mission ne doivent être utilisés que dans le strict cadre de l’exercice de la fonction.
• La lutte contre la dilapidation des ressources financières
La sécurisation accrue des régies financières et la responsabilisation des comptables publiques à tous les niveaux de l’Administration guinéenne permettent de lutter efficacement contre la dilapidation des ressources financières.
Parallèlement, la période de transition doit être mise à profit pour promouvoir la mobilité au sein des régies financières. Il n’est pas rare, en effet, de voir une même personne occuper un même poste pendant plus de 10 ans dans les services. C’est, sans doute, l’une des raisons pour laquelle des cadres finissent par « privatiser » le service public à leur profit au détriment de l’Etat.
• L’assainissement monétaire et financier de la Banque Centrale
Afin de sécuriser les réserves de change, nous proposons les mesures suivantes :
- Mettre en place une politique transparente de gestion de la cession de devises étrangères aux tiers et lutter efficacement contre le marché au noir des changes.
- Soumettre la vente du stock d’or de la BCRG à une politique stricte qui limite la quantité vendue chaque année. Le produit de la vente doit être placé dans des titres étrangers qui rapportent plus d’intérêt que celui sur l’or.
• L’élaboration d’un plan de gestion dynamique de la dette du pays
Il s’agit de mieux gérer ce service qui absorbe plus de 40% du budget de l’Etat.
L’objectif sera d’atteindre rapidement le point d’achèvement de l’Initiative des Pays Pauvres Très Endettés dont la Guinée a atteint le point de décision depuis 2000. Cela permettra de faire passer le service annuel de notre dette publique extérieure de 200 millions de dollars à un peu plus de 50 millions de dollars. L’économie dégagée pourra ainsi servir à financer les services sociaux prioritaires dans notre pays.
3.4 Rendre Justice
Depuis longtemps, l’impunité est un des maux qui gangrène notre société et incite certaines personnes, notamment les forces de défense et de sécurité à commettre des abus.
L’absence de sanctions à l’encontre des responsables des massacres Juin 2006, de Janvier - Février 2007, de Mai 2008 (massacre des policiers) est une des raisons de l’hécatombe du 28 septembre 2009.
Il est donc important et primordial qu’après les rapports des commissions nationales et internationales, des décisions soient prises et que les coupables soient sanctionnés à la hauteur de leurs forfaitures.
La justice devra être rendue pour soulager les victimes et leurs proches mais aussi pour mettre fin à l’impunité en Guinée.
Des réparations doivent être accordées aux familles des victimes, aux personnes ayant été victimes de fonctionnaires de l’Etat. Les pouvoirs publics doivent prendre leurs responsabilités et réparer le préjudice subi par les victimes et leurs familles.
3.5 Rédaction de la loi électorale
Dans le souci de préserver la stabilité du pays durant et après la transition et notamment à la proclamation des résultats des élections, il nous paraît indispensable que tous les acteurs politiques adoptent un comportement de nature à favoriser le maintien de la paix et la préservation de l’unité nationale, ainsi que la cohésion sociale.
C’est pour cette raison que la nouvelle loi électorale devra clairement mentionner l’obligation pour les partis politiques de prendre les engagements suivants :
• Œuvrer pour la réussite de la transition
• Entrer en compétition électorale dans un esprit de civisme, de fraternité et de loyauté
• Respecter le verdict des urnes
• Utiliser les moyens légaux pour une éventuelle contestation des résultats des élections plutôt que la violence
• Ne pas diffuser les résultats avant leur proclamation officielle par l’organe compétent
• Recourir au dialogue pour le règlement des différends entre partis politiques
• Faire preuve de retenue dans les discours et comportements durant toute la période de transition
• Ne pas user des moyens de l’Etat à des fins de campagnes électorales au profit d’un candidat
• Utiliser équitablement les médias publics
• Exclure de leurs discours, les propos ethnocentristes, tribalistes et régionalistes de nature à affecter la cohésion sociale.
Pour une meilleure efficacité, la loi devra prévoir des sanctions en cas de violation des engagements pris, telles que l’inéligibilité, de fortes amendes (voire de prison) à l’encontre des personnes physiques et morales.
• Sensibiliser la population à la culture démocratique
Il est impératif de mettre à contribution les médias publics et privés ainsi que les associations pour la sensibilisation de la population à la culture démocratique. Une transition réussie ne pourra se faire sans l’implication de tous les guinéens. Autrement dit, il est impossible de bâtir convenablement un Etat sans y associer ses Hommes.
Des campagnes d’information et des échanges avec la population devront avoir lieu pour éviter la désinformation (ou manipulation), les malentendus et les frustrations qui peuvent être à l’origine de conflits. Les partis politiques et leurs leaders ont également un rôle important à jouer dans cette sensibilisation ; l’intérêt de la nation devant prévaloir sur tout le reste.
Ces campagnes de sensibilisation devront notamment :
• Encourager la population en âge de voter à s’inscrire sur les listes électorales
• Convaincre la population de l’intérêt de voter pour un projet de société, un programme politique, en lieu et place de considérations ethniques, régionalistes, tribalistes,
• Inculquer la notion de défaite à la population, c'est-à-dire accepter le résultat d’élections libres et transparentes
• Insister sur les comportements civiques à adopter dans une démocratie.
Ces campagnes de sensibilisation devront être encadrées par le Conseil National de la Communication (CNC) qui devra veiller à ce que les médias publics et privés intègrent dans leurs grilles des campagnes d’information et d’éducation à l’attention de la population.
CONCLUSION
De ce qui a été mis en relief tout au long de ce document, il est important de retenir que la Guinée est à la croisée des chemins et que rien n’est définitivement acquis sur la voie de la démocratie et du développement. Même si le peuple de Guinée a tant souffert et que d’énormes espoirs aient été déçus depuis l’indépendance du pays, il reste que la prise de conscience sociale ayant aboutie aux évènements de janvier 2007, semble irréversible. Les évènements du 28 septembre 2009 sont la preuve malheureuse que ce peuple est prêt à se sacrifier pour défendre dans le sang s’il faut, ses droits légitimes à la liberté et à la démocratie.
Toutefois, le Club Nimba Cap21 reste convaincu que le salut ne viendra en Guinée que par la mise en place d’institutions fortes, solides et légitimes, incarnées par des hommes et femmes compétents et intègres, ainsi que par le renforcement de la maturité politique des populations, qui reste une obligation pour les partis politiques et les élites du pays.
Par ailleurs, les Guinéens doivent comprendre que les élections même libres et transparentes ne seront qu’une étape dans le processus de démocratisation et non une fin en soi d’où l’intérêt de la prudence et de la méthode. A ce niveau, la meilleure garantie reste la vigilance sociale et la rigueur dans le travail vers la réalisation des autres objectifs socio-économiques et institutionnels. Pour cela, il faut mettre fin à la pratique de l’ethno-stratégie par un renforcement des bases d’une vraie République dans laquelle se reconnaissent tous les Guinéens, car c’est quand les fondements de cette dernière se retrouvent dans l’impasse par le mépris de ceux-là même qui sont chargés de les faire respecter, que l’ethnocentrisme, le régionalisme et les autres formes de replis identitaires prennent de l’ampleur dans un pays.
Le décollage de la Guinée passera forcement par une redynamisation de l’économie nationale, en particulier par un soutien efficient au secteur privé, seul vrai créateur d’emplois décents pouvant assurer le plein épanouissement des citoyens en les détournant des préoccupations superflues et sans avenir.
Le travail effectué par le club Nimba CAP21 permet donc de contribuer au débat, mais surtout à la définition d’un cadre de référence permettant d’aboutir à une transition réussie.
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